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GRANT, GEORGE MONRO, ministre presbytérien, auteur, éducateur et rédacteur en chef, né le 22 décembre 1835 à Albion Mines (Stellarton, Nouvelle-Écosse), troisième enfant de James Grant et de Mary Monro ; le 7 mai 1867, il épousa à Halifax Jessie Lawson, et ils eurent deux fils, William Lawson* et George ; décédé le 10 mai 1902 à Kingston, Ontario.

Malgré son bon naturel et ses divers talents, le père de George Monro Grant ne parvenait pas à subvenir adéquatement aux besoins de sa femme et de ses cinq enfants. Après avoir essayé l’agriculture, l’enseignement et le droit, il emprunta des voies plus risquées, ce qui le mena au désastre financier. Mary Grant, femme très pieuse, ambitieuse et pleine de bon sens, eut une influence plus marquante que lui sur leurs enfants. Grâce à elle, George Monro reçut une excellente éducation. Si ce garçon débordant d’énergie opta pour le ministère, ce fut à la fois pour combler les espoirs de sa mère et parce qu’il ne pouvait se livrer à des travaux manuels, un accident lui ayant fait perdre la main droite à l’âge de huit ans.

Pendant la jeunesse de George Monro Grant, on trouvait dans le comté de Pictou, à une échelle réduite, les tensions culturelles, religieuses et politiques qui tiraillaient l’Écosse. La plupart des colons, tels les Grant, étaient des Highlanders de langue gaélique, très attachés à l’Église d’Écosse établie. Par contre, leurs premiers pasteurs, dont James Drummond MacGregor* et Thomas McCulloch*, étaient des dissidents évangéliques, des tenants de la tradition anti-burgher anglophone des Lowlands et des membres de l’Église presbytérienne de la Nouvelle-Écosse. Aux différences linguistiques, religieuses et culturelles entre Highlanders et Lowlanders s’ajoutait une distinction politique : les premiers étaient tories et les seconds, libéraux.

Au sortir de la Pictou Academy dirigée par McCulloch, Grant passa les années 1851 à 1853 au séminaire anti-burgher de West River (Durham, Nouvelle-Écosse), que dirigeaient James Ross* et John Keir*. Ross donna à Grant une base solide en philosophie écossaise du sens commun qui allait marquer son esprit pour toujours. En outre, il l’exposa à une version particulièrement rigide du calvinisme au sein de la Confession de Westminster. Né d’un côté de la ligne de démarcation politique et religieuse qui séparait le comté de Pictou, Grant connut donc l’autre côté en faisant ses études. Cette double expérience fut déterminante pour lui. Les influences évangéliques qu’il subit au séminaire et les amitiés qu’il y noua lui permirent par la suite de servir de médiateur entre les divers courants du presbytérianisme. En outre, elles contribuèrent à lui donner ce qui était l’un des traits les plus frappants de son esprit : le sens de l’équilibre, la tendance à rechercher la vérité entre les extrêmes.

La famille de Grant fréquenta une église anti-burgher jusqu’en 1853, puis passa au temple de l’Église d’Écosse (Kirk) où Allan Pollok était ministre. Quelques mois plus tard, dans le cadre du « Programme pour jeunes hommes » de cette église, Grant fut envoyé en Écosse afin de se préparer au sacerdoce. Trois autres étudiants l’accompagnaient ; il était le seul à ne pouvoir payer aucune partie des frais. Ses études à la University of Glasgow, de 1853 à 1860, furent brillantes. Il remporta des prix dans des matières aussi diverses que le grec et la chimie, et obtint sa maîtrise ès arts avec grande distinction en 1857. En outre, tant dans les débats qu’à titre de capitaine de l’équipe de football, il montra qu’il était un meneur exubérant et plein de charisme. Cependant, ses études le marquèrent moins que l’influence de Norman Macleod, alors le chef de file de l’Église d’Écosse. De lui, Grant allait dire : « [c’est] le plus grand homme que j’ai connu ». Grant fréquentait l’église Barony, où Macleod exerçait son ministère. Il s’entraînait à prêcher dans le même style que lui. De plus, il partageait bon nombre des opinions et intérêts, de son mentor. Par exemple, l’existence d’une Église établie lui paraissait souhaitable, du moins en théorie ; la religion comparée l’intéressait, et les missions plus encore.

