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BOIVIN, GUILLAUME, fabricant de chaussures et homme d’affaires, né le 10 décembre 1834 à L’Ancienne-Lorette, Bas-Canada, fils de Jean Boivin, maçon, et de Françoise Anger ; le 21 mai 1860, il épousa en l’église Saint-Jean-Baptiste de Québec Adéline Lefebvre (décédée en 1875), et ils eurent au moins six enfants, puis le 3 janvier 1877 à la cathédrale Saint-Jacques de Montréal Robertine Leclerc, et six autres enfants naquirent de cette seconde union ; décédé le 24 mai 1912 à Montréal.

Guillaume Boivin fréquente l’école primaire de son village natal puis y fait l’apprentissage du métier de cordonnier. À l’âge de 16 ans, il se rend à Québec poursuivre sa formation professionnelle. De 1854 à 1856, il séjourne à Stoneham, Massachusetts, au cœur de la région qui domine l’industrie de la chaussure en Amérique du Nord ; c’est là, fort probablement, qu’il acquiert une connaissance approfondie des techniques qui commencent alors à secouer cette industrie.

De retour à Québec, Boivin ouvre une première boutique en 1856 et y introduit des machines en 1859. S’identifiant comme maître cordonnier, il forme, en 1864, une société avec George Paquet pour exercer les métiers de cordonnier et de marchand. Cette expérience n’est toutefois pas couronnée de succès : en 1866, Boivin fait faillite ; 6 000 paires de chaussures sont alors vendues à l’encan. La société Paquet et Boivin semble disparaître peu après.

Vers 1867, accompagné de sa jeune famille, Boivin s’installe à Montréal, la métropole canadienne de la chaussure. Pendant les 30 années suivantes, il fabriquera des bottes et des chaussures dans une usine située dans le secteur est du Vieux-Montréal, le cœur géographique de cette industrie au xixe siècle. De 1871 à 1873, cette usine se trouve au 300, rue Saint-Paul et, en 1874, au 42, place Jacques-Cartier. Cette année-là, Boivin fonde avec Edward Ashworth Whitehead la Côté Counter Company, qui fabrique des accessoires de chaussures dans un bâtiment voisin ; la compagnie disparaît en 1878. À partir de 1879, la manufacture de Boivin occupe les deux bâtiments contigus place Jacques-Cartier. De 1885 à 1895, elle est sise aux 286 et 288, rue Saint-Paul.

Boivin semble avoir commencé sa carrière à Montréal de manière assez modeste. En 1871, il figure parmi les entrepreneurs moyens, avec 45 employés, un capital fixe de 13 000 $ et une force motrice de trois chevaux-vapeur. Par contre, il se classe parmi les tout premiers fabricants quant au rendement annuel par ouvrier, indice probable de ses connaissances techniques. Déjà, en 1869, il avait été l’un des fabricants touchés par la grève des Chevaliers de Saint-Crépin. Boivin s’intéresse à toutes les facettes de la fabrication et cherche constamment à innover ; au fil des ans, il se verra octroyer des brevets pour certaines de ses inventions. Boivin se taille une réputation enviable parmi les industriels montréalais de la chaussure et figure parmi les plus importants manufacturiers canadiens-français de la ville. Malgré des revers de fortune associés à la crise économique des années 1870, revers qui le conduisent à la faillite vers 1881, Boivin bâtira de nouveau une entreprise prospère qui embauchera de 150 à 200 employés vers 1890 et jouira alors d’un chiffre d’affaires d’environ 200 000 $.

