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BLANCHARD, JOTHAM, avocat, rédacteur en chef et homme politique, né le 15 mars 1800 à Peterborough, New Hampshire, fils aîné de Jonathan Blanchard et de Sarah Goggins ; le 7 août 1832, il épousa à Truro, Nouvelle-Écosse, Mme Margaret Spears, et ils n’eurent pas d’enfants ; décédé le 14 juillet 1839 à Pictou, Nouvelle-Écosse.

Jotham Blanchard avait 15 mois lorsqu’il arriva avec ses parents à Truro, où son grand-père, le colonel Jotham Blanchard, s’était fixé en 1785. À l’époque où il y fréquentait l’école, il tomba sur la glace et se blessa au genou, ce qui le rendit boiteux pour la vie. Installée en 1813 à la rivière West, aux abords de Pictou, sa famille tint une auberge, la Ten Mile House, pendant sept ou huit ans avant de s’établir dans le village même. Élève de la première classe de la Pictou Academy, dont il fut aussi l’un des premiers diplômés, Blanchard devint le disciple du directeur, Thomas McCulloch, qui allait exercer sur lui une influence durable. Le 18 octobre 1821, après des études de droit faites en bonne partie au cabinet de Thomas Dickson* à Pictou, il fut inscrit comme attorney ; un an plus tard, il était admis au barreau.

D’après le juge George Geddie Patterson, Blanchard refusait d’être « enfermé, confiné et emprisonné entre les quatre murs d’une poussiéreuse étude d’avocat ». Il devint donc rédacteur en chef du Colonial Patriot de Pictou dès son lancement par Jacob Sparling Cunnabell et William H. Milne le 7 décembre 1827, même si on ne connut publiquement la chose qu’en 1830. Le Patriot, premier journal néo-écossais de quelque importance à paraître hors de Halifax, était aussi le premier à embrasser des principes libéraux, voire radicaux. Bien que l’on ait laissé entendre qu’en réalité son but était de promouvoir les intérêts de la Pictou Academy, il donnait entière priorité aux grandes questions politiques et gouvernementales de la colonie. Au début, Blanchard était un extrémiste whig, apparemment dans la lignée des Joseph Hume, John Arthur Roebuck* et autres radicaux britanniques. Comme sa pensée était tout à fait étrangère à la tradition politique de la Nouvelle-Écosse, il se fit accuser de républicanisme et de déloyauté par des réactionnaires tels que Richard John Uniacke* fils, qui voulait le traîner devant la chambre d’Assemblée.

Le cartouche du Patriot arborait la devise Pro rege, pro patria (Pour le roi et la patrie), et Blanchard soutenait que quiconque faisait passer la dignité du souverain avant le bonheur collectif « trahi[ssait] à la fois le roi et ses sujets ». D’après lui, tous les maux dont souffraient la société et le gouvernement de la Nouvelle-Écosse découlaient du « système en vertu duquel les autorités provinciales gard[aient] toutes les bonnes choses pour elles et leurs familles », en d’autres termes le labyrinthe de favoritisme édifié par les tories. À l’occasion, le partisan de Jeremy Bentham transparaissait dans ses paroles, par exemple quand il maintenait que le gouvernement américain était le seul à avoir « jamais respecté le glorieux principe selon lequel la fin véritable du gouvernement est le plus grand bonheur du plus grand nombre ».

À la fin de mai et en juin 1828, sans révéler son identité, Blanchard s’engagea dans une bavarde querelle avec Joseph Howe*, coéditeur de l’Acadian en 1827 et, dès le début de 1828, propriétaire d’une publication plus prestigieuse encore, le Novascotian, or Colonial Herald. La bataille commença quand un journal radical de Montréal, le Canadian Spectator, publia des extraits d’une lettre d’un Néo-Écossais – Blanchard en l’occurrence – adressée au réformiste bas-canadien James Leslie* et qui disait : « nos journaux et notre Parlement sont serviles à l’extrême ». Indigné, Howe défia « l’auteur de la lettre canadienne » de relever « un seul sentiment abject » dans son journal. En dissimulant toujours son identité, Blanchard répliqua dans le Patriot qu’« un jeune homme associé aux Postes et, bien sûr, lié à un parti » avait dirigé l’Acadian et qu’il allait plus tard le « démasquer ». Fidèle à sa parole, il dépeignit Howe comme le représentant d’un vieux système conçu pour étouffer la liberté et la discussion. La controverse prit un tour de plus en plus hargneux : Howe accusa les collaborateurs du Patriot, les « gribouilleurs de Pictou », comme il les appelait, d’être « simplement le porte-voix » de la Pictou Academy ; Blanchard allégua qu’un récent article de Howe sur lord Byron et James Henry Leigh Hunt avait été plagié dans le Blackwood’s Edinburgh Magazine. Du moins Blanchard, par ce débat, aida-t-il Howe à développer ses talents pour la riposte et l’invective...

