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HEINTZMAN, THEODOR AUGUST (à sa naissance Theodore August Heintzmann), facteur de pianos et inventeur, né le 19 mai 1817 à Berlin ; en 1844, il épousa au même endroit Matilda Louisa Grunow (Grunno, Grennew), et ils eurent six fils et cinq filles ; décédé le 25 juillet 1899 à Toronto Junction (Toronto).

Avant la Première Guerre mondiale, la marque de pianos Heintzman était probablement plus connue dans l’Empire britannique que le nom de sir Wilfrid Laurier* ou de sir Robert Laird Borden*. Malheureusement, on sait peu de chose sur les premières années du fondateur de la Heintzman and Company. Il existe bien des biographies non officielles, notices d’encyclopédie et témoignages d’estime, mais peu d’entre eux traitent de la période qui a précédé l’arrivée de Theodor August Heintzman à Toronto en 1860. Ceux qui le font sont souvent obscurs et contradictoires, car Heintzman n’a laissé aucun document personnel dans les dossiers de sa société. Des versions préliminaires de biographies approuvées par Heintzman et apparemment acceptées plus tard par sa famille révèlent qu’il fréquenta dans son enfance les écoles publiques de Berlin. Son père était propriétaire d’un atelier d’ébénisterie où l’on fabriquait aussi des mécaniques de pianos, des touches et des tables d’harmonie, ce qui l’influença sans doute dans le choix de sa future profession. Le jeune Theodor devint apprenti ébéniste, peut-être avec son père, puis apprit à fabriquer des touches de piano auprès d’un dénommé Bacholtz. En 1831, avec son frère Charles, il était apprenti chez William Grenew (peut-être son oncle, mais peut-être aussi son futur beau-père), facteur de pianos de Berlin qui se spécialisait, selon la méthode traditionnelle, dans la fabrication d’instruments de haute qualité à l’aide de matériaux ouvrés par un seul artisan. Il n’est pas tout à fait certain que Heintzman ait passé toutes ses années à Berlin comme facteur de pianos ; d’après diverses biographies, il aurait été facteur d’instruments, opticien et même mécanicien, et à ce dernier titre il aurait dessiné la première locomotive construite à Berlin. Après son mariage en 1844, Heintzman travailla comme facteur de pianos et d’instruments pour l’oncle de son épouse. L’agitation militaire et politique que connaissait Berlin au début des. années 1840 incita cependant sa belle-famille à immigrer à New York en 1849. Le jeune cou le fit de même l’année suivante avec ses enfants.

À leur arrivée à New York, les Heintzman emménagèrent dans un appartement de Greenwich Village et Theodor trouva facilement du travail chez les facteurs de pianos Lighte and Newton. Plusieurs versions ont nourri le mythe voulant que lui et Heinrich Engelhardt Steinweg, fondateur de la maison Steinway, aient travaillé ensemble à cet endroit. Or, aucun document ne permet de faire un rapprochement entre les fondateurs des deux grandes entreprises de fabrication de pianos du continent, si ce n’est qu’ils arrivèrent tous les deux en Amérique du Nord en 1850. L’année de leur arrivée, les Heintzman perdirent deux de leurs enfants. Peut-être pour échapper à ces tristes souvenirs, ils partirent en 1852 pour Buffalo, où Theodor travailla pour la Keogh Piano Company. Un an plus tard, il forma avec d’autres la Drew, Anowsky, and Heintzman, société qui semble avoir été garante de la Western Piano Company, autre firme dont il était copropriétaire. (Ses descendants possédaient encore en 1980 un piano carré que cette entreprise avait fabriqué vers 1854.) Heintzman parvint à se retirer de l’affaire avec plusieurs milliers de dollars avant la faillite qui survint pendant la panique financière de 1857.

Il est à peu près certain que Heintzman immigra à Toronto avec sa famille en 1860. Cependant, on ne sait pas très bien quand et comment il commença à fabriquer des pianos dans cette ville. L’explication la plus plausible, que corroborent du moins certaines indications historiques, c’est qu’il avait rencontré à Buffalo le facteur de pianos torontois John Morgan Thomas, qui l’avait persuadé de venir travailler dans son atelier, peut-être comme contremaître. (Le rapport ultérieur d’un agent de la R. G. Dun and Company selon lequel Heintzman avait « failli en rapp[ort] avec J. Thomas » laisse supposer une association plus étroite.) Comme Heintzman était un facteur de pianos exceptionnel comparativement aux assembleurs de la plupart des maisons nord-américaines, qui travaillaient à la pièce, il n’est pas déraisonnable de croire l’anecdote selon laquelle il assembla son premier piano canadien seul dans sa cuisine au cours de la première année qu’il passa à Toronto. Quoi qu’il en soit, le premier piano que Heintzman fabriqua au Canada se vendit tout de suite, car sa sonorité brillante et la qualité supérieure du fini du meuble le distinguaient des autres modèles nord-américains. Heintzman se servit de l’argent ainsi gagné pour fabriquer plusieurs autres pianos au cours des années suivantes, bien qu’il n’ait pas encore fondé de véritable entreprise. La « Tradition Heintzman » de Toronto s’appuierait néanmoins sur les pianos de haute qualité entièrement fabriqués par Heintzman au début des années 1860.