Le 1er octobre 1892, Boivin cède la direction de son entreprise à son fils aîné, Alexandre. Âgé de 57 ans, il s’occupe dès lors de la gestion de ses propriétés et de son portefeuille. Surtout, il s’engage dans une nouvelle carrière dans le domaine de l’éducation populaire et des loisirs. En effet, de 1893 jusqu’à sa mort, Boivin sera associé à diverses entreprises muséales de Montréal. Le premier projet qui retient l’attention de Boivin est le musée Lasalle, musée de cire conçu en 1891 par Raymond Beullac comme musée permanent d’histoire canadienne. Boivin en devient actionnaire, comme le font également le sculpteur Louis-Philippe Hébert et Honoré Beaugrand*, ancien maire de Montréal ; il en est le vice-président en 1893. À la suite de la faillite de l’entreprise en mars 1894, Boivin investit dans la Société des galeries historiques qui, quelques mois plus tard, ouvre le musée Éden dans des locaux au sous-sol du Monument national, rue Saint-Laurent. Boivin devient le directeur du musée Éden vers 1897 et semble en acquérir la propriété exclusive vers 1905. Le musée offre toute une gamme de divertissements à sa clientèle : musée de cire avec figures historiques et curiosités diverses, spectacles de vaudeville. En 1897, on y fait la projection des premiers films tournés par Thomas Alva Edison ainsi que la présentation de l’« historiographe » [V. Henry de Grandsaignes* d’Hauterive]. Par la suite, Boivin fait l’acquisition d’un appareil de cinématographie ; le musée devient le musée Éden et Odéon en 1904. C’est peut-être vers la même date qu’il fonde ou fait l’acquisition d’une autre entreprise de divertissement, le Cosmorama ou Tour du monde. À son décès, ces deux entreprises seront léguées à ses enfants.

La réussite industrielle de Boivin lui donne accès à un mode de vie confortable, typique de celui des strates intermédiaires de la bourgeoisie montréalaise. Après avoir résidé rue du Champ-de-Mars, Boivin fait l’acquisition d’une élégante maison rue Saint-Denis en 1880 ; il possède alors deux chevaux, une charrette et un carrosse. Pendant ces années, deux ou trois domestiques – servantes, cuisinière, fille de chambre, cocher – sont toujours au service de sa famille. Il fait l’acquisition de terrains à l’extérieur de la ville et il investit son capital dans les actions d’entreprises telles la Compagnie canadienne de téléphone Bell et la Compagnie des tramways de Montréal, de même que dans l’achat de polices d’assurance.

La carrière de Boivin est typique, à plusieurs égards, de toute une génération de self-made men, d’origine britannique et canadienne-française, qui ont dominé l’industrie canadienne au xixe siècle. Boivin se distingue toutefois de la majorité de ses pairs par l’importance et la visibilité de ses engagements publics.

Comme manufacturier, Boivin joue d’abord un rôle actif dans le combat pour défendre les intérêts de l’industrie naissante et pour revendiquer l’instauration d’une politique protectionniste. Dès 1872, il intervient pour faire modifier la loi des brevets ; l’année suivante, il est nommé au Conseil des arts et manufactures de la province de Québec. Pendant une douzaine d’années, il se fera le promoteur du progrès industriel et de l’enseignement technique.

C’est aussi au début des années 1870 que Boivin commence à s’engager dans la campagne protectionniste. Durement touché par la crise économique qui s’abat sur l’économie canadienne et sur l’industrie montréalaise après 1873, il mène le combat en faveur de la protection tarifaire, particulièrement dans la circonscription de Montréal-Est, représentée au fédéral par le libéral Louis-Amable Jetté. Dès 1874, son leadership et sa crédibilité sont accrus lorsqu’il est invité à témoigner devant le comité parlementaire chargé d’examiner l’état de l’industrie manufacturière ; il sera aussi entendu par le comité chargé en 1876 d’étudier les causes de la dépression qui ravage alors l’économie. Boivin défend le protectionnisme avec acharnement : pendant l’été et l’automne de 1875 ainsi que l’hiver suivant, il organise des assemblées publiques et collabore à la fondation de la Protective Association of Montreal. Ses interventions se poursuivent jusqu’à l’adoption de la Politique nationale par les conservateurs en 1879. Le premier ministre de la province, Joseph-Adolphe Chapleau*, le surnomme « le père de la Protection dans la Province de Québec ».

Actif au sein du Bureau de commerce de Montréal de 1876 à 1886, et membre de son conseil d’administration en 1885, Boivin est aussi un membre important de la Chambre de commerce du district de Montréal de 1889 jusqu’à sa mort. Pendant ces années, il est à neuf reprises membre du conseil d’administration de la chambre ; il occupe le poste de deuxième vice-président en 1896 et 1897. Il fait partie de nombreuses commissions de la chambre, dont la commission des peaux et cuirs (1891–1907) et la commission des expositions et musées (1903–1912) ; il s’intéresse aussi aux dossiers de la colonisation et des forêts, des finances, de la législation et des affaires municipales. Pendant cinq ans, il est membre du tribunal d’arbitrage de la chambre.