De mars à juillet 1828, Blanchard demeura à Halifax pour observer de plus près le jeu de la politique provinciale puis, jusqu’en mai 1829, il fit de même sur une scène plus vaste, celle de la Grande-Bretagne. Apparemment, McCulloch le remplaça au pupitre de rédacteur en chef du Patriot jusqu’en novembre de cette année-là, même si Blanchard était revenu à Pictou en juin en tendant à Howe « le rameau d’olivier, [symbole] de la paix » – selon l’expression de Howe – et en admettant avoir écrit la « lettre canadienne ». Bien que l’on ait souvent rapporté que Howe reconnaissait avoir été ramené dans la bonne voie par les « gribouilleurs de Pictou », le fait est probablement apocryphe et aucun document de l’époque ne l’atteste. Par contre, les deux hommes virent d’un même œil la célèbre querelle du Brandy, qui éclata au début de 1830 [V. Enos Collins*] quand l’Assemblée refusa de laisser le conseil la priver du droit exclusif de déterminer « le montant des fardeaux à imposer au peuple qu[’elle] représent[ait] », même si cela signifiait la perte du projet de loi qui portait sur l’affectation de crédits. Dans le Patriot, Blanchard salua la prise de position de l’Assemblée comme la « glorieuse émancipation » de la Nouvelle-Écosse et reproduisit, en les approuvant, des articles du Novascotian. Cependant, Blanchard et Howe étaient loin de s’entendre sur le remède qui convenait. Tandis que le premier songeait à un « parti organisé qui combattrait l’incurie gouvernementale », le second, par crainte des formations politiques et de leur esprit de chicane, soutenait encore : « le parti auquel nous appartenons est la province de la Nouvelle-Écosse ».

Plus tard en 1830, Blanchard décida de se présenter à l’un des quatre sièges de la circonscription de Halifax. Identifié comme l’un des candidats « populaires » de ces élections, qui demeurent peut-être les plus célèbres de l’histoire néo-écossaise, il eut un déficit de plus de 700 voix dans Halifax même, où l’influence des « autorités » était forte, mais récolta près d’un millier de voix de majorité dans le district de Colchester. Toutefois, le véritable drame se joua à Pictou : les différends religieux entre les anti-burghers de l’Église scissionniste, partisans de McCulloch, et les fidèles de l’Église d’Écosse, adversaires de ce dernier et de la Pictou Academy, y provoquèrent la mort d’un homme et obligèrent à protéger la maison de Blanchard et le collège contre les actes de violence. Même si les membres de l’Église d’Écosse votèrent en plus grand nombre que les scissionnistes à Pictou, Blanchard l’emporta par 139 voix.

