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JUCHEREAU DUCHESNAY, ANTOINE, officier dans l’armée et dans la milice, seigneur et homme politique, né le 7 février 1740 à Beauport (Québec), fils d’Antoine Juchereau Duchesnay, seigneur, et de Marie-Françoise Chartier de Lotbinière ; décédé le 15 décembre 1806 au même endroit.

En 1760, Antoine Juchereau Duchesnay, alors enseigne dans les troupes de la Marine, est chargé d’une délicate mission de reconnaissance sur la frontière du lac Champlain par Louis-Antoine de Bougainville. Après la Conquête, Duchesnay passe au service de la couronne britannique. En 1764, le gouverneur Murray* le nomme capitaine d’un corps canadien levé pour ravitailler la garnison assiégée de Detroit lors du soulèvement de Pondiac* [V. John Bradstreet* ].

Le 12 août 1765, Duchesnay épouse à Beauport Julie-Louise Liénard de Beaujeu de Villemonde, fille de Louis Liénard de Beaujeu de Villemonde et de Louise-Charlotte Cugnet. Deux ans plus tard, Duchesnay s’initie au monde des affaires. Le seigneur Michel Chartier* de Lotbinière lui confie l’entière gestion de ses biens et propriétés. La même année, Duchesnay forme une société avec René-Hippolyte Laforce, capitaine de navire, pour commercer avec les Antilles. Mais c’est surtout à l’administration du vaste héritage paternel que s’appliquera Duchesnay. Au décès de son père, survenu le 12 juin 1772, il hérite des seigneuries de Beauport, de Fossembault, de Gaudarville et de Saint-Roch-des-Aulnaies. Il a l’avantage d’en être l’unique bénéficiaire. Sa sœur aînée, Marie-Catherine, s’est retirée au couvent de l’Hôpital Général de Québec et son frère Marie-Eustache lui cède, en retour de 26 200#, tous ses droits successoraux afin de poursuivre une carrière militaire en France.

À partir de ce moment, Duchesnay travaille pour son propre compte. Il trouve acheteurs pour le blé récolté sur ses domaines de Saint-Roch-des-Aulnaies et de Beauport. À sa seigneurie de Gaudarville, il afferme le moulin banal et fait construire « un barque neuf » devant servir au transport payant des personnes et des marchandises sur la rivière du Cap Rouge. Il se montre un administrateur méticuleux et économe. Les devis de construction et de réparation des moulins, des maisons et des autres bâtiments sont très détaillés. Duchesnay n’hésite pas à recommander l’utilisation de vieux matériaux ou d’outils ayant déjà servi. Accompagné d’un notaire, il parcourt ses terres et multiplie les engagements : baux et concessions principalement. Presque tout son cheptel – vaches laitières et paires de bœufs – est affermé auprès d’habitants de Beauport. Dès 1774, le jeune propriétaire foncier montre des signes certains de grand confort et d’aisance. Il a plusieurs domestiques à son service. L’argenterie, la lingerie, les bijoux et certaines pièces du mobilier et de la garde-robe mentionnés dans un inventaire de ses biens, dressé au cours de la même année, frappent par leur qualité et leur valeur. Jean Garneau, propriétaire de l’arrière-fief Duchesnay, lui rend le prestigieux hommage de son vasselage, qui selon la coutume se fait « tête nue et genoüil en terre » devant la porte principale du manoir. Cette conjoncture favorable est toutefois compromise par le saccage partiel du manoir et la perte quasi totale des biens du domaine lors du cantonnement des soldats américains à Beauport durant l’invasion, en 1775 [V. Benedict Arnold ; Richard Montgomery*]. Pendant les hostilités, Duchesnay se porte volontaire avec d’autres officiers canadiens pour la défense du fort Saint-Jean, sur le Richelieu. Fait prisonnier le 1er novembre 1775, il passe 18 mois de captivité en Nouvelle-Angleterre.

