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BERENS, JACOB (Nah-wee-kee-sick-quah-yash, Nauwigizigweas, Naawigiizhigweyaash, ce qui signifie « lumière en mouvement au centre du ciel » ; d’aucuns croient que ces noms reliaient l’année de sa naissance au passage de la comète de Halley en 1835), chef sauteux, né vers 1832–1835, probablement à Berens River (Manitoba), fils de Mahquah (Maskwa, Bear) et d’Arno (Bée, Victoria) ; au plus tard en 1862, il épousa Mary McKay (MacKaye), et ils eurent au moins huit enfants ; décédé le 7 juillet 1916 à la rivière Berens.

Jacob Berens appartenait à la troisième génération d’une famille qui avait quitté la région du lac Supérieur dans la seconde moitié du xviiie siècle. Son grand-père était Ozaawashkogaad (Yellow Legs), illustre chef religieux. Ce dernier et Bear, le père de Jacob, dirigèrent la Midewiwin (grande société de guérisseurs) et pratiquèrent le rite de la tente tremblante. On conserva longtemps le souvenir de leurs pouvoirs et de leurs talents.

Dans la jeunesse de Jacob Berens, l’établissement situé à l’embouchure de la rivière Berens, sur la rive est du lac Winnipeg, était un carrefour de plus en plus important pour le trafic du lac et de la rivière. Y passaient notamment les missionnaires méthodistes en poste à Rossville, la mission fondée par James Evans* en 1840 près de Norway House. En août 1860, le révérend George Millward McDougall* s’y arrêta en se rendant à Rossville et nota que les Sauteux à Berens River « réclam[aient] un missionnaire » et que les jeunes « se dis[aient] disposés à renoncer au paganisme et à devenir chrétiens ». Jacob Berens était probablement l’un d’entre eux puisqu’il fut baptisé par McDougall à Norway House le 25 février 1861.

Le ministre méthodiste John Maclean* déclara par la suite que Berens apprit l’alphabet syllabique mis au point par Evans pour la transcription de la langue crie et qu’il « jeta les bases d’une mission fructueuse parmi son peuple ». Cependant, dans les années 1860 et 1870, Berens travailla souvent ailleurs. En 1869–1870, il se trouvait à l’avant-poste de la Hudson’s Bay Company à White Dog (Ontario). L’été, il naviguait souvent sur le lac Winnipeg, à bord des bateaux York de la compagnie. Quel qu’ait été son rôle exact, son baptême en 1861 et le fait que l’on signala la conversion de plusieurs autres Sauteux dans les dix années suivantes encouragèrent l’Église méthodiste à confier en 1873 au révérend Egerton Ryerson Young* la fondation d’une mission à Berens River.

En 1870, Berens avait installé sa famille à Pigeon Bay (Manitoba), juste au sud de Berens River, et construit l’une des premières maisons en rondins de la région. Son fils raconterait un jour que la pêche à l’esturgeon et au corégone de lac, ajoutée à la cueillette de riz sauvage et de baies, apportait amplement à sa famille de quoi se nourrir. En hiver, les Berens chassaient le caribou et le lapin, et au printemps, le castor et le rat musqué. Ils échangeaient leurs peaux à Berens River House, le poste de la Hudson’s Bay Company. Les enfants apprirent le sauteux et l’anglais de leurs parents, qui parlaient ces deux langues, ainsi que de leur grand-père d’ascendance crie et écossaise, William McKay, qui était commis à la Hudson’s Bay Company et vécut avec eux quelques années.

La famille s’établit à Berens River à peu près au moment de la construction de la mission. Même s’il s’était fait baptiser, Berens n’avait pas abandonné les coutumes de son peuple ni rompu avec ceux qui les pratiquaient. Son père tiendrait des cérémonies religieuses traditionnelles à Berens River jusqu’à sa mort au début des années 1870.

Le 20 septembre 1875, Jacob Berens figurait parmi les personnages influents qui négocièrent le traité no 5 avec le gouvernement canadien. Les deux parties jugeaient ce traité nécessaire pour affronter des changements telles la mise en service de vapeurs sur le lac Winnipeg et l’arrivée de quelque 200 colons islandais sur la rive ouest du lac le mois suivant. Les discussions avec les commissaires, le lieutenant-gouverneur Alexander Morris* et James McKay*, débouchèrent sur l’octroi de conditions moins généreuses que celles accordées dans la plupart des autres traités numérotés et sur l’élection de Berens au titre de premier chef de bande en vertu de ce traité. Son territoire était vaste : il s’étendait, en remontant la rivière, jusqu’à Little Grand Rapids (Manitoba) et Pikangikum (Ontario), et, vers le nord du lac Winnipeg, jusqu’à Poplar River (Manitoba). Par la suite, les groupes habitant ces endroits auraient leurs propres chefs et le statut de bandes. Beaucoup de responsabilités nouvelles accompagnaient le titre de Berens. En allant porter le courrier à Winnipeg pour la Hudson’s Bay Company, il devait désormais se rendre au bureau des Affaires indiennes et discuter avec des fonctionnaires tel Ebenezer McColl*.