Comme tant d’hommes d’affaires francophones de sa génération, Boivin adhère à l’idéologie libérale mais reconnaît néanmoins la nécessité du protectionnisme, tout comme il cherche à concilier individualisme et appartenance nationale. Pendant de nombreuses années, il est un des dirigeants de l’Association Saint-Jean-Baptiste de Montréal. En 1874, il occupe le poste de vice-président et préside le comité de réception responsable des fêtes qui marquent les 40 ans de l’organisme. Dix ans plus tard, en tant que président de la section Saint-Jacques, il organise le défilé industriel à l’occasion du cinquantième anniversaire de la société. Cette sensibilité nationale explique sans doute son appui, dès 1864, à la campagne visant à sauvegarder le monument aux Braves à Sainte-Foy [V. Pierre-Martial Bardy*]. Il affiche publiquement son engagement nationaliste au moment de la pendaison de Louis Riel* en 1885 ; il défend aussi les positions anti-impérialistes de sir Wilfrid Laurier au début du xxe siècle. Conservateur depuis la Confédération, il appuie Laurier aux élections de 1904.

Les contacts politiques de Boivin, de même que sa position au sein du monde des affaires francophones de Montréal, expliquent sa nomination à la commission royale d’enquête sur les relations entre le capital et le travail, en février 1888, en remplacement de Louis Côté. Il se joint aux 15 autres commissaires au moment où ceux-ci terminent le volet montréalais de leur enquête ; il assiste donc à toutes les séances tenues ailleurs au Québec, dans les Maritimes et dans l’Est ontarien. Avec cinq autres commissaires, Boivin signe un rapport minoritaire ; il rédige trois annexes consacrées respectivement à la promotion de l’industrie manufacturière, aux effets de la mécanisation et au travail des prisonniers. Au cours des séances publiques de la commission, Boivin se révèle un enquêteur averti aux intérêts variés. Tout ce qui concerne la chaussure et les métiers du cuir le passionne. Intéressé à l’économie politique, il cherche à vérifier les effets de l’industrialisation sur le coût de la vie et s’enquiert des relations d’échange des entreprises. Il se montre particulièrement attentif à l’organisation du travail, à la salubrité des ateliers et à la formation technique de la main-d’œuvre. Boivin manifeste déjà de la sensibilité aux questions sociales et un esprit réformiste qui susciteront bientôt son adhésion aux Unions de la paix sociale. En effet, de 1891 à 1899, il participera à ce mouvement social lié à l’école du sociologue français Frédéric Le Play.

Guillaume Boivin est un homme d’une étonnante complexité. Comme d’autres artisans de sa génération, il réussit le passage à un nouveau mode de production ; formé pour devenir un maître, il sera un manufacturier. Doté de grands talents sur le plan technique, il fait preuve d’une curiosité qui dépasse le domaine industriel. Il étudie l’économie politique et proclame sa conviction que le progrès technologique aura des effets bénéfiques pour la société et pour la population ouvrière. Toutefois, il se penche aussi sur les problèmes sociaux engendrés par l’industrie dont il veut l’épanouissement. S’il presse l’État d’intervenir pour réglementer les brevets et protéger l’industrie manufacturière, il admet également que le législateur doit agir pour améliorer la condition ouvrière. L’étude de la carrière de Boivin est une invitation à dépasser les stéréotypes et à reconsidérer la contribution des hommes d’affaires canadiens-français au progrès de leur société.

Joanne Burgess

Nous voudrions remercier nos assistants de recherche, Claude Bérrardelli, Céline Bouchard et John Oja, qui ont contribué à la cueillette des données, ainsi que Fernande Roy qui nous a transmis des renseignements sur les fonctions occupées par Guillaume Boivin au sein de la Chambre de commerce de Montréal.  [j. b.]