Macleod et son cousin John McLeod Campbell étaient à la tête d’un mouvement de l’Église d’Écosse qui s’écartait du calvinisme de la Confession de Westminster. Rejetant la notion de double prédestination et la conviction que la Rédemption assurait uniquement le salut des élus, ils prônaient un évangélisme plus large, moins axé sur la « dépravation totale » de la nature humaine et plus optimiste quant à l’existence d’une harmonie sous-jacente entre raison et révélation. Par l’entremise de Macleod et du périodique que ce dernier dirigeait, Good Words, de Londres, Grant prit connaissance des écrits de libéraux tels Samuel Taylor Coleridge, Thomas Arnold, Julius Charles Hare, Charles Kingsley et Arthur Penrhyn Stanley. À partir de ces influences théologiques et des écrits de Thomas Carlyle, dont il admirait particulièrement la biographie d’Oliver Cromwell, il élabora une critique romantique du calvinisme qui, selon lui, était devenu suranné et mettait trop l’accent sur l’« extérieur ». Le jargon des théologiens, langage creux et desséché que Robert Burns avait si bien parodié dans ses poèmes, avait remplacé en grande partie, estimait-il, la foi vivante des puritains. Carlyle plaidait pour un retour à l’« intériorité » de la foi de Martin Luther et pour la création d’une seule Église nationale. Toute sa vie, Grant allait admirer, lui aussi, le héros allemand du protestantisme.

Sur le plan littéraire également, Grant fut surtout influencé par Carlyle. Non seulement adopta-t-il son style emphatique, mais il acquit à son contact la conviction profonde que l’histoire est le grand livre où s’inscrit le verdict inexorable de la loi morale. À l’époque où Grant était président du Conservative Club de l’université, il partageait avec Carlyle une vive sympathie pour les pauvres. Scandalisé par les taudis de Glasgow, où il travaillait pour une mission, il trouva dans les écrits de Carlyle le ton d’un prophète qui s’indigne devant les conséquences sociales de l’industrialisation et refuse de les considérer comme inévitables. Grant lui-même manifesta son talent d’auteur en publiant des commentaires sur les affaires écossaises dans le Monthly Record of the Church of Scotland in Nova Scotia, de Halifax. Ayant remporté un prix de 20 guinées pour un texte intitulé « The relations of critical, systematic and historical theology », il put faire en 1860 un voyage sur le continent. Sa visite à la cathédrale de Worms (Allemagne), où Luther avait comparu, l’émut particulièrement.

Lorsque Grant rentra en Nouvelle-Écosse, au printemps de 1861, ses positions théologiques étaient définitivement arrêtées. Sa première tâche, à titre de missionnaire du synode de l’Église d’Écosse, consista à regrouper des familles en congrégations et à ériger des églises à River John en Nouvelle-Écosse, puis à Georgetown, à St Peters Road et à Brackley Point à l’Île-du-Prince-Édouard. Son succès fut tel que, en 1863, on lui offrit un poste à l’église St Matthew de Halifax, qui regroupait la plus nombreuse et la plus riche congrégation presbytérienne des Maritimes. Ses premiers sermons, composés dans un style polémique à la Carlyle, dénonçaient la froideur, l’étroitesse et le légalisme dans lesquels était tombé le calvinisme. Ils contenaient parfois des sarcasmes dont la dureté rebutait les traditionalistes. Toutefois, Grant abordait aussi le thème paulinien de la liberté chrétienne et parlait de l’influence de Luther, « l’homme des temps modernes qui croyait le plus aux réalités spirituelles ». Ses sermons étaient plus inspirés de la Bible qu’ils n’exposaient systématiquement des doctrines ; ils insistaient sur l’importance de la conversion personnelle et de l’engagement dans le monde, et leur point d’ancrage théologique était le mystère de la Rédemption. On ne saurait mieux caractériser Grant qu’en le définissant comme un évangélique romantique. Admirateur de l’Américain Dwight Lyman Moody, il avait lui-même le tour de toucher les foules. On le constata lorsqu’il prêcha devant les adeptes de feu Donald McDonald* à l’Île-du-Prince-Édouard en 1871 et pendant un revival dans le comté de Pictou en 1875.

