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FROBISHER, JOSEPH, trafiquant et marchand de fourrures, homme politique, propriétaire foncier, fonctionnaire et officier de milice, né le 15 avril 1740 à Halifax, Angleterre, fils de Joseph Frobisher et de Rachel Hargrave ; décédé le 12 septembre 1810 à Montréal.

Joseph Frobisher est l’aîné d’une famille de sept enfants dont cinq garçons. Trois d’entre eux, Joseph, Benjamin* et Thomas, viennent tenter leur chance dans la province de Québec après la Conquête, les deux premiers vers 1763 et leur frère environ six ans plus tard. Ils ne sont pas riches à leur arrivée, mais ils sont animés du désir de faire fructifier le petit capital qu’ils possèdent. Ce n’est que progressivement qu’ils en arriveront à vouloir dominer le commerce des fourrures du Nord-Ouest et, en fait, toute l’économie des pelleteries [V. Benjamin Frobisher].

L’entreprise des Frobisher est d’abord une entreprise familiale et conserve dans une certaine mesure ce caractère jusqu’en 1787. Les trois frères s’entendent et se complètent assez bien. Comme Benjamin possède la personnalité la plus forte et un talent marqué pour l’organisation et l’administration, il abandonne assez tôt les randonnées dans l’Ouest et assume la direction de la compagnie à Montréal. Joseph, qui voue un énorme respect à son frère cadet, semble accepter sans peine ces attributions. Le 14 avril 1787, il écrit aux fournisseurs londoniens : « mon digne frère – oui, mon père, je puis dire – est mort ce matin après sept jours de maladie seulement ». La carrière de Thomas se déroule au contraire presque entièrement dans l’Ouest : de Grand Portage (près de Grand Portage, Minnesota) jusqu’aux postes de traite les plus éloignés. Pendant près de 20 ans, il ne fait que de brefs séjours à Montréal où il meurt à 44 ans, le 12 septembre 1788, à peine revenu de l’Ouest. L’expérience de Joseph, qui partage son temps entre Grand Portage, d’autres postes et Montréal, est plus diversifiée ; mais elle demeure limitée dans la perspective de la gestion d’une grande entreprise qui, tout en ayant préservé certains traits d’une organisation familiale, est devenue complexe et largement impersonnelle. À la mort de Benjamin, afin de rassurer les fournisseurs de Londres, Joseph leur écrit : « Les affaires ici et dans les pays d’en haut ne seront pas affectées par le malheur imprévu, car je peux oser dire sans me vanter que je suis parfaitement à l’aise dans chacun des secteurs qu’elles comportent. » Cependant, il n’ignore pas qu’il exagère quelque peu, puisqu’une semaine plus tard il écrit à Simon McTavish : « Comme vous le savez, [je n’ai] jamais pris part à la gestion des affaires générales de notre entreprise ici. »

Il ne fait pas de doute que Joseph a joué un rôle capital dans les luttes qui, à la fin des années 1770 et pendant la décennie suivante, ont accompagné l’émergence de la North West Company [V. Simon McTavish], dans laquelle la firme Benjamin and Joseph Frobisher occupa une position principale. Il a partagé les rêves de ses frères et manifesté une exceptionnelle efficacité sur le terrain contre tous les concurrents. À cet égard, la rivalité avec la Gregory, MacLeod and Company [V. John Gregory] a été particulièrement dure, et cet adversaire constitue encore une menace en 1787. Pour tout cela, Joseph a mérité le respect des milieux d’affaires. Il n’en reste pas moins que les questions de financement, les transactions concernant le ravitaillement en marchandises de traite et les stratégies conduisant à de multiples associations avec d’autres entreprises ont échappé en partie à son attention. C’est pourquoi la mort de Benjamin est un événement tellement tragique pour lui.

En réalité, la situation de la firme Benjamin and Joseph Frobisher n’est pas saine à cette époque. Depuis dix ans, la compagnie a non seulement procédé à de lourds investissements – surtout sur le plan de l’équipement – dans l’Ouest, mais elle s’est mal remise des difficultés auxquelles elle a été confrontée depuis la fin de la Révolution américaine. Ainsi, Joseph signale qu’en 1783 ils ont été obligés d’écouler à 1 shilling 9 pence le gallon un énorme stock de boissons acquises à 5 shillings le gallon. Pour compliquer davantage la situation, au cours de la même année, le gouverneur Haldimand a exigé par voie judiciaire le remboursement d’une dette de £14 999 relative à l’affaire Cochrane [V. James Dunlop]. À ce sujet, Joseph avoue : « l’exposé de la situation en public parvint bientôt aux oreilles de nos amis en Angleterre et aurait ruiné complètement notre crédit et les possibilités de continuer le commerce au Nord-Ouest (que nous avions établi à grands frais), n’eût été des amis qui se sont présentés et ont rassuré nos correspondants ». Les mauvaises conditions du marché international des fourrures se sont maintenues par la suite de sorte qu’à la mort de Benjamin la firme Benjamin and Joseph Frobisher se trouve encore dans une position critique. Le règlement de la succession de Benjamin conduit en fait à un constat de faillite.

