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AMIOT, LAURENT, orfèvre, né le 10 août 1764 à Québec, fils de Jean Amiot, aubergiste, et de Marie-Louise Chrestien ; le 9 avril 1793, il épousa à Québec Marguerite Levasseur, dit Borgia, et ils eurent cinq enfants dont Noël-Laurent ; décédé le 3 juin 1839 au même endroit et inhumé le 7 dans la chapelle Sainte-Anne de la cathédrale Notre-Dame.

Laurent Amiot commença fort probablement son apprentissage dans l’atelier d’orfèvrerie de son frère aîné Jean-Nicolas vers 1780, si l’on présume qu’il débuta vers l’âge de 16 ans. Auparavant, de 1778 à 1780, il avait étudié au petit séminaire de Québec. Contrairement à ce qu’affirme la tradition orale véhiculée depuis l’abbé Lionel Lindsay, il est peu probable qu’il ait travaillé dans l’atelier de François Ranvoyzé* et que ce dernier, ayant pressenti en Amiot un concurrent potentiel, l’ait mis à la porte. S’il y eut rivalité entre les deux orfèvres, c’est plutôt après le retour d’Europe d’Amiot.

Amiot resta cinq ans à Paris afin de parfaire sa formation. C’est tout probablement sa famille qui paya les frais de son séjour ; le séminaire de Québec s’était proposé en quelque sorte à titre d’intermédiaire, comme il l’avait fait quelques années plus tôt pour François Baillairgé*. Le jeune orfèvre fit selon toute vraisemblance la traversée en 1782, en compagnie de l’abbé Arnauld-Germain Dudevant*, prêtre du séminaire de Québec qui retournait en France. On ignore malheureusement le nom de l’orfèvre chez qui il travailla. Cependant, quelques missives de l’abbé François Sorbier* de Villars, procureur du séminaire des Missions étrangères à Paris, attestent des bonnes dispositions et de l’évolution de l’apprentissage du jeune homme. En mai 1783, il écrivait : « Mr. amiot continue à travailler à paris avec succès, et il s’y comporte bien. » Puis, en janvier 1785, il ajoutait : « [Amiot] s’applique beaucoup [et] a fait des progrès considérables. » L’orfèvre débarqua à Québec au printemps de 1787, porteur d’une excellente lettre de Villars qui le recommandait vivement à la protection du supérieur du séminaire, l’abbé Thomas-Laurent Bédard*, en ces termes : « je vous prie de rendre service [à Amiot], autant que vous le pourrés, pour l’exercice de son talent ». Au fait des plus récentes innovations techniques, Amiot était prêt à diffuser le style Louis XVI alors en vogue à Paris.

Amiot ouvrit son premier atelier au pied de la rue de la Montagne (côte de la Montagne), au numéro 1 ; en fin de carrière, il déménagerait non loin, rue Saint-Pierre. La plupart des orfèvres que comptait Québec à cette époque étaient établis dans le voisinage ; on y retrouvait notamment James Orkney*, Louis Robitaille et Michel Forton*. En 1795, hormis Robitaille, tous apposèrent leur signature au bas d’une requête afin qu’on les exempte d’une ordonnance de la Cour des sessions générales de la paix qui réglementait l’usage des feux de forge [V. Michel Forton]. Amiot entretint des liens avec d’autres artistes, notamment avec Baillairgé qui, comme lui, était allé parfaire sa formation artistique à Paris. Tout au long de leur carrière et de leur vie, ces deux artistes eurent sans doute de fréquents rapports. Baillairgé, qui assista au mariage d’Amiot en 1793, lui fournit au fil des ans plusieurs modèles de Christ, en bois ou en plomb, au moins un modèle de pot et de nombreux boutons et anses destinés à des théières ou à des vases. C’est d’ailleurs Baillairgé qui fabriqua son enseigne de boutique. Amiot assistera aux funérailles de son ami en septembre 1830. Mais, par delà le quotidien, des préoccupations esthétiques communes les rapprochaient.

Quelques documents révèlent qu’Amiot avait une haute opinion de l’orfèvrerie et de ses créateurs, et ce, comme aucun autre orfèvre québécois avant lui. Sous sa dictée, un notaire le qualifia en 1816 de « Maître ès Art Orfèvre ». Vingt ans plus tard, dans une circonstance analogue, à l’embauche d’un jeune apprenti, il fit rayer le mot « métier », pour le remplacer par « Art d’Orfèvrerie ». Certes, on peut voir là un trait de caractère propre à l’homme, mais c’est aussi le témoignage d’un créateur conscient de son rang. Avec lui, on cessa de considérer l’orfèvrerie comme de l’artisanat pour l’envisager plutôt comme un art ; dès lors, l’orfèvre n’était plus un artisan mais bel et bien un artiste.