Grant n’était pas moins efficace dans l’application de solutions typiquement évangéliques aux problèmes sociaux de Halifax. Il participait à la direction et aux collectes de la School for the Blind, de la Halifax Institution for the Deaf and Dumb, des Children’s Home and Child Immigration Schemes, du Old Ladies’ Home, de la Halifax Industrial School, du Halifax Visiting Dispensary et de la Young Men’s Christian Association. En outre, les fidèles de l’église St Matthew pourvoyaient à l’entretien du missionnaire James S. Potter, qui œuvrait parmi les pauvres de Halifax et tenait le Night Refuge for the Homeless. Grant ne permettait pourtant pas aux riches de croire que ces œuvres étaient des moyens d’apaiser leur mauvaise conscience. Ses fidèles étaient des marchands et des propriétaires de navires. En chaire, il abordait sans détour la question des rapports entre le capital et le travail. Il dénonçait ceux qui s’enrichissaient en envoyant leurs équipages sur des cercueils flottants ou croyaient pouvoir être injustes en mer s’ils étaient charitables à la maison. Les Haligoniens soutenaient les causes de Grant, en partie parce que lui-même menait une existence frugale et donnait généreusement.

Sans doute était-il d’autant plus facile pour Grant d’être généreux qu’il avait épousé Jessie Lawson, fille de l’un des plus grands marchands de Halifax. Ce fut une union heureuse, malgré la névralgie chronique dont souffrait Jessie, la présence chez eux de Mme Lawson mère, femme acariâtre, et la mort, à l’âge de 12 ans, de leur fils George, atteint d’un retard mental. Les lettres que l’on possède suggèrent que le tempérament réfléchi et plutôt introverti de Jessie faisait contrepoids à l’assurance de Grant. Face à elle, il jouait au héros, comme il l’avait fait autrefois devant sa mère. Ses relations avec son fils William Lawson étaient plus difficiles : le garçon, plutôt sensible et pensif comme sa mère, le trouvait dominateur.

Le Dalhousie College figure aussi parmi les établissements de Halifax dont Grant s’occupa. Après l’union de l’Église presbytérienne de la Nouvelle-Écosse et de l’Église libre de la Nouvelle-Écosse, en 1860, la nouvelle Église s’associa à l’Église d’Écosse (Kirk) pour refaire de Dalhousie l’université provinciale. Grant, qui comptait parmi ses fidèles William Young*, président du conseil d’administration du Dalhousie College depuis 1848, usa de ses vieilles relations au séminaire de West River pour faciliter les négociations qui donnèrent lieu à l’adoption, en 1863, d’une nouvelle loi sur l’université. Les deux Églises dotèrent des chaires. James Ross transféra à Dalhousie les classes de son séminaire, qui se trouvait alors à Truro, et devint recteur de l’université. Grant fit partie du conseil d’administration jusqu’en 1885. En ranimant Dalhousie, en participant à des œuvres missionnaires communes comme celle qui soutenait John Geddie* aux Nouvelles-Hébrides et en travaillant à la création d’un département universitaire commun pour tous les étudiants de théologie presbytériens, Grant visait également la réunion de toutes les Églises presbytériennes du Canada. Il fut membre du comité mixte de fusion qui se réunit en 1870. Cinq ans plus tard, à titre de modérateur, il représenta le synode de l’Église d’Écosse dans les Maritimes à la conférence de Montréal où fut fondée l’Église presbytérienne au Canada.

La création de cette Église presbytérienne nationale découlait au moins en partie de la conclusion du pacte confédératif de 1867, que Grant avait défendu énergiquement en Nouvelle-Écosse. Ses opinions sur l’avenir politique du Canada devaient beaucoup à celles de Joseph Howe*, qu’il tenait pour le plus grand chef politique du pays. Cependant, il estimait que Howe avait tort de s’opposer à la Confédération. Pendant les débats passionnés qui avaient eu lieu en Nouvelle-Écosse, il s’était donc rangé aux côtés de Charles Tupper*, qu’il avait appris à connaître au cours des négociations sur le Dalhousie College. En 1872, Grant se rendit à Victoria avec un autre membre de son assemblée de fidèles, Sandford Fleming*, l’ingénieur en chef du chemin de fer que l’on avait promis à la Colombie-Britannique lorsqu’elle était entrée dans la Confédération l’année précédente. Secrétaire de l’expédition, Grant parcourut environ 5 000 milles entre le 1er juillet et le 11 octobre. En 1873, il publia un récit inspiré de ses carnets de voyage, Ocean to ocean. Ce livre bien écrit et rempli d’observations fines vantait les possibilités du pays, alors tout neuf ; il contribua beaucoup à éveiller l’intérêt pour le Nord-Ouest et à gagner des appuis politiques pour le chemin de fer. En 1883, Grant franchirait à nouveau les Rocheuses avec Fleming, qui aurait pour mission de faire rapport sur le travail d’Albert Bowman Rogers*.