C’est la vieille dette envers le gouvernement, jamais liquidée, qui se trouve au cœur des difficultés de l’entreprise. Comme il n’est plus possible d’obtenir d’autres délais et que Joseph n’a pas les fonds nécessaires au remboursement, il offre au gouvernement d’en faire la remise à raison de 9 shillings par livre, laquelle valait 20 shillings. Grâce au douaire de sa femme, Charlotte Jobert, et à l’appui de ses amis Thomas Dunn, Robert Lester, Robert Morrogh, Thomas SCOTT, Isaac Tord et James McGill, qui cautionnent en sa faveur, Joseph parvient finalement à résoudre cette question épineuse. Le 22 décembre 1787, il écrit à Dunn : « cela blesse beaucoup mes sentiments de découvrir qu’après avoir travaillé très dur pendant 20 ans je me retrouve dans une situation pire qu’à mes débuts en affaires, cependant il n’y a rien à y faire, je l’accepte et me plais à croire que dans l’avenir je serai plus chanceux ».

Malheureux, humilié, mais non abattu, Frobisher a déjà entrepris de réorganiser son entreprise. À McTavish, qui lui propose, en avril 1787, d’unir leurs intérêts et qui pose sa candidature à la succession de Benjamin en tant qu’administrateur de l’entreprise, Joseph répond : « Je partage votre avis que de réunir nos intérêts semble être le moyen le plus sûr de procurer la stabilité à notre entreprise et de déjouer les espoirs que nos adversaires peuvent fonder sur le douloureux événement qu’est la mort de mon pauvre frère. » La création de la firme McTavish, Frobisher and Company en novembre 1787 nécessite une réorganisation de la North West Company, ce qui permet d’inclure la firme de Gregory parmi les participants. De plus, cette association, pour laquelle Frobisher a l’approbation de ses amis, vise à inspirer confiance aux fournisseurs londoniens ; ceux-ci, d’ajouter Frobisher, « seront plus portés à nous accorder leur appui, si nous sommes réunis plutôt que séparés ».

Cette réorganisation qui, en théorie, assure la prééminence de McTavish, principal gestionnaire à Montréal, et de Frobisher, figure dominante à Grand Portage, aboutit dans la pratique à réduire l’influence et l’autorité de celui qui n’avait été qu’un exécutant de classe. En quelques années, McTavish devient l’homme qui dirige avec vigueur la firme, et la North West Company dans son ensemble. Sous lui, la direction devient plus complexe et les postes se multiplient. Même si Frobisher se considère toujours comme « le [partenaire] principal de la maison », il n’est plus qu’un excellent exécutant parmi plusieurs autres, tels Gregory, James Hallowell père, William McGillivray* et John Fraser. Il s’en plaint à McTavish et lui fait remarquer en 1791 que son rôle se limite désormais « aux affaires à l’extérieur du bureau, à l’engagement des hommes et aux obligations publiques ». On comprend ses frustrations et les tensions qui foisonnent particulièrement lorsque McTavish séjourne en Angleterre, ce qui se produit de plus en plus souvent. Le 6 août 1794, McTavish écrit à Frobisher : « Vraiment, Monsieur, je suis complètement renversé par une telle conduite irréfléchie de votre part [...] Je devrais quitter au printemps et prendre part aux futures délibérations sur l’administration des affaires au Canada. » Ces rappels à l’ordre ne mettent pas fin au conflit et, en novembre, Hallowell écrit à propos de Frobisher : « Je suis désolé qu’une de mes remarques ait semblé vouloir corriger son sentiment, nous sommes convaincus de ses capacités, et avons la plus totale confiance en son honneur, bien que nous ayons pu à quelques reprises différer d’opinion. »

En dépit des accrocs à son rang au sein de la compagnie, Frobisher tire profit des succès de la North West Company. De 1787 à 1798, année où il se retire de la compagnie, il parvient à reconstruire sa fortune. Non seulement trône-t-il au Beaver Club de Montréal, dont il est pendant longtemps le secrétaire, mais il s’intéresse à d’autres activités économiques. Ainsi, il acquiert en 1793 une part d’un cinquième dans la Compagnie des forges de Batiscan [V. John Craigie]. Le 28 mai 1803, avec ses associés dans les forges, il achète d’Alexander Ellice la seigneurie de Champlain, près de Trois-Rivières, riche en ressources forestières. Il devient en plus l’un des cinq premiers actionnaires de la Compagnie des propriétaires des eaux de Montréal, établie en 1801 pour approvisionner la ville et les environs en eau potable. Depuis 1786, il possédait des lots de grève à Sorel. Comme beaucoup de marchands de fourrures, Frobisher s’intéresse à la grande propriété foncière. Il est moins attiré par la propriété seigneuriale que par les terres des cantons. En 1801, il vend à Edward Cartwright les îles qu’il possède dans le Saint-Laurent. L’année suivante, il obtient du gouvernement 11 500 arpents de terre dans le canton d’Inverness, selon le système des chefs et associés de canton [V. James Caldwell]. Puis il achète de Samuel Phillips, Jean-Baptiste Jobert, McGillivray et Todd un cinquième de la superficie des cantons de Chester, de Halifax, d’Ireland et d’Inverness.