Au cours de la session législative de 1830–1831, Blanchard s’efforça surtout d’obtenir des réformes judiciaires, et en particulier d’étendre le territoire de la prison à l’ensemble de Pictou afin que, comme le rapporta le Novascotian, les débiteurs incarcérés puissent « travailler dans toute la localité » et rembourser ainsi leurs dettes tout en purgeant leur peine. Choqué de voir ses efforts contrés, il appuya ensuite sans réserve un « projet de loi d’accès économique à la justice », qui visait à réduire les honoraires des avocats et à réformer l’ensemble de la pratique du droit, projet que William Henry Roach, député du comté d’Annapolis, avait déjà présenté sans succès. Les puissants députés et avocats Charles Rufus Fairbanks, William Blowers Bliss*, Uniacke et Alexander Stewart* lui infligèrent « une terrible raclée », selon le député tory Nathaniel White, qui ne manque pas d’ajouter : « [il] beugle toujours, sans se laisser impressionner le moins du monde par le déploiement de talents dirigé contre lui [...] et entraîne avec lui une écrasante majorité ». En fait, il rendait bien les coups : ses adversaires, disait-il, étaient « vulgaires » ; « plus [...] des canailles que des gentlemen », ils étaient les champions d’« une sale et pitoyable aristocratie qui s’[était] promue elle-même et [voulait] dompter tout le monde sauf elle-même ». En décembre 1830, l’Assemblée adopta par 23 voix contre 16 le projet de loi de Blanchard, mais le conseil le bloqua. White note que, même s’il était « un agitateur enfiévré », Blanchard avait trop de bon sens pour épouser l’« ultra-libéralisme » ou pour aller « au delà de la barrière constitutionnelle ». Comme il « parl[ait] avec audace et montr[ait] tout son jeu », il n’était pas susceptible d’être dangereux ; en fait, « mise à part sa jambe difforme, [il avait] assez l’air d’un gentleman ». Mais il avait « toute l’effronterie et l’obstination du docteur [McCulloch], dont il [était] le disciple [...] et en se pliant à l’humeur de l’époque [il allait] devenir la coqueluche de la populace ».

Blanchard, quant à lui, était nettement insatisfait de la session. Les doyens de l’Assemblée, disait-il dans le Patriot, « semblaient disposés à s’asseoir sur leurs lauriers » tandis que les nouveaux élus étaient « inexpérimentés en matière législative et se méfiaient de leur propre jugement ». Mais, tout comme Howe, il avait mal interprété la querelle du Brandy, où même les députés plus conservateurs s’étaient opposés à l’action excessive du conseil, et il avait beaucoup surestimé le libéralisme de la nouvelle Assemblée. Pendant la session, le bruit avait couru que McCulloch, las de réclamer en vain depuis des années au Parlement une charte sans entraves et un soutien financier permanent pour la Pictou Academy, avait décidé d’en appeler directement au ministère des Colonies et que Blanchard lui avait offert d’être son émissaire. Une centaine de « gentlemen très respectables » de Pictou brûlèrent donc Blanchard en effigie au milieu de la ville, ce qui l’amena à leur répondre facétieusement, dans le Patriot du 19 février 1831 : « Être rangé aux côtés des papes, des rois, des ducs et des gouverneurs est un honneur qui n’échoit pas tous les jours aux rédacteurs en chef. »

Le moment semblait propice à McCulloch et à Blanchard puisque leurs homologues, les whigs, avaient pris le pouvoir en Grande-Bretagne. Parti de Halifax le 3 mars, Blanchard s’arrêta d’abord en Écosse, où il obtint pour sa mission l’appui de l’United Associate Synod of the Secession Church. Cependant, à l’encontre de ses attentes, le secrétaire d’État aux Colonies, lord Goderich, se montra froid avec lui parce qu’il n’agissait pas dans les formes. Blanchard dut faire le pied de grue à Londres pendant quelques mois avant de recevoir du gouvernement néo-écossais l’autorisation officielle de présenter son propre mémoire. Selon Patterson toutefois, dans la rupture du lien exclusif entre le Conseil de la Nouvelle-Écosse et le ministère des Colonies, il fut bien « l’initiateur et Howe [ne fut] que son compagnon d’armes ». Finalement, Goderich coupa la poire en deux : il voulait que la Pictou Academy obtienne une subvention permanente sans qu’on attache des conditions inacceptables à la constitution du conseil d’administration, mais il escomptait que la chose se ferait de manière à « satisfaire et à concilier les vœux et sentiments des deux parties », ce qui était proprement impossible. Pour Blanchard, ce voyage eut aussi une conséquence toute personnelle : en Écosse, il était tombé malade chez Mme Margaret Spears, sa logeuse ; l’année suivante, son père alla la chercher en Grande-Bretagne pour qu’il l’épouse.