En novembre 1876, Berens fut placé devant un problème qui découlait des conceptions divergentes que les Canadiens et les Sauteux avaient du crime et du châtiment. Trois jeunes gens avaient été arrêtés pour avoir tué leur mère. La vieille femme, Sawayahpunok (Streak of Daylight), était convaincue d’être en train de se transformer en windigo [V. Zhauwunogeezhigo-gaubow*]. Ses fils l’avaient abattue avec une arme à feu et l’avaient incinérée. Le fonctionnaire de la Hudson’s Bay Company à Berens River, Roderick Ross, qui était également agent des Affaires indiennes et magistrat, tint une audience au cours de laquelle Berens défendit les jeunes gens. Il fit valoir que l’exécution du windigo reflétait une croyance des Sauteux selon laquelle « beaucoup d’autres personnes [auraient perdu] la vie si la femme n’[avait] pas [été] tuée et [que], en plus, les Indiens [venaient] à peine d’adhérer au traité et n’[avaient] pas eu l’occasion d’apprendre quoi que ce soit d’autre ». Aucune accusation de meurtre ne fut portée.

La bande de Berens connut d’autres changements radicaux pendant la quarantaine d’années où il fut chef. La pêche commerciale commença de manière soutenue sur le lac Winnipeg en 1883 et, l’année suivante, l’agent des Affaires indiennes à Berens River, Angus McKay*, rapporta que la bande s’inquiétait des empiètements sur ses pêcheries de corégone et d’esturgeon. La quantité de corégones pêchés dans le lac atteignit deux millions de livres en 1889 et sept millions et demi de livres en 1904. Bon nombre d’autochtones, dont William, fils de Jacob, étaient heureux des nouveaux emplois offerts par les pêcheurs commerciaux, mais le tort fait à la pêche de subsistance provoquait des protestations de la part des groupes autochtones installés autour du lac.

Avec l’appui de Berens, le méthodisme gagna de nouveaux adeptes à Berens River, où le révérend John Semmens* et ses successeurs tenaient un externat. Bientôt, les méthodistes eurent des concurrents en 1912, après plusieurs visites, les oblats y établirent une mission catholique.

En 1909, l’artiste Marion Hope Nelson Hooker peignit un grand tableau représentant Jacob Berens assis, vêtu de son manteau rouge de chef et arborant ses médailles. Pendant qu’il posait pour ce portrait, Berens habita chez les Hooker à Selkirk ; ils n’oublieraient pas sa « gentillesse, [sa] dignité et [ses] manières de gentleman ».

Après la mort de Jacob Berens en juillet 1916, le révérend Frederick George Stevens, que l’on avait fait venir de la réserve Fisher River, vanta la fidélité du vieux chef au méthodisme et déclara que son décès « attristait grandement son peuple ». William Berens lui succéda au poste de chef ; comme lui, il connaissait bien le monde des Sauteux et le monde des Blancs, et savait passer de l’un à l’autre. En 1940, au cours d’un entretien avec l’anthropologue américain Alfred Irving Hallowell, William évoqua avec une éloquence toute simple l’attitude que Jacob Berens avait eue devant la complexité de son existence et de son époque. « Mon père me disait toujours : « Ne crois pas tout savoir. Tu verras beaucoup de choses nouvelles et tu trouveras dans ton esprit de la place pour les mettre toutes. » Mon père était un sage et je n’ai jamais oublié ses paroles. »

Jennifer S. H. Brown

American Philosophical Soc. (Philadelphie), ms coll. 26 (A. I. Hallowell papers).— PAM, GR 1212 ; HBCA, B. 16/a/ 8 : f. 15d.— V. G. Berry, Vistas of promise, Manitoba, 1874–1919 : November 1st, 1987–January 17th, 1988 (catalogue d’exposition, Winnipeg Art Gallery, Winnipeg, 1987). J. S. H. Brown, « A place in your mind for them all » : Chief William Berens », dans Being and becoming lndian : biographical studies of North American frontiers, J. A. Clifton, édit. (Chicago, 1989), 204–225.— A. I. Hallowell, The Ojibwa of Berens River, Manitoba : ethnography into history, J. S. H. Brown, édit. (Fort Worth, Tex., et Toronto, 1992).— L. C. Hewson, « A history of the Lake Winnipeg fishery for whitefish, Coregonus clupeaformis, with some reference to its economics », Office des recherches sur les pêcheries du Canada, Journal (Ottawa), 17 (1960) : 625–639.— J. [C.] McDougall, George Millward McDougall, the pioneer, patriot and missionary (2e éd., Toronto, 1902).— John Maclean, Vanguards of Canada (Toronto, 1918).— Missionary Bull. (Toronto), 13 (1917) : 37.— Alexander Mords, The treaties of Canada with the Indians of Manitoba and the North-West Territories [...] (Toronto, 1880 ; réimpr., 1971).— Frank Tough, « Changes to the native economy of northern Manitoba in the post-treaty period : 1870–1900 », Native Studies Rev. (Saskatoon, Saskatchewan), 1 (1984) : 40–66.— E. R. Young, By canoe and dog-train among the Cree and Salteaux Indians, introd. de M. G. Pearse (Londres, 1890).— George Young, Manitoba memories ; leaves from my life in the prairie province, 1868–1884 (Toronto, 1897).

Bibliographie générale

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Jennifer S. H. Brown, « BERENS, JACOB », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 16 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/berens_jacob_14F.html.

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Auteur de l'article:   Jennifer S. H. Brown
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Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1998
Année de la révision:   1998
Date de consultation:   16 avril 2014