Toujours dans le même sens, il faut noter qu’Amiot est l’un des rares orfèvres québécois desquels sont parvenus jusqu’à ce jour des dessins qui révèlent leur mode de création. Tout comme on le constate chez les maîtres orfèvres parisiens de cette époque, qui s’inscrivaient dans la meilleure tradition académique, l’œuvre est d’abord suggérée par le dessin avant d’être exécutée.

Sans compter ses années d’apprentissage, Amiot maintint une activité artistique professionnelle régulière durant plus de 50 ans ; on retrouve en effet des mentions relatives à la pratique de son art à partir de 1788, année qui suivit son retour de Paris, jusqu’à 1839, année de sa mort. Tant en quantité qu’en qualité, son œuvre est sans contredit le plus important, si on le compare à celui de tous les autres orfèvres québécois qui travaillèrent entre 1790 et 1840, et notamment à celui de Ranvoyzé, qui exerçait dans la même ville. La manière d’Amiot se répandit rapidement dans la région de Québec où, dès 1788, Ranvoyzé commença à l’imiter ; après 1800, son influence gagna graduellement la région de Montréal, ainsi qu’en témoignent éloquemment des œuvres de Robert Cruickshank* et de Pierre Huguet*, dit Latour.

Dès le début, Amiot jouit de l’appui du clergé et le conserva sa carrière durant ; ce soutien fut du reste en partie responsable de son succès. Amiot fut l’initiateur de profonds changements dans l’orfèvrerie religieuse : il tenta de renouveler l’aspect de presque toutes les pièces en proposant des formes nouvelles, en modifiant les proportions et en introduisant un nouveau vocabulaire décoratif, tout cela, en puisant largement au style Louis XVI. Entre 1788 et 1795, il réalisa plusieurs ouvrages particulièrement achevés, qui indiquaient la voie qu’il entendait suivre dans la production d’objets religieux. De cette époque, il convient de signaler la lampe de sanctuaire de l’église de Repentigny, exécutée en 1788. Cette œuvre somptueuse, aux lignes pures, s’écarte très nettement de la manière archaïque des devanciers d’Amiot. Sa forme est plus allongée et les éléments décoratifs, puisés dans le répertoire néo-classique, sont agencés avec soin et parfaitement liés les uns aux autres. De façon paradoxale, c’est pendant cette période, plus précisément en 1794, qu’Amiot réalisa la seule œuvre qui emprunte au vocabulaire décoratif de Ranvoyzé ; mais la syntaxe et le rendu sont tout autres. L’explication la plus plausible d’une semblable digression dans l’exécution du ciboire de l’église de Saint-Marc, sur le Richelieu, demeure la volonté expresse du client.

Après 1800, la production d’Amiot présente moins d’innovations marquantes. Il façonna des centaines de vases pour des fabriques de paroisses et se consacra alors à la diffusion d’une esthétique. Ses détracteurs parlent plutôt de répétition. Certes, dans cette vaste production, l’évolution se fait plus subtile et semble plus difficile à cerner. Si la silhouette et même l’allure générale des vases ne varient guère, l’agencement des éléments décoratifs, par contre, est sans cesse différent, d’où une recréation constante.

Il arriva bien sûr à Amiot de concevoir encore des formes et des décors nouveaux après 1800, tel le magnifique calice historié qu’il réalisa en 1812 pour la fabrique de la paroisse Saint-Cuthbert, près de Berthier-en-Haut (Berthierville). Cette œuvre connut un succès indéniable, tant sous sa forme première que dans ses dérivés. Influencés par des importations françaises, les héritiers d’Amiot feront évoluer ce type d’orfèvrerie, toujours populaire à la fin du xixe siècle. À la faveur de commandes particulières, Amiot créa des objets remarquables, tel le reliquaire de Charlesbourg exécuté en 1823. L’orfèvrerie religieuse au Bas-Canada connut, sous son impulsion, un renouvellement certain par l’introduction d’une esthétique qui dérivait du style Louis XVI.

Bien qu’il soit difficile d’avoir une connaissance aussi approfondie de la production d’orfèvrerie domestique d’Amiot, à cause de la difficulté d’accéder aux œuvres, il est néanmoins possible de la situer dans son essence. Au début de sa carrière, l’orfèvre produisit quelques superbes pièces d’esprit Louis XVI ; à titre d’exemple, on peut mentionner une aiguière que possède l’archevêché de Québec. Il fit aussi, à l’occasion, de très beaux couverts ornés d’une coquille sur la spatule, comme on en fabriquait dans les ateliers parisiens à la même époque. Mais l’ensemble de sa production domestique demeure plutôt marqué par l’influence du néo-classicisme anglais, ainsi qu’en font foi les théières, les sucriers et la plupart des ustensiles qui sont sortis de son atelier. En cela, Amiot démontre sa capacité de répondre au goût de la bourgeoisie, en s’inspirant des vases et autres objets que cette dernière importait principalement de Londres. Occasionnellement, il a réussi une admirable synthèse du rococo anglais et du Louis XVI : la soupière acquise par la famille Baby en constitue un précieux exemple. À cette production déjà considérable, il faut ajouter le produit de l’activité d’Amiot à titre de bijoutier. Il fabriqua en effet de nombreuses alliances – entre autres pour son voisin, l’imprimeur John Neilson – et même des médailles commémoratives.

