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FINLAYSON, MARGARET, dite Margaret Bloomer et Margaret Mather (Haberkorn ; Pabst) actrice, née le 21 octobre 1859 dans le canton de Tilbury East, Haut-Canada, fille de John Finlayson, fermier et artisan, et d’Ann Mather ; le 15 février 1887, elle épousa à Buffalo, New York, Emil Haberkorn, puis le 26 juillet 1892 Gustav Pabst, et elle n’eut pas d’enfants ; décédée le 7 avril 1898 à Charleston, Virginie-Occidentale, et inhumée à Detroit.

Margaret Finlayson alla habiter Detroit vers l’âge de cinq ans, avec ses trois frères et ses deux sœurs, et passa son enfance dans un milieu pauvre. Comme son père, Écossais d’origine, était souvent en chômage, elle dut vendre le Detroit Free Press à la criée dès l’âge de 10 ans jusqu’à 14 ans. Sa triste existence se poursuivit quand elle quitta la maison pour laver la vaisselle dans un hôtel. Une nuit, elle tenta de se suicider en se jetant dans la rivière Detroit. Secourue, elle fut ensuite mise, peut-on lire dans Types of Canadian women de Henry James Morgan*, « en posture de cultiver ses grands dons innés pour la scène ». On présume qu’elle recevait de l’argent pour sa formation et sa subsistance. À l’âge de 19 ans, elle prit le nom de Margaret Bloomer et se mit en route pour New York afin d’entreprendre une carrière théâtrale. Elle manquait d’expérience, mais c’était une rousse remarquablement jolie.

Margaret Bloomer étudia de 1879 à 1881 auprès de George Edgar, acteur et professeur de diction qui dirigeait une troupe formée principalement de ses élèves. Il canalisa son talent dans l’interprétation d’une série d’héroïnes shakespeariennes. L’impresario J. M. Hill la remarqua dans le Roi Lear, elle jouait Cordelia, et lui fit signer un engagement. Durant un an, elle ne fit aucune apparition publique et logea chez John Habberton, critique dramatique au New York Herald, elle acquit des notions de littérature, reçut des leçons de maintien et se fit « dégrossir l’esprit ». Ensuite, selon une stratégie minutieuse, Hill organisa une série de récitations privées devant des critiques et amis, ce qui éveilla la curiosité au sujet de la talentueuse jeune femme. Le 28 août 1882, elle fit des débuts réussis au McVicker’s Theatre de Chicago dans le rôle de Juliette, auquel elle allait demeurer indissolublement associée. Vers cette époque, elle adopta le nom de jeune fille de sa mère, Anglaise d’origine, qui voyageait avec elle. Sous la direction de Hill, Roméo et Juliette fut présenté en tournée pendant trois autres années, notamment, au Canada, dans trois villes qui faisaient partie des circuits nord-américains, soit Toronto en décembre 1883, London en décembre 1884 et Montréal en mai 1885. Au répertoire traditionnel de Margaret Mather s’ajoutèrent Rosalinde, dans Comme il vous plaira, de même que les rôles titres de Leah the forsaken, par John Augustin Daly, et d’une pièce de Bulwer-Lytton, la Dame de Lyon. C’étaient à peu près les œuvres que Mary Anderson, Julia Marlowe et Adelaide Neilson – rivales contemporaines auxquelles elle souhaitait être comparée – choisissaient pour faire valoir leur talent. Finalement, au milieu d’une vaste campagne publicitaire, elle alla jouer au Union Square Theatre de New York, qui appartenait à Hill.

Dès la première représentation, le 13 octobre 1885, Margaret Mather fit un malheur à Broadway. Grâce à son interprétation, dont on parlait beaucoup, Roméo et Juliette fut présenté 84 fois de suite, ce qui était un record aux États-Unis. L’auditoire, surpris de voir une Juliette déployer autant d’énergie et d’aspérité, était électrisé ; dans la scène de la potion, l’actrice roulait au bas d’une volée de marches après avoir bu. Toutefois, les critiques se durcirent avec les années. Le New York Times disait, dans sa notice nécrologique, que sa réputation avait été en bonne partie « délibérément fabriquée ». Pour George Clinton Densmore Odell, chroniqueur du théâtre new-yorkais du {{xix}}e siècle, la Juliette de Margaret Mather manifestait une « excitation artificielle » et manquait de « la distinction que l’on s’attendait de voir chez la fille des Capulet ». Il louait sa « force naturelle », sa « voix puissante », son « ambition et [son] courage », mais il trouvait son accent « provincial ». La nécrologie du Times parlait aussi de sa « diction déficiente et [de] ses fréquentes crudités de langage ». À côté de la Juliette de Mary Anderson, disait Odell, celle-là était « éminemment criarde et violente ». Un collègue de Margaret Mather, Otis Skinner, a rappelé cette violence en termes évocateurs. Décrivant cette fois où il l’avait vue sortir d’une scène de Leah the forsaken, il disait : « des vagues d’hystérie la submergeaient ; ses doigts claquaient ; [elle avait un] rire nerveux sur les lèvres, et les pupilles dilatées jusqu’à la noirceur totale [...] Cet état durerait cinq ou dix minutes, puis elle en sortirait aussi molle qu’une chiffe. »

La vie privée de Margaret Mather n’était pas moins turbulente. En 1887, à l’insu de son impresario, elle épousa Emil Haberkorn, chef d’orchestre au Union Square Theatre. Lorsque ce dernier demanda à voir le compte de sa femme, Hill refusa, ce qui déclencha une poursuite judiciaire qui mit un terme au long contrat de Margaret. Haberkorn lui servit d’impresario jusqu’en 1891 ; pendant cette période, elle continua d’enrichir son répertoire romantique. En 1890, elle fit un effort sincère pour s’imposer comme une grande tragédienne en jouant dans l’adaptation anglaise de la Jeanne d’Arc de Jules Barbier par William Young, pièce dans laquelle Sarah Bernhardt s’était illustrée. Malgré une agréable mise en scène et la musique de Charles Gounod, la production, rappelle Odell, fut jugée « lourde et lente », et elle ne tint pas l’affiche longtemps. Par ailleurs, comme tant d’interprètes expatriés, l’actrice Mather restait fidèle à son pays natal : elle fit souvent des tournées au Canada (Montréal en 1890, Winnipeg et Hamilton en 1892–1893).