Dans Ocean to ocean, Grant faisait allusion au rôle que pouvait jouer l’unité spirituelle dans l’apaisement des dissensions linguistiques, culturelles et raciales du Canada. Cet idéal d’une Église nationale qui serait l’âme du patriotisme canadien, il l’exposa plus longuement en 1874 devant la Dominion Evangelical Alliance, société à la formation de laquelle il avait contribué. En 1884, il insisterait sur l’urgence de faire un premier pas en tentant un rapprochement théologique avec les méthodistes « arminiens ». Jusqu’à la fin de sa vie, il visa la création d’une Église nationale.

En 1877, l’assemblée générale de l’Église presbytérienne se réunit en l’église St Matthew. La suite du procès de Daniel James Macdonnell*, accusé d’hérésie, était le principal point à l’ordre du jour. Au fond, il s’agissait de déterminer dans quelle mesure l’Église s’attacherait à la lettre de la Confession de Westminster. Tout en reconnaissant la nécessité des confessions de ce genre, Grant était favorable à l’adoption d’une déclaration révisée, et il mena la bataille contre l’« âpreté, l’implacabilité et l’attitude inquisitoriale » des presbytériens conservateurs. Comme il l’avait prédit à Agnes Maule Machar*, le tribunal, en rendant un verdict ambigu, donna raison à ceux qui prônaient une interprétation large de la Confession de Westminster. Comme pour souligner leur victoire, Grant fut installé peu après, le 1er décembre, dans les fonctions de directeur et professeur principal de théologie au Queen’s College de Kingston, en Ontario.

La rivalité entre les divers collèges et factions de l’Église presbytérienne, surtout pendant les négociations à propos de la fusion, avait gravement compromis l’avenir du Queen’s College. La priorité la plus urgente était de trouver de l’argent. Le collège avait réussi à survivre grâce à une campagne de financement menée par le prédécesseur de Grant, William Snodgrass, mais il était encore déficitaire. Usant magnifiquement de ses « pouvoirs occultes » en matière de levée de fonds, Grant entreprit une campagne en 1878. Son but était de rassembler 150 000 $ pour permettre au Queen’s College d’acheter des terrains, de construire des édifices et d’ouvrir de nouvelles chaires de théologie et de physique. Ses efforts furent couronnés de succès, mais le manque d’argent le tourmenta durant tout le temps où il fut directeur et il dut lancer une deuxième grande campagne en 1887. L’Église presbytérienne n’étant pas disposée à fournir l’argent nécessaire à une université moderne, il devenait de plus en plus évident que, pour pouvoir prendre de l’expansion, le Queen’s College devait recevoir des subventions gouvernementales. Toutefois, ses affiliations confessionnelles rendaient la chose politiquement impossible. Dans les années 1890, Grant appliqua une double solution. Comme la School of Mining and Agriculture, fondée en 1893, était indépendante. de nom, il garnit les coffres du collège en passant par elle. En outre, il prit des mesures en vue de rompre le lien juridique entre l’Église et le Queen’s College, sauf pour ce qui était du collège de théologie.

Dans les années 1880, il y eut des pressions énormes en faveur de la fédération du Queen’s College et de la University of Toronto. En théorie, avoir une seule université provinciale qui ne serait pas confessionnelle et qui aurait de bonnes sources de financement présentait des avantages indubitables. Grant lui-même avait déjà fait valoir cet argument au sujet de la Dalhousie University. Cependant, il trouvait l’Ontario assez vaste pour deux universités. Il fit ressortir les bénéfices du pluralisme et, voyant l’occasion de réaliser l’idéal qu’il nourrissait pour le Queen’s College, il combattit énergiquement pour qu’il survive et conserve son indépendance. En 1883, il refusa le poste de ministre de l’Éducation de l’Ontario. En 1884, il déclina une proposition qui aurait probablement fait de lui le recteur du University College de Toronto. Profitant de ce que le Queen’s College échappait à la fois à l’emprise de l’Église et de l’État, il le mena résolument sur la voie de l’expansion. À son arrivée, Queen’s n’était qu’un petit collège confessionnel de 90 étudiants qui luttait pour survivre. Au moment de sa mort, c’était l’université de l’est de l’Ontario, et le nombre d’étudiants s’élevait à 850. En 1927, sir Robert Alexander Falconer*, recteur de la University of Toronto, déclara, en parlant de l’université que Grant avait laissée derrière lui : « On peut dire sans crainte de se tromper que jamais une autre université canadienne n’a eu, pendant une période donnée, un groupe de meilleurs professeurs d’humanités. »