Dès sa libération des prisons militaires américaines en 1777, Duchesnay se remet à la tâche. C’est une période de reconstruction. Il soumet une demande de dédommagement pour les biens pillés durant son incarcération. Il fait rebâtir son moulin de Gaudarville. À Beauport et à Saint-Roch-des-Aulnaies, les moulins à farine reprennent leur activité. Deux moulins à scier s’ajoutent à la seigneurie de Saint-Roch-des-Aulnaies. De nouveaux bâtiments de stockage sont construits sur ses domaines. Le manoir est réparé. Les investissements sont importants : transport du bois et des matériaux, importation de moulanges et d’autres pièces de machinerie pour les moulins et engagement d’une main-d’œuvre spécialisée. Dix ans suffisent au seigneur de Beauport pour devenir le quatrième producteur de blé en importance dans toute la province. L’arrière-pays inoccupé de ses seigneuries de Saint-Roch-des-Aulnaies et de Fossembault est découpé en lots qui sont concédés à de nouveaux colons ou encore vendus lorsqu’ils ont atteint « un certain défrichement » et sont dotés de bâtiments. À l’occasion, Duchesnay n’hésite pas à puiser à même les récoltes de ses concessionnaires dans le cas d’arrérages de rentes ou d’autres dettes ; ou encore il fait appel à la vente à réméré qui oblige l’habitant débiteur à rembourser dans un délai déterminé sous peine de perdre sa propriété. En 1782, l’administrateur aguerri contraint les locataires des meuneries de ses domaines à lui remettre la moitié et même les deux tiers des profits des moutures, contrairement au quart imposé 15 ans plus tôt. Ces revenus, ajoutés aux rentrées des cens et rentes ainsi qu’à celles des entreprises de commerce maritime, permettent à l’homme d’affaires de constituer un avoir considérable.

Duchesnay est ainsi appelé à approvisionner en capital un grand nombre d’habitants, d’artisans, de navigateurs commerçants et de notables. Le manoir fait office d’établissement de crédit et l’on vient de partout – des régions de Beauport et de Charlesbourg surtout, mais aussi de Québec et même de Montréal – pour solliciter une aide financière. Dans le cas du prêt agricole, le seigneur reçoit à son manoir l’habitant à qui il verse en espèces une somme variant entre 200# et 600# au taux d’intérêt légal de 6 p. cent. Entre le 10 mars 1788 et le 6 mars de l’année suivante, le notaire Louis Miray enregistre pas moins de 18 obligations concernant plus de 10 500#. Le prêteur agit néanmoins avec circonspection. Il exige un répondant dans le cas d’emprunteur mineur ou étranger à ses seigneuries. Il réclame la tenue d’un livre de comptes s’il s’agit d’un prêt commercial ou encore exige en garantie le dépôt d’un objet de valeur dans le cas d’une créance plus douteuse.

La situation de fortune de Duchesnay lui permet d’augmenter un patrimoine déjà imposant. Entre 1779 et 1809, il acquiert cinq nouveaux fiefs et emplacements autant à Québec qu’à Montréal. Il se préoccupe d’asseoir ses privilèges seigneuriaux en exploitant à fond tous ses droits. Ainsi, il va jusqu’à exiger des baux à pêche de la part des habitants dont la terre donne sur le fleuve, prolongeant en quelque sorte son droit de propriété sur les eaux. Duchesnay est devenu un homme puissant. Il ne se déplace plus pour ses affaires. Un commis ou régisseur agissant en son nom arpente ses domaines et veille à l’application des contrats et des baux, de même qu’à la collecte des diverses redevances : rentes, loyers ou encore créances. Ses biens sont innombrables. Serviteurs noirs, résidence secondaire, fontaine de faïence avec bassin dans la salle principale du manoir, désormais qualifié de château de Beauport, tout vise au panache. Lors de son second mariage célébré le 7 mai 1778 à Saint-Pierre, dans l’île d’Orléans, avec Catherine Le Comte Dupré, fille de Jean-Baptiste Le Comte Dupré, Duchesnay apporte dans la communauté de nombreuses richesses tandis que la dot de sa jeune épouse de 18 ans se limite à des promesses d’éventuelles successions familiales. De plus, sa signature ne comporte jamais de prénom ; il n’y a qu’un seul Juchereau Duchesnay. Il a demandé la vérification et la reconnaissance des titres et des lettres de noblesse qui lui sont dévolus depuis l’anoblissement de son ancêtre Nicolas Juchereau* de Saint-Denis en 1692. À 52 ans, il est au faîte de son prestige.

