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HARDY,  ELIAS, avocat et fonctionnaire, né vers 1744 à Farnham, Angleterre ; il épousa Martha Huggeford, de New York ; décédé le 25 décembre 1798 à Saint-Jean, Nouveau-Brunswick.

Fils d’un ministre non conformiste, Elias Hardy fit son droit et, en 1770, fut admis à exercer comme solicitor à la Cour de la chancellerie et à la Cour du banc du roi. En 1775, il décida de chercher fortune au Nouveau Monde et se rendit en Virginie où, trouvant les tribunaux fermés par suite de la dispute des colons avec le gouvernement britannique, il travailla quelque temps comme précepteur. Il critiqua publiquement le pamphlet incendiaire de Thomas Paine, Common sense [...] (1776), ce qui lui valut d’être fait prisonnier par une bande de partisans virginiens. Il s’échappa, s’enfuit d’abord au Maryland, puis à New York, où il demeura pendant toute la Révolution américaine. En 1778, il reçut une commission de notaire. Même s’il ne prit aucune part à la guerre – il tenta cependant d’obtenir une commission militaire – il était clairement identifié comme loyaliste. En 1782, il signa avec huit autres personnes, dont des Loyalistes aussi notables que Charles Inglis*, Samuel Seabury et Christopher Billopp*, une requête priant sir Guy Carleton* de veiller à la sauvegarde des intérêts des Loyalistes lors des négociations de paix.

Hardy avait d’abord eu l’intention de retourner en Angleterre à la fin des hostilités, mais des dissensions soudaines, qui éclatèrent dans les rangs loyalistes, changèrent de façon définitive le cours de sa vie. Un groupe de New York, formé de 55 hommes de professions libérales ou de ministres de l’Église d’Angleterre, adressa au gouvernement britannique, en juillet 1783, une requête aux fins d’obtenir des concessions spéciales de 5 000 acres de terre en Nouvelle-Écosse, en reconnaissance de leurs mérites particuliers et de leurs sacrifices pendant la guerre. Plusieurs réfugiés loyalistes de condition moyenne, choqués de cette requête, dite des Fifty-Five, demandèrent à un comité, composé de Hardy, de Samuel Hake, de Tertullus Dickinson (beau-frère de Hardy) et du capitaine Henry Law, de faire connaître officiellement leur opposition. Hardy rédigea lui-même, sur un ton irrité, l’éloquente contre-requête ; signée par 600 Loyalistes, elle accusait les 55 de chercher à accaparer toutes les meilleures terres de la Nouvelle-Écosse et de forcer les autres réfugiés « à être les tenanciers de ceux-là qu’ils jugent ne leur être en rien supérieurs, si ce n’est par la bassesse et l’acharnement de leur conduite ». En réponse à la contre-requête des réfugiés, Carleton donna l’assurance que tous les exilés loyalistes recevraient des concessions équitables de bonnes terres en Nouvelle-Écosse. Quant à Hardy, cette démarche décida de l’orientation de sa carrière subséquente en Amérique du Nord britannique.

Dès lors, la vie publique de Hardy fut caractérisée par une opposition active, mais toujours respectueuse des lois, aux tentatives des Loyalistes favorisés par la richesse ou les fonctions officielles, ou jouissant d’autres privilèges, d’user de leur influence au détriment des moins fortunés. Il n’était pas un radical, mais tout au cours de sa carrière politique et juridique, de 1783 à sa dernière maladie en 1795, il fit montre d’une volonté constante de protéger les droits du citoyen ordinaire contre des intérêts plus puissants et envahissants.

En 1783, Hardy décida d’accompagner les exilés loyalistes allant s’établir dans la région du port de Saint-Jean, qui faisait alors partie de la Nouvelle-Écosse. Il y découvrit beaucoup de mécontentement au sujet des procédés préjudiciables des agents loyalistes en charge des établissements le long de la rivière Saint-Jean, qui se partageaient avec leurs amis les meilleurs emplacements commerciaux. À la demande d’une compagnie de miliciens loyalistes, Hardy rédigea une requête dans laquelle il énumérait leurs griefs, accusant les agents de favoritisme dans l’attribution des terres et des approvisionnements, et menaçant de porter cette affaire à Londres si on ne mettait pas en vigueur un système plus équitable. Cette requête inquiéta profondément le gouverneur John Parr, de la Nouvelle-Écosse, aussi bien que les agents loyalistes. Non seulement elle attaquait la gestion des agents responsables de la colonisation, mais elle pouvait constituer une menace à leurs efforts pour obtenir du gouvernement britannique la division du territoire de la Nouvelle-Écosse et la création d’une province loyaliste séparée, au nord de la baie de Fundy. Le gouverneur, quant à lui, vit dans cette requête une remise en question de sa façon de gouverner.