En 1864, une des filles de Heintzman, Anna Matilda Louisa, épousa Karl (Charles) Bender, marchand de tabac bien établi et membre, comme elle, de la congrégation luthérienne German Evangelical de la rue Bond. Bender aida à financer la Heintzman and Company qui, en 1866, était située rue Duke (rue Adelaide). Deux ans plus tard, la petite entreprise était en mesure de prendre de l’expansion et de s’installer rue King ouest, où elle employa bientôt 12 personnes qui produisaient 60 pianos par an. Comme leur facture européenne faisait des pianos Heintzman des instruments de plus en plus recherchés, la firme emménagea vers 1873 dans des locaux plus grands, à quelques pas de là, où elle aurait assez d’espace pour un atelier, un bureau et un magasin. Attiré exclusivement par l’aspect technique de son commerce, Heintzman réussit à améliorer la qualité de la mécanique de ses instruments grâce à une invention pour laquelle il reçut un brevet canadien. Il s’agit du chevalet à agraffe, pièce de métal qui traverse le cadre en fonte du piano pour empêcher les cordes de glisser, ce qui améliore la clarté des notes moyennes et donne une grande qualité acoustique. Le facteur parisien Sébastien Érard avait produit un chevalet de ce genre en 1809, mais Heintzman le perfectionna et, ce faisant, obtint des brevets en 1873, 1882, 1884 et 1896. En moins de 20 ans, il avait posé les bases de ce qui deviendrait la dynastie des pianos Heintzman au Canada.

Bender se retira de la Heintzman and Company en 1875 et mourut deux ans plus tard. La société ne souffrit cependant pas beaucoup de la perte de son principal bailleur de fonds, non plus que du départ soudain de l’un de ses principaux artisans, Johann Gerhard Heintzman, cousin de Theodor, qui partit en 1877 après une querelle pour fonder rue Queen une entreprise rivale que la Heintzman absorberait à la mort de Gerhard en 1926. Au milieu des années 1870, Theodor Heintzman était prêt à exporter le fruit de son travail à l’étranger et à recueillir des honneurs. En 1876, les pianos Heintzman remportèrent un prix à l’Exposition universelle de Philadelphie et, trois ans plus tard, ils furent en montre à la Toronto Industrial Exhibition pour la première fois. À la mort de Heintzman en 1899, ses pianos avaient remporté au moins 11 prix et diplômes aux États-Unis et partout dans l’Empire britannique, dont la prestigieuse médaille William Prince of Wales, à Londres en 1886.

Au cours des années 1880, plus de 500 pianos en moyenne sortaient chaque année des ateliers Heintzman, production attribuable à la réputation de leur fabricant, à ses constantes améliorations techniques et à la protection douanière que le gouvernement fédéral accordait en vertu de sa Politique nationale. Estimant que la croissance du dominion ferait augmenter la demande pour ses pianos, Heintzman s’occupa de trouver des locaux plus spacieux. En 1882, la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique avait acheté 46 acres à l’ouest de Toronto, juste à la sortie de la ville, à un endroit qu’on appellerait plus tard Toronto Junction. Heintzman y installa son atelier en 1888, là où se situe maintenant la rue Heintzman, et garda l’immeuble de la rue King comme entrepôt et salle de montre. En 1888 également, il devint citoyen canadien et enregistra officiellement la Heintzman and Company. Deux ans plus tard, celle-ci comptait parmi les plus grandes entreprises manufacturières de Toronto et elle employait plus de 200 artisans qui fabriquaient 1 000 pianos par an.

En 1890 Heintzman s’installa dans une magnifique villa victorienne, Birches, rue Annette, à quelques mètres de son nouvel atelier. Très vite, il en fit une splendide résidence, où se réunissaient fréquemment ses collègues du German Reform Club. Heintzman fut aussi franc-maçon et versa beaucoup d’argent pour la reconstruction de l’église First de la rue Bond, temple luthérien construit en bois. Quoiqu’il ait pu voir encore son entreprise grossir durant les dernières années de sa vie, le vieil artisan n’en eut pas moins à souffrir d’une mauvaise santé et à déplorer la mort de ses proches. Le 22 janvier 1890, soit trois jours avant que la construction de sa villa ne soit terminée, sa femme mourut subitement. La santé de Heintzman commença à décliner peu après. Pour son quatre-vingtième anniversaire, en 1897, on tint à sa résidence une somptueuse fête à laquelle assistaient la plupart de ses employés et beaucoup de dignitaires, personnalités locales et membres du German Reform Club. Les comptes rendus des festivités soulignèrent la bonne mine de Heintzman, mais en réalité il était près de faire le grand voyage. Peu de temps après son anniversaire, sa fragilité, attribuable selon certains à la cystite, devint évidente. En décembre de cette année-là, Heintzman perdit son fils Charles Theodore, qui avait dirigé l’atelier de Toronto Junction.