Blanchard avait probablement quelques problèmes de santé quand la session de 1832 s’ouvrit, et les frustrations qu’elle apporta les aggravèrent peut-être. À chaque tournant, il se heurtait à James Boyle Uniacke* qui, disait-il, cherchait à exterminer ses adversaires par sa seule grandiloquence et dont les « basses et misérables remarques » étaient « une insulte à l’intelligence et aux sentiments » des députés. Malgré l’implacable opposition de 15 d’entre eux, il obtint de l’Assemblée une loi sur la Pictou Academy, qu’il aurait trouvée acceptable si le conseil ne l’avait totalement défigurée. Dans sa version définitive, elle facilitait la nomination de membres de l’Église d’Écosse au conseil d’administration ; de plus, elle limitait le soutien financier à une période de dix ans et en répartissait les crédits de telle façon que les disciplines supérieures n’en auraient que la portion congrue.

Toutefois, la plus grande source d’ennuis de Blanchard fut, en 1832, le projet de loi sur la constitution juridique de la Bank of Nova Scotia, que nombre de ses électeurs voulaient le voir appuyer afin d’imposer une rivale à la Halifax Banking Company, société privée dont cinq des administrateurs siégeaient au conseil de la province. Comme il constata que la plupart des députés connaissaient mal le domaine bancaire, il se plongea dans l’étude des ouvrages les plus sérieux sur la question puis lança à ses collègues qu’il « ne fléchira i[t] pas devant eux » avant qu’ils n’aient consacré à cet exercice autant d’heures que lui. Son principal souci était de s’assurer que le capital versé et la réserve des actionnaires seraient imposants, et ce pour éviter le genre de pertes qu’avaient subies les veuves et les orphelins aux États-Unis par suite de faillites bancaires. Dans ce but, il eut de vigoureux débats avec les députés qui étaient actionnaires de la nouvelle banque. En fait, il aurait pu ménager ses efforts puisque le conseil veilla de lui-même à ce que la Bank of Nova Scotia, à son ouverture en août 1832, présente « plus de garanties contre les catastrophes que toute autre banque contemporaine en Amérique du Nord britannique ». Cependant, il ne put échapper à des accusations de connivence avec Enos Collins et les administrateurs de la Halifax Banking Company. Non moins fâcheux fut le qualificatif de « législateurs de quatorze livres » que Howe attribua à Blanchard et à d’autres députés parce qu’ils s’étaient alloué une indemnité supplémentaire de £1 par jour pendant deux semaines. Piqué, Blanchard rétorqua que la ville de Halifax aurait bien dû être la dernière à se plaindre, puisque c’était le projet de loi sur la banque, essentiellement destiné à promouvoir ses intérêts, qui avait prolongé indûment la session. De plus, trop de sièges en dehors de Halifax étaient occupés par des Haligoniens et il ne fallait surtout pas décourager la candidature de résidants du reste de la province.

Au moins la session permit-elle d’adopter une version amendée du projet de loi de Roach sur la justice et de prendre en faveur des débiteurs insolvables des dispositions que Blanchard réclamait depuis longtemps, même s’il n’en était pas l’initiateur, et qui tinrent pendant de nombreuses années : à l’avenir, il ne serait plus question de garder en prison un débiteur qui aurait cédé tous ses biens sans fraude. Pendant l’été de 1832, le retour au pouvoir du cabinet Grey en Grande-Bretagne et l’adoption du Reform Bill réjouirent Blanchard. Il signa aussi avec plaisir deux éditoriaux où il prônait la création de bibliothèques itinérantes semblables à celles qui, ainsi qu’il l’avait constaté, fonctionnaient si bien dans la métropole. Pour le reste, il eut peu de motifs de satisfaction. L’automne amena un nouveau conflit avec Howe, qui l’accusait injustement de sanctionner les abus de la Cour de la chancellerie. Si tous les rédacteurs en chef étaient « aussi prompts [que Howe] à jouter », répliqua-t-il, la presse allait « dégénérer au point de n’être que l’exutoire des épanchements de bile des journalistes ».