La formation scientifique aussi connut un essor rapide pendant le rectorat de Grant. Le Queen’s College décerna un doctorat ès sciences en 1892, un an avant l’ouverture de l’école des mines et de la faculté des sciences appliquées, dont le doyen était Nathan Fellowes Dupuis*. Dans ce domaine, Grant put compter sur l’appui de son ami Sandford Fleming, chancelier à compter de 1880. En cette époque où les tensions entre science et théologie étaient fortes, et bien qu’il se soit moqué des prétentions du positivisme, Grant maintenait le juste milieu. Il était profondément convaincu que, au bout du compte, les vérités scientifiques et les vérités théologiques ne pouvaient se contredire. Membre fondateur de la Société royale du Canada en 1882, il en fut président en 1890–1891.

Ce fut aussi pendant le rectorat de Grant que le Queen’s College créa une maîtrise de conférences – puis une chaire, qu’occupa James Robert Gowan – en sciences politiques et économiques (Adam Shortt* fut successivement titulaire de l’une et de l’autre). Vivement préoccupé par les problèmes sociaux qui accompagnaient l’industrialisation du Canada, Grant se méfiait de ces panacées qui avaient la faveur populaire, par exemple la prohibition ou l’impôt unique de Henry George. Selon lui, la voie à suivre consistait à analyser les faits de manière plus approfondie, à recourir davantage aux spécialistes pour trouver des solutions pragmatiques et à mieux faire confiance au pouvoir de la prédication (en quoi il se distinguait de bien des membres du clergé d’alors). Ses orientations libérales eurent une influence déterminante sur la tradition du Queen’s College en matière d’économie politique – tradition qui, par l’entremise de Shortt, d’Oscar Douglas Skelton* et de leurs étudiants, allait dominer la fonction publique fédérale dans les années où celle-ci prenait forme. L’admission des femmes dans les classes régulières du Queen’s College en 1879, fait dont Grant était très fier, puis la création du Women’s Medical College en 1883, témoignent aussi de son libéralisme.

Le Queen’s College donna des cours extra-muros à compter des années 1890, ce qui ne se faisait guère ailleurs au Canada. Le programme d’anglais et de sciences politiques, qui se donnait à Ottawa, et les conférences de théologie pour les anciens, qui devinrent un événement annuel à compter de 1893, méritent une mention spéciale. Dans les deux cas, le sacré et le profane se mêlaient : Grant donnait des conférences sur des questions théologiques à Ottawa tandis que le programme destiné au clergé comprenait des cours de littérature et de sciences politiques. Ainsi, le Queen’s College mettait en pratique le présupposé de toute Église chrétienne établie, à savoir que le christianisme est au cœur de la culture nationale et de l’œuvre éducative. Les arts, les sciences et la théologie devaient être étudiés ensemble, et l’idéal de l’éducation était d’amener l’étudiant à saisir clairement les faits en se plaçant dans la perspective de la foi. Par l’intermédiaire des cours extra-muros et du Queen’s Quarterly, périodique que Grant lança en 1893 et dont il fut rédacteur en chef, l’« esprit de Queen’s » – à la fois ferveur missionnaire et croyance dans le devoir de servir la nation par un engagement public – rayonna bien au delà de l’université. Alfred Fitzpatrick*, diplômé du Queen’s College et fondateur du Frontier College, n’était pas le seul à voir en Grant « la plus forte personnalité du Canada en matière d’éducation et d’art de gouverner ».