AC, Montréal, Cour supérieure, Déclarations de sociétés, 6, no 258 (1875).—AN, RG 31, C1, 1881, 1891, 1901, Montréal, quartier Saint-Louis.— ANQ-M, CE1-1, 3 janv. 1877, 18 janv. 1883, 21 déc. 1885, 5 juin 1887 ; CE1-51, 23 janv. 1868, 23 août 1869, 27 mai 1871, 13 avril 1873, 6 sept. 1875, 20 nov. 1877, 27 oct. 1878, 18 janv. 1880 ; CN1-131, 7 nov. 1877.— ANQ-Q, T11-1/28, no 1112 (1864).— Arch. de la ville de Montréal, VM2 (fonds du Service des finances), Rôles d’évaluation, quartier Centre, 1871–1875, 1885–1895 ; quartier Est, 1871–1884 ; quartier Saint-Louis, 1880–1912.— Bureau d’enregistrement, Montréal, Immeubles, 1875, nos 87830, 88491 ; Testaments, 3 nov. 1875, 11 juin 1912.— La Presse, 20 févr. 1893.— Annuaire, Montréal, 1871–1915.— M.-A. Bluteau et al., les Cordonniers, artisans du cuir (Montréal, 1980), 83.— A.-G. Bourassa et J.-M. Larrue, les Nuits de la « Main » : cent ans de spectacles sur le boulevard Saint-Laurent (1891–1991) (Montréal, 1993).— Canada, Chambre des communes, Comité spécial sur les causes de la dépression actuelle de l’industrie manufacturière, minière, des affaires commerciales et maritimes, du commerce du bois et des pêcheries, Rapport (Ottawa, 1876) ; Comité spécial sur les intérêts manufacturiers du Canada, Rapport (Ottawa, 1874) ; Commission royale sur les relations du travail avec le capital au Canada, Rapport (5 vol. en 6 vol., Ottawa, 1889), annexes D, K, N.— P.-P. Charette, 1834–84 ; noces d’or de la Saint-Jean-Baptiste ; compte-rendu officiel des fêtes de 1884 à Montréal (Montréal, 1884), 75s..— Jacques Ferland, « les Chevaliers de Saint-Crépin du Québec, 1869–71 : une étude en trois tableaux », CHR, 72 (1991) : 21, 36–38.— Ben Forster, A conjunction of interests : business, politics and tariffs, 1825–1879 (Toronto, 1986).— Hervé Gagnon, « Divertissement et Patriotisme : la genèse des musées d’histoire à Montréal au xixe siècle », RHAF, 48 (1994–1995) : 317–349.— Fernand Harvey, Révolution industrielle et Travailleurs ; une enquête sur les rapports entre le capital et le travail au Québec à la fin du 19e siècle (Montréal, 1978), 56.— J.-M. Larrue, le Monument inattendu : le Monument-National de Montréal, 1893–1993 (LaSalle, Québec, 1993).— R. T. Naylor, The history of Canadian business, 1867–1914 (2 vol., Toronto, 1975), 1 : 61.— Robert Rumilly, Hist. de la prov. de Québec, 11 : 169 ; Histoire de Longueuil (Longueuil, Québec, 1974), 205 ; Hist. de Montréal. Hélène Sabourin, « (a Chambre des arts et manufactures : les quinze premières années, 1857–1872 » (mémoire de m.a., univ. du Québec à Montréal, 1989), 124.— F. W. Terrill, A chronology of Montreal and of Canada from A. D. 1752 to A. D. 1893 [...] (Montréal, 1893).— Pierre Trépanier, « la Société canadienne d’économie sociale de Montréal, 1888–1911 : sa fondation, ses buts et ses activités », CHR, 67 (1986) : 343–367 ; « la Société canadienne d’économie sociale de Montréal (1888–1911) : ses membres, ses critiques et sa survie », Hist. sociale (Ottawa), 19 (1986) : 299–322.

Bibliographie générale

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Joanne Burgess, « BOIVIN, GUILLAUME », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 24 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/boivin_guillaume_14F.html.

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Auteur de l'article:   Joanne Burgess
Titre de l'article:   BOIVIN, GUILLAUME
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1998
Année de la révision:   1998
Date de consultation:   24 avril 2014