En 1833, les crises économique et monétaire dominèrent les travaux de la chambre. Blanchard présenta une proposition fort bien construite qui préconisait d’interdire aux banques l’émission de billets de moins de £5 et qu’on intégra finalement à un projet de loi qui obligeait les banques à convertir leurs billets en espèces. Tard dans la session, il accepta cependant les amendements interposés par le conseil, qui autorisaient les deux banques à faire la conversion en bons du Trésor provincial. Pour certains, les conseillers parurent légiférer dans leur propre intérêt, et Blanchard s’attira des railleries en suggérant que des hommes comme Collins et Samuel Cunard* ne feraient pas passer « leur petite banque à deux sous » avant leurs intérêts plus importants. Ironique, Howe dénonça les législateurs de la Nouvelle-Écosse qui, « d’un trait de plume, transformaient tout en papier ». Blanchard ne savait-il pas que certains députés étaient « des marionnettes manipulées à partir de l’autre bout de l’édifice – et que jamais [...] le vieux régime des festins arrosés de champagne [...] n’avait connu une telle faveur » que pendant les sessions de 1832 et 1833 ?

Dans ses éditoriaux, Blanchard demeurait un allié convaincu de Louis-Joseph Papineau* et de William Lyon Mackenzie* ; selon lui, jamais les colonies nord-américaines ne seraient « telles qu’elles devraient être tant qu’on n’aurait pas transféré aux coloniaux eux-mêmes toutes les affaires internes ». Mais dans l’ensemble, ses éditoriaux n’avaient plus de mordant, et il était de plus en plus porté à fuir les solutions extrêmes. À son avis, il était « brutal » de crier haro sur des hommes comme le comte Grey et lord Brougham puisqu’ils n’allaient pas « détruire d’un seul coup toutes les institutions en place ». En juillet 1833, il dénonça les radicaux – même si « en gros il partage[ait] leurs opinions » – pour la « manière imprudente » dont ils harcelaient le gouvernement whig. En septembre, il prôna un règlement pacifique du différend entre l’Église d’Écosse et l’Église scissionniste et alla même jusqu’à préconiser leur fusion, positions carrément inacceptables pour McCulloch. Ce dernier laissait entendre en privé que la manière dont Blanchard avait remporté son siège à l’Assemblée aurait tourné la tête à n’importe qui, et lui reprochait d’avoir exigé £560 pour défendre la cause de la Pictou Academy à Londres alors qu’il avait promis de le faire pour £250. Enfin, Blanchard se montrait si élogieux envers Thomas Nickleson Jeffery, administrateur de la province, que même le tory Hugh Denoon se demandait si « le rédacteur en chef boiteux [... en] attend[ait] des faveurs ».

En 1834, Blanchard manifesta encore quelques signes de combativité en chambre. Il soutint avec vigueur Fairbanks, qui proposait d’emprunter £100 000 en Angleterre pour terminer une fois pour toutes l’aménagement des grandes routes : « Nous devons finalement en venir à cela – et j’estime que le plus tôt sera le mieux. » Se contenter de rafistoler le conseil, disait-il à Alexander Stewart, ne réformerait pas la constitution provinciale : « Le principe de l’élection est l’unique remède absolu [à ses déficiences fondamentales]. Je n’ai jamais dévié de cette opinion, et n’ai pas l’intention de le faire. » Il voulait qu’on remplace les honoraires versés aux juges, que ne sanctionnait aucune loi et qui selon lui pesaient très lourdement sur les pauvres, par un autre mode de rémunération. Au grand déplaisir de Howe, il était d’accord, au nom de la tranquillité d’esprit de milliers de Néo-Écossais, pour substituer aux redevances sur les terres un versement annuel de £2 000 à la couronne, comme le proposait le gouvernement britannique ; cependant, il souhaitait qu’on ramène cette somme à £890 en déduisant de ces £2 000 le coût de la modification du régime de rémunération des juges ainsi que les salaires du procureur général et du solliciteur général.