Avec la constitution de la première chambre d’Assemblée à l’été de 1792, Duchesnay lorgne le pouvoir politique, à l’exemple de nombreux seigneurs d’ancienne famille et de propriétaires fonciers. Il est élu député de la circonscription de Buckingham. En chambre, lors des votes cruciaux, notamment sur le choix d’un président [V. Jean-Antoine Panet] et sur la question de la langue, il appuie le parti canadien. Duchesnay n’aura pas à renouveler son mandat, car il est invité, dès 1794, à faire partie du Conseil exécutif du Bas-Canada.

Dans les dernières années de la vie de Duchesnay, cette charge non rémunérée de conseiller exécutif prend davantage l’allure d’un couronnement de carrière puisqu’il est devenu un vieillard qui assiste rarement aux réunions. Il a quelque peu délaissé ses propres affaires : moulins et bâtiments de ses seigneuries sont en ruine, y compris ceux de son propre domaine. Les nombreux harnais, traîneaux ou calèches inutilisés et vieillis qui s’amassent dans la cour du domaine évoquent un passé mouvementé et fastueux. Il vit retiré dans son manoir de Beauport, entouré de ses domestiques. Sa deuxième épouse avait quitté le manoir en 1794 après avoir été accusée d’adultère et poursuivie en justice par son mari. Comme le juge Pierre-Amable De Bonne, député à la chambre d’Assemblée et collègue de Duchesnay au Conseil exécutif, se trouvait directement impliqué dans cette cause, tout le milieu politique bas-canadien fut secoué par cette pénible affaire. De son côté, l’épouse fit appel aux plus hauts tribunaux de la colonie pour obtenir une séparation de corps et de biens ainsi que la garde de ses enfants, mais sa demande fut déboutée. Toutefois, les époux finirent par en arriver à une entente devant notaire, par laquelle Mme Duchesnay se vit accorder une pension annuelle viagère et le droit de visiter ses enfants « placés » en pension « pour leur éducation ».

Le décès de Duchesnay, qui survient à l’hiver de 1806, ne passe pas inaperçu. Le seigneur de Beauport avait laissé un testament olographe dans lequel il déterminait les droits, parts et dons des héritiers en plus des obligations, billets et autres redevances dont ils devenaient bénéficiaires. Or, le dépôt du testament dans un minutier privé selon l’ancienne coutume française suscite la contestation en justice de John Young, de qui la succession réclame le recouvrement d’une dette. Le testament n’avait pas été déposé au greffe de la Cour du banc du roi et perd par voie de conséquence son authenticité. Il n’en faut pas plus pour que la lutte traditionnelle entre le parti des bureaucrates et le parti canadien ne se transporte de la chambre d’Assemblée au tribunal. Les journaux de l’époque, notamment le Canadien, en font grand état.

Antoine Juchereau Duchesnay laisse à sa famille une fortune colossale. Les 42 000ª d’argent monnayé, dont 30 000# en seules pièces d’or, que signale l’inventaire de ses biens ne demeurent qu’indicatives de sa richesse. Le patrimoine à partager est considérable. Plus de 165 000# en biens meubles, auxquelles il faut ajouter les sommes dues et les arrérages de rentes, doivent être divisées entre la veuve et les cinq enfants héritiers : Antoine-Louis* et Louise-Françoise, issus de son premier mariage, Jean-Baptiste*, Catherine-Henriette et Michel-Louis*, nés du second ; seule Julie-Marguerite, dite de Saint-Antoine, religieuse à l’Hôpital Général de Québec, est exclue de la succession. Pour ce qui est des biens immobiliers, la veuve mais surtout les enfants mâles se répartissent cinq seigneuries, deux fiefs et plusieurs terres et emplacements qui représentent plus de 100 000 arpents en superficie, sans compter le manoir, les maisons et les autres bâtiments des domaines. C’est la propriété seigneuriale canadienne qui rapporte les plus gros revenus, se classant à l’époque parmi les cinq premières pour l’ensemble du Bas-Canada. Les quelques livres de la bibliothèque de Duchesnay, concernant principalement les droits seigneuriaux et la Coutume de Paris, furent autant d’outils qui durent servir l’habile et industrieux gestionnaire qu’il fut. Il suffira pourtant d’une seule génération d’héritiers pour appauvrir et démembrer cet immense legs.