Margaret Mather divorça de Haberkorn le 2 juillet 1892 pour cause d’abandon – ils s’étaient séparés l’année précédente. (Un de ses Roméo, Otis Skinner, lui servit d’impresario durant quelques années.) Moins d’un mois après le jugement, elle épousa Gustav Pabst, fils du magnat de la bière de Milwaukee. Ce mariage ne fut pas plus heureux que le premier ; on raconte qu’en octobre 1895 elle cravacha Pabst dans une rue de Milwaukee. Par la suite, il intenta une procédure de divorce en invoquant la cruauté et lui versa, dit-on, 100 000 $ pour qu’elle ne conteste pas sa demande.

Après le divorce, prononcé le 19 octobre 1896, Margaret Mather retourna à la scène et monta à grands frais (40 000 $) Cymbeline de Shakespeare au Wallack’s Theatre de New York. Ensuite, elle présenta la pièce en tournée, aux États-Unis et au Canada, avec Roméo et Juliette et d’autres pièces de son répertoire. Ce fut un épisode difficile, car non seulement elle dirigeait la troupe, mais elle jouait tous les soirs. Le rôle d’Imogène, dans Cymbeline, lui convenait bien. Le New York Times déclara par la suite que c’était « probablement sa prestation la plus intelligente, la plus sensible et la plus édifiante ». Hector Willoughby Charlesworth*, qui la vit à Toronto en 1897, trouva son Imogène « touchante » mais jugea, lui aussi, que sa Juliette « semblait manquer de subtilité et d’inspiration ». Le critique de Berlin (Kitchener) fut moins poli : « Juliette a vieilli et engraissé avec les années », lança-t-il. Margaret Mather ne joua pas Cymbeline à Berlin parce que trop peu de places avaient été louées à l’avance pour cette pièce peu connue, mais elle l’avait présentée auparavant à Montréal, où aucune représentation n’en avait jamais été donnée. Le 27 mai 1897, tandis qu’elle y jouait Imogène, elle calma l’auditoire, apeuré par une secousse sismique. Au début d’avril 1898, comme son impresario de tournée était tombé malade et avait quitté la compagnie, elle dut faire répéter elle-même quatre nouveaux comédiens et assumer des responsabilités supplémentaires. Le 6 avril, au cours d’une représentation de Cymbeline à Charleston, les acteurs remarquèrent qu’elle oubliait son texte et se conduisait de façon bizarre. Elle s’effondra sur scène et mourut le lendemain après-midi sans avoir repris conscience. Elle avait succombé à des convulsions causées par le mal de Bright.

La carrière mouvementée de Margaret Mather n’allait pas connaître une fin paisible. Son corps fut transporté à Detroit pour y être inhumé. À l’Elmwood Cemetery, une foule d’au moins 5 000 personnes s’agitait autour de la chapelle mortuaire. Otis Skinner, l’un des porteurs du cercueil, nota qu’on avait promis aux gens qu’ils pourraient voir la morte dans le costume de Juliette. Cependant, on changea d’avis, et la foule, en colère, s’avança en piétinant « les tertres consacrés ». « Au moment où nous atteignîmes l’endroit où Margaret Mather allait reposer pour toujours, dit-il, une bonne partie des branches d’épinette qui tapissaient la fosse avaient été dérobées en guise de souvenirs. »

Toujours selon Skinner, Margaret Mather n’avait pas été une personne communicative : « Derrière son silence, il y avait un chaos de fantaisie, d’ambition, de sympathie, de générosité, de jalousie, de timidité – tout cela mal ajusté et se livrant un combat sans fin. » Son jeu avait « de l’impulsion, de la puissance, de l’intensité, mais il manquait tout à fait de maîtrise. » Née sous une mauvaise étoile et, d’après Skinner, « obsédée par le désir de faire quelque chose – d’être quelqu’un », Margaret Mather aspirait à la grandeur tragique mais, en dernière analyse, elle n’est plus qu’un souvenir coloré du monde du théâtre.

David Gardner

AN, RG 31, C1, 1861, Tilbury East.— Otis Skinner, Footlights and spotlights ; recollections of my life on the stage (Indianapolis, Ind., [1924]), 192198.— New York Times, 8 avril 1898.— Times (Tilbury, Ontario), 8 avril 1898.— Catalogue of dramatic portraits in the theatre collection of Harvard College Library, L. A. Hall, compil. (4 vol., Cambridge, Mass., 1930–1934).— The Marie Burroughs art portfolio of stage celebrities [...] (Chicago, 1894).— Types of Canadian women (Morgan).— Franklin Graham, Histrionic Montreal ; annals of the Montreal stage with biographical and critical notices of the plays and players of a century (2e éd., Montréal, 1902 ; réimpr., New York et Londres, 1969), 276, 278–279.— G. C. D. Odell, Annals of the New York stage (15 vol., New York, 1927–1949), particulièrement 12–15.

Bibliographie générale

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David Gardner, « FINLAYSON, MARGARET », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 2 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/finlayson_margaret_12F.html.

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Auteur de l'article:   David Gardner
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Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1990
Année de la révision:   1990
Date de consultation:   2 octobre 2014