Parr fut tout d’abord enclin à jeter sur Hardy le blâme des difficultés survenues le long de la Saint-Jean. Mais Hardy se rendit à Halifax au cours de l’hiver de 1783–1784 et convainquit le gouverneur que les agents loyalistes étaient ses véritables ennemis, tant à cause de leur partialité dans l’attribution des terres que, fait plus important, de leur désir de profiter du mécontentement au sein des établissements pour discréditer le gouvernement de Parr et réussir ainsi à démembrer le territoire de la Nouvelle-Écosse. À partir de là, Parr et Hardy s’allièrent pour réduire le pouvoir des agents et combattre le projet de division du territoire. Au printemps de 1784, Hardy retourna sur la Saint-Jean avec le juge en chef nommé par le gouverneur, Bryan Finucane, qui redistribua rapidement les lots commerciaux controversés et commença d’organiser un mouvement d’opposition à la séparation. En outre, le Conseil de la Nouvelle-Écosse mit sur pied un comité d’enquête chargé d’examiner la conduite des agents, et choisit Hardy comme enquêteur en chef. Les agents réagirent, comme on pouvait le prévoir, à l’action de Hardy. Pour le lieutenant-colonel Edward Winslow*, Hardy n’était pas seulement « un notaire public de bas étage », mais « une vipère » ; le major John Coffin* condamna sa conduite disant qu’il était un « vagabond », et George Leonard*, qu’il était le chef des « mécontents » et « des gens sans mérite ». Hardy n’en fut pas ébranlé, mais ses efforts venaient trop tard. Le gouvernement britannique avait déjà décidé de diviser le territoire de la Nouvelle-Écosse et, en juin 1784, le Nouveau-Brunswick était créé ; les agents loyalistes et leurs collègues s’y retrouvaient solidement retranchés dans des positions d’autorité des plus importantes.

En dépit de cet échec, Hardy choisit de rester au Nouveau-Brunswick et s’installa à Saint-Jean. Son rôle lors des élections chaudement disputées de 1785 est ambigu. Il refusa de se porter candidat dans la ville, préférant se présenter dans le comté éloigné de Northumberland. Le gouverneur Thomas Carleton* avait probablement raison de voir en lui l’inspirateur du groupe de candidats qui firent la lutte aux hommes choisis par le gouvernement. Le parti « lower cove » était dirigé par Tertullus Dickinson, et cinq des six candidats de ce parti étaient membres de la première loge maçonnique de Saint-Jean, créée en septembre 1784, à laquelle Hardy appartenait lui aussi. Porte-parole reconnu des candidats de l’opposition pendant les élections mêmes, Hardy s’efforça personnellement, toutefois, de réduire les menaces de violence qui finirent par dégénérer en une émeute. Il défendit plus tard les émeutiers contre les poursuites du gouvernement. Hardy fut élu à l’Assemblée grâce au parrainage de son client, le magnat de la pêche William Davidson. Dans ses votes, il se montra décidément libéral, mais non point un adversaire intransigeant du gouvernement. Son comportement à cet égard montre combien Hardy tentait de maintenir un équilibre délicat entre le besoin d’un système bien établi pour faire régner l’ordre public au sein de la province et la nécessité également importante pour les habitants de pouvoir jouir de leurs droits et exprimer leurs doléances. Ainsi, il appuya le projet de loi du gouvernement pour la prévention des « tumultes et désordres », mais il combattit sa tentative de limiter les assemblées politiques à 20 personnes. De même, ayant voté en faveur du projet visant à constituer l’Église d’Angleterre comme Église établie dans la province, il chercha néanmoins à faire étendre le droit de célébrer les mariages aux ministres presbytériens et méthodistes. Hardy appuya de façon non équivoque les projets de loi visant à rembourser les députés des dépenses engagées pour assister aux sessions de l’Assemblée et s’opposa, d’une façon non moins claire, à toute obligation pour les candidats à la chambre de résider dans leur circonscription respective, désireux dans l’un et l’autre cas de voir s’élargir le choix offert aux électeurs. Le respect que Hardy portait à la loi, en tant que juriste, l’amena cependant à combattre les efforts populaires pour réduire la juridiction de la Cour suprême. En 1790, les positions de Hardy étaient devenues suffisamment acceptables au gouvernement de Carleton pour qu’il le nommât, avec l’assentiment du Conseil exécutif, greffier de la ville de Saint-Jean.