En tant que professeur de théologie, Grant hérita d’un programme issu du xviiie siècle qui consistait principalement en l’étude d’ouvrages de William Paley, Joseph Butler et George Hill. Jugeant que les écrits de Paley « [n’étanchaient] pas la soif [...] de l’âme », il les écarta bien vite. Il garda l’Analogy of religion de Butler, ouvrage paru en 1736, et l’exposé que Hill avait fait du calvinisme en 1821 dans Lectures in divinity, mais il les compléta par la « critique révérencieuse » d’érudits modérés. Grant lui-même n’apporta pas de contribution originale à la théologie, mais il lisait beaucoup et comprenait bien, dans leurs grandes lignes, les débats d’exégèse biblique. Parmi ses textes préférés figuraient l’History of Israel de Heinrich Georg August von Ewald, publié en 1869, et les travaux d’érudits écossais tels William Robertson Smith et Alexander Balmain Bruce. L’idéalisme philosophique l’influença peu, tout comme la théologie de l’Incarnation vers laquelle gravitait cet idéalisme. Fidèle à la formation qu’il avait reçue en Écosse, il continuait de s’appuyer sur le sens commun ; comme le faisait observer John Watson*, il n’était « absolument pas porté à la spéculation ». Ce fut en médiateur qu’il pilota l’Église presbytérienne, c’est-à-dire en s’efforçant de lui faire éviter les dangereux écueils théologiques qui hérissaient son parcours à la fin du xixe siècle. Profondément convaincu que foi et raison s’harmonisaient, il s’en tenait à l’attitude libérale, qui consistait à marier la « vieille orthodoxie » et la « nouvelle critique », et il attendait, les yeux tournés vers l’Allemagne, l’apparition d’une nouvelle synthèse théologique. On doit reconnaître que ce fut en partie grâce à Grant, élu modérateur de l’Église presbytérienne en 1889, si les presbytériens du Canada échappèrent à la polarisation théologique qui affligea leurs coreligionnaires aux États-Unis dans les années 1890. Il avait prononcé une allocution devant la Pan-Presbyterian Alliance à Philadelphie en 1880 et le fit de nouveau lorsqu’elle se réunit à Toronto en 1892. En 1893, il prit la parole au nom des protestants du Canada au Congrès des religions qui se tint à Chicago dans le cadre de l’Exposition universelle.

Des années de participation à des comités missionnaires et un voyage autour du monde en 1888 avaient alimenté l’intérêt que Grant portait à la religion comparée depuis l’époque de ses études. En 1894, il publiait The religions of the world, son seul livre sur un sujet théologique. Malgré la sympathie avec laquelle ce traité présente d’autres religions, il reste l’œuvre d’un homme qui ne doutait pas que, en définitive, seul le christianisme pouvait combler les besoins de la « raison et [de la] conscience universelles » de la nature humaine. Les derniers chapitres, consacrés à Israël et à Jésus, portent sur la souffrance rédemptrice du peuple élu, qui connaît son paroxysme dans le sacrifice du Fils élu.

Par ailleurs, profitant de l’autorité que lui conférait sa position de directeur du Queen’s College, Grant, tout comme son héros Oliver Cromwell et son contemporain William Ewart Gladstone, faisait valoir l’urgence d’assainir la politique à l’échelle nationale. Il reconnaissait que les formations politiques étaient une nécessité, mais évitait les prises de position partisanes. Il se voyait comme un observateur désintéressé dont la fonction était de guider l’opinion publique. Sans relâche, il écrivait des articles de revue pour défendre des causes : les études universitaires pour les femmes en 1879, les droits des aborigènes de la Colombie-Britannique en 1886, les écoles catholiques du Manitoba en 1895. Dès 1881, il dénonça les restrictions sur l’immigration des Asiatiques au Canada. Il préconisait des programmes de partage des bénéfices pour les travailleurs. En 1896, il réclama une « nouvelle croisade » contre la Turquie, à cause du sort réservé aux Arméniens. Son patriotisme régi par la morale est manifeste dans Picturesque Canada, ouvrage publié en plusieurs tranches de 1882 à 1884 sous sa direction et qu’il écrivit en partie.

Ce fut d’ailleurs par souci de voir le Canada contribuer à l’établissement du droit international que Grant devint un ardent partisan de la fédération impériale. Pour lui, l’Empire britannique avait quelque chose de providentiel : il représentait « non seulement une nation ou une race [...] mais des principes mondiaux de liberté, de justice et de compassion pour tous les peuples, toutes les races, toutes les couleurs et toutes les religions ». Il rencontra Joseph Chamberlain à Londres en 1888. Une fois rentré de son voyage autour du monde, il fut président de l’Imperial Federation League à Kingston et participa activement aux campagnes contre l’union commerciale et pour le tarif préférentiel de l’Empire. Il s’opposa énergiquement aux arguments de Goldwin Smith en faveur de l’annexion ; dans les années 1890, où Smith exprima avec éloquence le pessimisme avec lequel tant de Canadiens entrevoyaient l’avenir du pays, Grant incita ses compatriotes à espérer et à avoir foi dans le destin qu’aurait le Canada au sein de l’Empire. Jamais patriotard, il considéra la guerre des Boers comme une tragédie. La piété austère des Boers l’avait touché quand il s’était rendu en Afrique du Sud et, même s’il finit par appuyer la décision du Canada d’envoyer des troupes, il s’empressa de réclamer une paix magnanime.