Réal Brisson

ANQ-Q, CE1-5 ; CN1-16, 8 avril, 2 oct. 1805, 23 mars 1807 ; CN1-25, 20, 27 oct. 1773, 4 mars 1774, 30 mars 1775, 15 mai, 5 oct. 1778 ; CN1-26, 24 juin, 5 nov. 1800 ; CN1-83, 22 oct. 1783, 6 mars, 5 oct. 1787, 27 mars, 3 oct., 11 nov., 19 déc. 1788, 16 janv., 13 févr., 30 juin, 26 août 1789, 2 juin 1794 ; CN1-148, 1er févr., 6 mars 1765 ; CN1-178, 6 oct., 1er déc. 1802, 21, 23 mars 1803 ; CN1-189, 18 oct. 1766, 20 févr., 16 nov. 1767 ; CN1-200, 9, 11, 24, 25 févr., 2, 3, 4, 13 mars, 25, 31 mai, 5 juill., 22, 25, 27, 29 sept., 25 nov. 1779, 25 juin, 13 nov. 1782, 1er, 7 mai 1787, 10, 12, 19, 22, 31 mars, 19 mai, 24 juin, 20 oct., 30 déc. 1788, 9 janv., 11, 21 févr., 6, 18 mars, 14, 25 avril, 12 mai, 22, 23 juill., 10, 22 août 1789 ; CN1-205, 3 juin 1773, 21 avril 1785 ; CN1-207, 18 juill. 1765, 18 avril 1769, 9 févr. 1774 ; CN1-230, 14, 31 juill., 13 sept., 8 oct. 1792, 6 mars 1794, 3 juill. 1797, 10 janv., 20 mars 1798, 15 nov. 1800, 4 avril 1801, 12 déc. 1804, 21 mars, 22 déc. 1806, 13 janv. 1808, 3 mai, 25 nov. 1809 ; CN1-248, 6 août, 12 oct. 1772, 2 mars, 3 juin 1773, 21 avril 1785 ; CN1-262, 30 juill. 1796, 18 mai 1797, 30 avril, 13, 23 mai 1801, 6 août 1803, 1er mai, 26 juill. 1805 ; P1000–54–1047.— « Lettres de noblesse de la famille Juchereau Duchesnay », BRH, 28 (1922) : 137–141.— La Gazette de Québec, 18 déc. 1806.— F.-J. Audet et Fabre Surveyer, Les députés au premier Parl. du B.-C.— « Papiers d’État – B.-C. », APC Rapport, 1891 : 63, 100s., 197 ; 1892 : 266s.— [François Daniel], Histoire des grandes familles françaises du Canada, ou Aperçu sur le chevalier Benoist, et quelques familles contemporaines (Montréal, 1867), 317–346.— Ouellet, Bas-Canada.— J.-E. Roy, Hist. du notariat, 2.— P.-G. Roy, La famille Juchereau Duchesnay (Lévis, Québec, 1903).— « Les Américains à Beauport en 1775 », BRH, 9 (1903) : 175–181.— « Les Juchereau Duchesnay », BRH, 38 (1932) : 407–416.— « La reddition du fort Saint-Jean en 1775 », BRH, 12 (1906) : 315s.— P.-G. Roy, « Le premier parlement canadien », BRH, 1 (1895) : 122s.

Bibliographie générale

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Réal Brisson, « JUCHEREAU DUCHESNAY, ANTOINE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 20 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/juchereau_duchesnay_antoine_5F.html.

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Auteur de l'article:   Réal Brisson
Titre de l'article:   JUCHEREAU DUCHESNAY, ANTOINE
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1983
Année de la révision:   1983
Date de consultation:   20 septembre 2014