Ce fut presque le chant du cygne de Blanchard. Il cessa de publier le Patriot au milieu de 1834, peut-être pour des raisons de santé, et il ne participa aucunement à la session de 1835. McCulloch, jamais tendre envers ceux qui ne faisaient pas ses quatre volontés, murmura que Blanchard aurait pu devenir le « plus grand homme politique de la province » s’il avait eu « plus d’étoffe » ; mais il avait voulu « un siège de juge ou quelque chose du genre », commençait à « encenser » l’évêque John Inglis et d’autres adversaires de la Pictou Academy, acceptait des invitations à dîner ici et là et devenait « un homme inoffensif », sans « la moindre parcelle d’influence » à l’Assemblée. Howe, par contre, se montra beaucoup plus compréhensif. Il avait souhaité, écrivit-il à Blanchard, le voir apporter à la province les connaissances et l’autorité dont manquaient les gens ordinaires et avait été secoué de le voir apparemment devenir « un ennemi secret des mesures populaires » ou à tout le moins « un partisan très suspect et mou » des principes qu’il avait longtemps défendus. Il venait seulement d’apprendre que c’était la maladie qui privait Blanchard de l’énergie indispensable en ces temps et il regrettait d’avoir été aussi dur dans ses critiques.

La tradition raconte qu’en 1836 Blanchard se rendit à Halifax dans une voiture fermée, chauffée par un petit poêle, et qu’il se contenta de veiller aux affaires de ses électeurs à partir de sa résidence. En fait, il fut présent à l’Assemblée une vingtaine de jours où il y eut vote, même s’il n’intervint vraiment qu’une fois. Inquiet d’une loi adoptée en son absence pendant la session précédente et qui autorisait un juge à parcourir seul les circonscriptions de la Cour suprême, il souligna combien il était dangereux de confier à un seul homme des pouvoirs absolus, sans droit d’appel pour les citoyens. La chambre, compatissante, le laissa parler assis, renvoya la question à un comité mais ne prit aucune mesure concrète. Ensuite, Blanchard disparut de la scène publique. En 1838, il sombra dans l’imbécillité ; sa mort survint au cours de l’année suivante.

On a dit que Jotham Blanchard avait « écrit son nom en lettres d’or dans l’histoire de la Nouvelle-Écosse ». L’affirmation est excessive. En fait, son destin fut plutôt tragique. D’abord convaincu, comme McCulloch, que l’instruction ferait émerger le libéralisme qui dominait en chacun, il comprit vite que les factions du pouvoir législatif étaient imperméables aux exposés de faits et aux efforts de persuasion et que tout recours à la logique était impuissant devant l’opiniâtreté des groupes d’intérêts religieux et économiques. Pour ne pas être l’unique député à défendre des opinions avancées et ne pas se buter la plupart du temps contre un mur, il aurait fallu qu’il siège à l’Assemblée suivante. Quand il se fit plus accommodant, sa mauvaise santé le rendit moins efficace. Large d’esprit, il n’hésitait pas à complimenter ses adversaires habituels lorsqu’à ses yeux ils le méritaient, ce qui le faisait accuser d’incohérence. Il eut quand même un succès à tout le moins limité comme réformateur judiciaire et, même s’il ne « convertit » pas Howe sans aide, il contribua nettement à le sensibiliser aux grands maux politiques de la province. N’eût été de la maladie, il aurait été plus qu’un vague précurseur des grands changements politiques des années 1840.

J. Murray Beck

PANS, MG 1, 553, 955.— Colonial Patriot, 1827–1834.— Novascotian, or Colonial Herald, 1828–1836. B. F. MacDonald, « Intellectual forces in Pictou, 1803–1843 » (thèse de m.a., Univ. of N.B., Fredericton, 1977). Thomas Miller, Historical and genealogical record of the first settlers of Colchester County [...] (Halifax, 1837 ; réimpr., Belleville, Ontario, 1972).— G. [G.] Patterson, « Jotham Blanchard », G. [G.] Patterson, Studies in Nova Scotian history (Halifax, 1940), 34–46.

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J. Murray Beck, « BLANCHARD, JOTHAM », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 20 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/blanchard_jotham_7F.html.

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Auteur de l'article:   J. Murray Beck
Titre de l'article:   BLANCHARD, JOTHAM
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1988
Année de la révision:   1988
Date de consultation:   20 octobre 2014