Au cours des années 1890, la direction des affaires incomba progressivement à un autre fils de Heintzman, George Charles*, né l’année de l’arrivée de la famille à Toronto. Quoique toutes les sources confirment que c’est la qualité supérieure du travail de Heintzman père qui avait établi la tradition Heintzman au Canada, il est à peu près certain que c’est au dynamisme de George Charles comme vendeur que la maison devait son succès au Canada et à l’étranger. En effet, c’est lui qui avait prévu les possibilités d’expansion qu’offrait la Politique nationale et qui avait insisté pour ouvrir l’immense atelier de Toronto Junction. Quand le marché de Toronto avait semblé temporairement saturé de pianos Heintzman, c’est lui qui avait distribué des prospectus aux fermiers du nord de l’Ontario et accepté qu’ils paient leurs pianos en chevaux et en bétail (beaucoup de ces animaux moururent cependant dans les entrepôts Heintzman avant qu’on ait le temps de les vendre). Quand le premier train transcontinental à destination de Vancouver entra en gare en 1887 avec un plein wagon de pianos à vendre, George Charles était à bord. (Certains instruments auraient même pénétré dans l’Ouest encore plus tôt : apparemment, on joua du piano sur un Heintzman dans les casernes de la Police à cheval du Nord-Ouest durant la rébellion de 1885.) C’est également lui qui avait insisté pour présenter les pianos Heintzman à la Colonial and Indian Exhibition de Londres en 1886. Non seulement la société avait-elle remporté la médaille du prince de Galles, mais George Charles avait vendu la trentaine de pianos qu’il avait fait transporter, préparant ainsi le terrain pour exporter partout dans le monde. En 1888, il avait obtenu qu’on joue sur un Heintzman au Royal Albert Hall devant la reine Victoria, qui fit la remarque suivante : « Je ne m’étais pas rendu compte qu’on pouvait fabriquer de si beaux instruments dans les colonies. » Il était donc naturel que George Charles prenne la direction des affaires durant les années 1890, bien qu’une entente d’association signée en 1894 ait partagé la société entre Heintzman père, George Charles, Charles Theodore et deux autres fils, Herman et William Francis.

Theodor August Heintzman subit une intervention chirurgicale au St Michael Hospital en janvier 1899, mais sa santé continua à se détériorer. En juillet, il était encore capable de se rendre à son atelier mais, après avoir attrapé froid un soir qu’il était assis sur sa véranda, il sombra dans le coma. Il mourut chez lui le 25 juillet et fut inhumé près de sa femme au Mount Pleasant Cemetery. Trois fils et trois filles lui survivaient. La Heintzman and Company passa à ses fils Herman et George Charles. Suivant les dernières volontés de son père, George Charles hérita également de la villa et de son contenu, « pour son dévouement fidèle aux intérêts de [...] Heintzman & Co. ». Il allait en être le président jusqu’à sa mort en 1944.

Gayle M. Comeau

AO, ms 571 ; RG 8, I-1-D, 1903, file 2470 ;RG55, I-2-B, liber 72 : fo 46 ; liber 275 : fo 82 ; partnership records, York County, Toronto, nos 112, 399 ; Toronto East, no 1136 ; Toronto West, nos 1704, 1706.— Baker Library, R. G. Dun & Co. credit ledger, Canada, 26 : 360 (mfm aux AN).— Canada, Parcs Canada, Ontario Region (Cornwall), Parcs Canada, « In commemoration of Theodor August Heintzman » (1979).— Mount Pleasant Cemetery (Toronto), Reg. of burials, Heintzman family tombstone.— York County Surrogate Court (Toronto), no 13506 (mfm aux AO).— Canadian Manufacturer (Toronto), 7 déc. 1888.— Daily Mail and Empire, 26 juill. 1899.— Evening News (Toronto), 25 juill. 1899.— Evening Telegram (Toronto), 25 juill. 1899.— Toronto Evening Star, 25 juill. 1899.— Toronto World, 26 juill. 1899.— Commemorative biog. record, county York.— Encyclopedia of music in Canada (Kallmann et al.).— Toronto directory, 1860–1899.— L. P. Barbier, Follow the footsteps of your forefathers : 1898–1978, 80th anniversary of the building of our First Lutheran Church [...] ([Toronto, 1978]) ; The story of the First Lutheran Church, 1851–1976 ([Toronto], 1976).— Alfred Dolge, Pianos and their makers [...] (2 vol., Covina, Calif., 1911–1913 ; réimpr. en 1 vol., New York, [1972]).— Hist. of Toronto, 1.— C. P. Mulvany, Toronto : past and present ; a handbook of the city (Toronto, 1884 ; réimpr., 1970).— C. C. Taylor, Toronto « called back », from 1894 to 1847 [...] (Toronto, 1894).— Toronto, Board of Trade, « Souvenir ».

Bibliographie générale

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Gayle M. Comeau, « HEINTZMAN, THEODOR AUGUST », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 24 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/heintzman_theodor_august_12F.html.

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Auteur de l'article:   Gayle M. Comeau
Titre de l'article:   HEINTZMAN, THEODOR AUGUST
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1990
Année de la révision:   1990
Date de consultation:   24 octobre 2014