Pour répondre à toutes ces commandes, Amiot eut besoin d’aide. Il engagea au moins quatre apprentis : Paul Morin, Jacques-Richard Filteau, Joseph Babineau et Pierre Lespérance*. Âgés de 16 ou 17 ans, ces derniers signèrent tous un brevet d’apprentissage qui les liait au maître pour une période de quatre à cinq ans et demi. En outre, des liens étroits unissaient sans doute Amiot à François Sasseville*, qui fut possiblement son compagnon. Sinon, comment expliquer que Lespérance, neveu de Sasseville, ait fait son apprentissage chez Amiot plutôt que chez son oncle ? Quoi qu’il en soit, le 2 juillet 1839, Sasseville loua des enfants d’Amiot, ses héritiers, la boutique qui avait appartenu à leur père. Le bail stipulait que ces derniers « abandonn[aient] au dit Sieur Sasseville toute la boutique [alors] existante telle que laissée par leur père avec le peu de masse en argent qui [pouvait] exister compris tous les Engrediens et tous effets et articles propres à l’art d’orfevrie ». Héritier de la boutique et de la clientèle d’Amiot, Sasseville fut également son successeur, puisque, sa carrière durant, il sut poursuivre la tradition stylistique qu’avait inaugurée son maître.

Il est dommage que jusqu’à ce jour l’historiographie ait, à peu de chose près, oublié Laurent Amiot pour lui préférer les artistes qui œuvrèrent sous le Régime français de même que ceux qui en perpétuèrent la tradition. Pourtant, par son œuvre, Amiot a largement contribué à la redéfinition de l’esthétique au Bas-Canada, dans la première moitié du xixe siècle. Il fut à l’orfèvrerie ce que François Baillairgé fut à l’architecture et à la sculpture.

René Villeneuve

Des œuvres de Laurent Amiot sont conservées dans une multitude de paroisses anciennes du Québec. Les deux principales collections publiques qui recèlent de ses œuvres sont celles du Musée du Québec, à Québec, et du Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa. Le Musée d’art de Saint-Laurent, à Montréal, conserve pour sa part de l’outillage qui proviendrait de l’atelier de l’orfèvre.

ANQ-Q, CE1-1, 11 août 1764, 9 avril 1793, 16 sept. 1830, 7 juin 1839 ; CN1-212, 21 déc. 1816, 20 juin 1836, 2 juill. 1839 ; CN1-284, 10 sept. 1791, 12 janv. 1795 ; P-398, journal ; P1000-2-34.— ASQ, Fichier des anciens ; Lettres, P, 22, 28–29, 35.— MAC-CD, Fonds Morisset, 2, dossier Laurent Amiot.— « Les Dénombrements de Québec » (Plessis), ANQ Rapport, 1948–1949 : 26, 76, 125, 177.— « Très humble requête des citoyens de la ville de Québec [1787] », ANQ Rapport, 1944–1945 : h.t. 2.— Montreal Gazette, 4 sept. 1834.— Marius Barbeau, Québec où survit l’ancienne France (Québec, 1937), 61–63.— J. E. Langdon, Canadian silversmiths, 1700–1900 (Toronto, 1966), 41.— L’Abeille (Québec), 25 avril 1878.— Gérard Morisset, « Coup d’œil sur les trésors artistiques de nos paroisses », SCHEC Rapport, 15 (1947–1948) : 62.— P.-G. Roy, « les Canotiers entre Québec et Lévis », BRH, 48 (1942) : 324 ; « la famille de Jean Amyot », 25 (1919) : 232–234.— Henri Têtu, « l’Abbé André Doucet, curé de Québec, 1807–1814 », BRH, 13 (1907) : 18.— Victor Tremblay, « les Archives de la Société historique du Saguenay », RHAF, 4 (1950–1951) : 12.

Bibliographie générale

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René Villeneuve, « AMIOT, LAURENT », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 1 août 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/amiot_laurent_7F.html.

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Auteur de l'article:   René Villeneuve
Titre de l'article:   AMIOT, LAURENT
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1988
Année de la révision:   1988
Date de consultation:   1 août 2014