L’impérialisme de Grant n’excluait pas une généreuse estime pour les Canadiens français. Grant parlait assez bien le français et, contrairement à la plupart de ses contemporains protestants, il respectait les grandeurs et les réalisations du catholicisme. Il entretenait des relations amicales avec Louis Fréchette et Henri-Raymond Casgrain. En cette époque de polarisation ethnique et religieuse, il se considérait comme l’allié de la province de Québec contre le chauvinisme au Canada anglais. En 1889, il refusa de s’associer à Macdonnell dans sa croisade contre l’Acte relatif au règlement de la question des biens des jésuites et à D’Alton McCarthy* dans sa campagne en faveur des « droits égaux ». George William Ross*, premier ministre de l’Ontario, a qualifié Grant de pacificateur et rappelé les « nombreuses  occasions où il a[vait] fait valoir avec éloquence la part prise par les Canadiens d’origine française dans le façonnement de la constitution du pays ».

L’œuvre la plus durable de Grant demeure cependant le Queen’s College. Hilda Marion Neatby* a noté : « [il y] a laissé une empreinte [...] si indélébile que [l’]histoire [de l’université] en son temps se confond presque avec son histoire personnelle ». À la fin de sa vie, celui que les étudiants appelaient « Geordie notre roi » était devenu un personnage légendaire. Un poème écrit par l’un d’eux demandait d’un ton assez belliqueux :

Comment, vous n’le connaissez pas ?

Grant, homme doux et ferme à la fois,

Qui l’impossible ne connaît pas ;

C’est lui notre Geordie !

Tel Cromwell, prudent et hardi,

Le soldat Geordie ;

Avec un brin d’Luther aussi

Le prophète Geordie !

Terrot Reaveley Glover, humaniste de Cambridge qui commença sa carrière au Queen’s College, a écrit au sujet de Grant : « se trouver devant un homme aux perspectives si vastes, [un homme] d’une telle envergure et d’une telle intégrité politique, voilà qui n’était pas une mince part de l’éducation que l’on recevait à Queen’s [...] Professeur, bâtisseur, âme dirigeante – peu importe le qualificatif qu’on lui donne, Grant a sauvé l’université de la ruine intellectuelle autant que de la ruine financière, et, malgré toutes ses limites, sa présence, sa voix, son regard étaient sources d’inspiration. » Grant avait un tempérament fougueux (c’était une de ses limites) et il n’arriva jamais à le maîtriser tout à fait. En tant que ministre du culte, il aurait été plus avisé de détourner la colère par la douceur, mais le sarcasme était plus instinctif chez lui. Ses ambitions pour le Queen’s College le portaient quelquefois à exiger beaucoup des membres de son personnel, au risque de les manipuler ; à l’occasion, ils pestaient contre ce « Napoléon ». Grant avait de puissants instincts politiques ; un de ses biographes a dit que, sans « la grâce de Dieu [...] il aurait pu aller très loin dans l’utilisation d’autrui à ses fins ».

À l’intérieur de l’Église presbytérienne, Grant se signala par son appui aux idées théologiques et politiques libérales. Il soutenait la critique historique de la Bible et fit beaucoup pour que les presbytériens n’interprètent pas à la lettre la Confession de Westminster. Toutefois, il n’était certainement pas un moderne au sens du xxe siècle. Il reconnaissait les qualités du calvinisme qui avait marqué son enfance dans le comté de Pictou et condamnait la superficialité de ceux qui souhaitaient jeter la tradition théologique par-dessus bord sans la comprendre. Ni calviniste à l’esprit scolastique ni moderne libéral, il s’efforça de rapprocher l’Église presbytérienne de la position mitoyenne qu’elle allait adopter un siècle plus tard. Son influence ne s’exerça pas uniquement sur l’Église presbytérienne. D’après Salem Goldworth Bland*, il avait favorisé l’ouverture du méthodisme canadien pendant une période critique de transition. Son influence sur Bland fut sûrement énorme : on le classe parmi les prédécesseurs du mouvement Social Gospel et de l’Église unie du Canada – même s’il n’était pas socialiste et même si l’on ne saurait affirmer, étant donné le grand changement qui se produisit dans le paysage théologique après sa mort, qu’il aurait voté en faveur de la création de l’Église unie en 1925.