II est incontestable que Frobisher est un homme de substance dans la société de Montréal et du Bas-Canada. Le 30 janvier 1779, devant le pasteur anglican David Chabrand* Delisle, il épouse Charlotte Jobert, âgée d’environ 18 ans, fille du chirurgien Jean-Baptiste Jobert et de Charlotte Larchevêque ; cette dernière est la fille d’un commerçant de pelleteries et la belle-suieur du trafiquant et marchand de fourrures Charles-Jean-Baptiste Chaboillez. Douze enfants naissent de ce mariage, dont Benjamin Joseph*. S’il faut en croire John Fraser, « M. Frobisher n’a vraiment pas [eu] de chance avec ses enfants et ses relations ». Néanmoins, bien situé dans la communauté marchande, allié à des familles canadiennes influentes, Frobisher est, en plus, actif dans la vie politique. Il s’engage dans le mouvement pour l’obtention des institutions parlementaires [V. George Allsopp ; William Grant (1744–1805)] et, une fois celles-ci en place, il se fait élire député de la circonscription de Montréal-Est. Toutefois, il n’assiste pas très souvent aux séances de la chambre d’Assemblée, car, au cours des quatre premières sessions, il ne prend part qu’à quatre votes. En fait, à l’instar d’autres marchands de fourrures élus en 1792, tels John Richardson*, James McGill et George McBeath, qui trouvent difficile d’abandonner leurs affaires pour participer aux travaux de l’Assemblée, Frobisher refuse de solliciter un second mandat en 1796. Deux ans auparavant, lors de la fondation de l’Association pour appuyer le gouvernement britannique au Bas-Canada, il a signé la déclaration de loyauté à la couronne et a été nommé au sein du comité montréalais chargé de recruter d’autres adhérents.

Homme de poids et de prestige, Frobisher bénéficie du favoritisme gouvernemental. En 1788, il reçoit une commission de juge de paix qui sera renouvelée à plusieurs reprises jusqu’en 1810 inclusivement. En 1802, il est nommé l’un des commissaires responsables de la démolition des vieilles fortifications de Montréal. De 1805 à 1810, le gouvernement fait appel à plusieurs reprises à ses services, en qualité de commissaire. Frobisher participe en plus à l’administration d’un fonds de pension pour les voyageurs âgés. En 1800, il occupait le rang de capitaine dans la British Militia of the Town and Banlieu of Montreal et, avant 1806, il est promu major du 1er bataillon de milice de la ville de Montréal. Frobisher est également actif dans les affaires religieuses. Bien que marguillier de la Christ Church, une communauté anglicane, il souscrit lors de la construction, en 1792, de l’église Scotch Presbyterian, appelée plus tard l’église St Gabriel Street, où la firme McTavish, Frobisher and Company aura un banc jusqu’en 1805. Après l’incendie de la Christ Church en 1803, Frobisher fait partie du comité pour la construction d’un nouveau temple [V. Jehosaphat Mountain].

Durant les 20 dernières années de son existence, Frobisher mène une vie sociale intense. Vers 1792, il commence à constituer son domaine de Beaver Hall, qui comptera environ 40 arpents en dehors de la ville et sur lequel il fait construire une vaste résidence secondaire. Là et dans sa maison de la rue Saint-Gabriel à Montréal, il fait montre d’une grande hospitalité, qui révèle à la fois l’étendue et l’importance de ses relations sociales. En 1794, il reçoit l’évêque Jacob Mountain* à un dîner réunissant environ 40 personnes et lui fait les honneurs de la ville et des environs, mettant son phaéton et une chaise à la disposition de l’évêque et de sa suite. Mountain apprécie l’accueil de Frobisher, qu’il décrit comme « un marchand immensément riche, un homme très digne, honnête et bienfaisant [...] à la tête d’une maison qui possède le premier commerce de fourrures du pays ». Vers la fin de sa vie, Frobisher fait toujours preuve d’une grande activité dans le domaine social. Ainsi, en janvier 1806, il note dans son journal 16 dîners à l’extérieur et 5 dîners à la maison avec invités ; au mois de février, il ne relève pas plus de 10 dîners à la maison sans invités.

Joseph Frobisher meurt à Montréal le 12 septembre 1810. Le règlement final de sa succession n’a lieu qu’en juin 1819, soit trois ans après la mort de son épouse le 23 juin 1816. La seule vente du mobilier rapporta £8 765.

Fernand Ouellet

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Bibliographie générale

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Fernand Ouellet, « FROBISHER, JOSEPH », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 30 août 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/frobisher_joseph_5F.html.

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Auteur de l'article:   Fernand Ouellet
Titre de l'article:   FROBISHER, JOSEPH
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1983
Année de la révision:   1983
Date de consultation:   30 août 2014