Avocat « presque hors pair », de l’avis de certains, Hardy attirait, inévitablement, aussi bien les clients à l’aise que les indigents, même si les plus prospères n’étaient pas des membres acceptés de l’élite dirigeante du Nouveau-Brunswick. En octobre 1783, il s’était associé à John Le Chevalier Roome, à New York, pour recueillir les revendications des Loyalistes et les faire parvenir à Londres ; pendant les années 1780, il rédigea et soumit à la commission chargée des revendications des Loyalistes les demandes de compensation d’un grand nombre d’habitants du Nouveau-Brunswick. Ses causes les plus fameuses furent celle où il prit la défense de Munson Hoyt, accusé de calomnie par Benedict Arnold* en 1790, celle où il fut le procureur, à partir de 1793, de James Simonds* dans l’affaire qui l’opposait à ses anciens associés dans la Simonds, Hazen and White Company, et celle où il lutta contre les propriétaires fonciers des rives de la Saint-Jean qui tentaient de réduire les droits de pêche des citoyens de Saint-Jean. Dans tous ces procès, il avait comme opposant l’autre grand avocat plaidant du Nouveau-Brunswick, Ward Chipman*.

En 1793, Hardy abandonna son siège du comté de Northumberland et se fit élire à l’Assemblée comme député de Saint-Jean. Dès lors, il devint, d’une façon beaucoup plus marquée, le défenseur de la population de cette ville. Il appuya, par exemple, les projets de loi visant à l’établissement d’écoles secondaires locales de préférence à un collège à Fredericton, se joignit aux partisans du retour du siège du gouvernement de Fredericton à Saint-Jean et, fait plus notable, il consacra sa compétence juridique et son habileté politique à défendre les droits des pêcheurs de Saint-Jean. Tout au cours de ces disputes, Hardy n’attaqua pas de front le gouvernement de Carleton, sauf en 1795, quand le Conseil législatif décida de mettre en doute le pouvoir de l’Assemblée d’introduire des projets de loi relatifs aux revenus. Hardy rédigea une réplique complexe et concise au nom de l’Assemblée, affirmant énergiquement le droit exclusif de celle-ci de présenter les projets de loi d’ordre financier. Cette défense passionnée des représentants du peuple allait être le dernier geste politique d’importance de Hardy, la maladie le forçant à quitter la vie politique plus tard au cours de la même année. Ce fut là un sommet de sa carrière parfaitement approprié à ce qu’elle avait été antérieurement.

Ni la personnalité de Hardy ni ses positions politiques ne lui permirent d’entrer dans les cercles élégants de la société du Nouveau-Brunswick, mais, ainsi que Ward Chipman l’admit avec chagrin, il conserva pendant toute sa vie l’appui populaire. Même après que Chipman et le maire Gabriel George Ludlow* eurent manigancé sa destitution comme greffier de Saint-Jean en 1795, dans le contexte d’une querelle au sujet des pêcheries, le conseil municipal vota en sa faveur, en 1797, une somme de £80 pour ses « services passés ». À l’instar de tant de ses clients et de ses partisans, Hardy, après sa mort en 1798, fut enseveli dans une tombe qui ne portait aucune marque particulière, à Saint-Jean. Ses biens furent évalués à £61. Peu après, sa femme, Martha, et leurs quatre enfants déménagèrent à New York, où ils s’installèrent dans la maison du père de Martha, le docteur Peter Huggeford, loyaliste new-yorkais qui avait vécu quelque temps à Saint-Jean après la révolution.

Au xxe siècle, l’apport de Hardy à la tradition juridique du Nouveau-Brunswick a été reconnu, mais son apport en tant qu’homme politique réformiste reste encore largement ignoré. Cette ignorance tient en partie au fait que, dans l’historiographie canadienne, il a été éclipsé par un champion de l’Assemblée, plus combatif sur le plan politique et d’un style plus flamboyant, James Glenie*. Or, l’opposition de Glenie au gouvernement de Carleton fut sporadique et se limita à des questions choisies ; en outre, Glenie semblait parfois davantage motivé par le désir de promouvoir sa position politique en Angleterre que par celui d’améliorer le sort des gens du Nouveau-Brunswick. L’ensemble de la documentation laisse croire que la défense de Hardy, moins agressive, plus étendue et plus constante, du réfugié appauvri, du fermier qui assurait sa propre subsistance, de l’ouvrier urbain et du petit pécheur fit de lui le plus efficace avocat des libertés individuelles et de la participation populaire au gouvernement pendant les premières années du Nouveau-Brunswick.

Ann Gorman Condon

PANB, RG 4, RS24 ; RG 5, RS32C/1 ; RG 7, RS71 B/1, pp.177–179 (inventaire des biens d’Elias Hardy).— PAO Report, 1904.— Winslow papers, A.D. 1776–1826, W. O. Raymond, édit. (Saint-Jean, N.-B., 1901).— MacNutt, New Brunswick. W. O. Raymond, Elias Hardy, councillor-at-law, N.B. Hist. Soc., Coll., IV (1919–1928), no 10 : 57–66.

Bibliographie générale

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Ann Gorman Condon, « HARDY, ELIAS », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 21 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/hardy_elias_4F.html.

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Auteur de l'article:   Ann Gorman Condon
Titre de l'article:   HARDY, ELIAS
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1980
Année de la révision:   1980
Date de consultation:   21 avril 2014