Le patriotisme de George Monro Grant s’enracinait dans sa foi chrétienne. Si l’avenir du Canada lui inspirait tant d’espoir, c’était parce qu’il avait la conviction que l’Empire britannique était appelé à remplir une mission divine. Pour lui, il n’y avait pas de contradiction entre « le Canada d’abord » et l’impérialisme « de l’espèce la plus haute ». Peu avant sa mort, il fut créé compagnon de l’ordre de Saint-Michel et Saint-Georges. Dans ses nécrologies, on n’hésita pas à dire qu’il avait fait autant pour le Canada que sir John Alexander Macdonald* et Joseph Howe.

Barry Mack

George Monro Grant a publié de nombreux livres et articles, dont les suivants : Sermon preached at the National Scotch Church, Saint Matthew’s, Halifax, on the morning of the first Sunday of 1866 (Halifax, 1866) ; Sermon preached before the Synod of Nova Scotia and Prince Edward Island, in connection with the Church of Scotland, on June 26th, 1866 (Halifax, 1866) ; Reformers of the nineteenth century : a lecture delivered before the Young Men’s Christian Association, of Halifax, N.S., on Tuesday evening, Jan. 29, 1867 (Halifax, 1867) ; Ocean to ocean : Sandford Fleming’s expedition through Canada in 1872 [...] (Toronto et Londres, 1873 ; réimpr., Toronto, 1970), qui a fait aussi l’objet de plusieurs éditions révisées, toutes parues à Toronto, en 1877, en 1879, et en 1925 ; le texte révisé de 1877 a été réimprimé à Rutland, Vt, et Tokyo, en 1967 ; Picturesque Canada : the country as it was and is, publication dont il a été l’éditeur et l’un des collaborateurs et qui a paru à Toronto en 36 tranches de 1882 à 1884, puis en deux volumes (1882–[1884]) ; Our five foreign missions ([Kingston, Ontario ?, 1886 ?]) ; « Progress and poverty », Presbyterian Rev. (New York et Édimbourg), 9 (1888) : 177–198 ; Advantages of imperial federation : a lecture delivered at a public meeting held in Toronto on January 30th, 1891, under the auspices of the Toronto branch of the Imperial Federation League (Toronto, 1891) ; plusieurs articles parus dans Sunday Afternoon Addresses (Kingston), publications des étudiants de la Queen’s University, 1891–1894 ; Canada and the Canadian question : a review (Toronto, [1892 ?]) ; The religions of the world in relation to Christianity (Toronto, [1894]), dont une édition révisée a été publiée sous le titre The religions of the world (Londres et Édimbourg, 1895) ; « Thanksgiving and retrospect », Queen’s Quarterly (Kingston), 9 (19011902) : 219233 ; « The outlook of the twentieth century in theology », American Journal of Theology (Chicago), 6 (1902) : 1–16 ; et Joseph Howe (Halifax, 1904), deuxième édition : [..] to which is added Howe’s essay on the organization of the empire (1906). Une liste complète des écrits de Grant figure dans l’étude exhaustive de D. B. Mack intitulée « George Monro Grant : evangelical prophet » (thèse de ph.d., Queen’s Univ., Kingston, 1992).

Les papiers de Grant sont conservés aux AN, MG 29, D38.

Carl Berger, The sense of power ; studies in the ideas of Canadian imperialism, 1867–1914 (Toronto et Buffalo, N.Y., 1971).— Cook, Regenerators.— T. R. Glover et D. D. Calvin, A corner of empire : the old Ontario strand (Toronto et Cambridge, Angleterre, 1937).— W. L. Grant et [C.] F. Hamilton, Principal Grant (Toronto, 1904), réimpr., sous le titre George Monro Grant (Édimbourg et Toronto, 1905).— C. F. Hamilton, « The makers of Queen’s » : Principal Grant », Queen’s Rev. (Kingston), 1 (1927) : 33–38.— H. [M.] Neatby et F. W. Gibson, Queen’s University, F. W. Gibson et Roger Graham, édit. (2 vol., Kingston et Montréal, 1978–1983), 1.— G. [G.] Patterson, The history of Dalhousie College and University (Halifax, 1887).

Bibliographie générale

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Barry Mack, « GRANT, GEORGE MONRO », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 24 juill. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/grant_george_monro_13F.html.

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Auteur de l'article:   Barry Mack
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Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1994
Année de la révision:   1994
Date de consultation:   24 juillet 2014