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LE VASSEUR BORGIA, JOSEPH (il signait LeVasseur Borgia), avocat, propriétaire de journal, officier de milice et homme politique, né le 6 janvier 1773 à Québec, fils de Louis Le Vasseur Borgia, forgeron, et de Marie-Anne Trudel ; décédé le 28 juin 1839 dans sa ville natale.

François-Maximilien Bibaud* a affirmé dans le Panthéon canadien que la famille Borgia de Québec était d’origine italienne ; Benjamin Sulte* et d’autres historiens ont repris cette assertion. En fait, les ancêtres de Joseph Le Vasseur Borgia étaient tous de descendance française et son grand-père est le premier Le Vasseur auquel on adjoignit le nom de Borgia.

Joseph Le Vasseur Borgia vécut les premières années de son enfance dans le faubourg Saint-Jean à Québec. Il était âgé de sept ans lorsque sa famille vint s’établir à l’intérieur des murs de la haute ville de Québec, dans la rue Sainte-Famille, à proximité du petit séminaire. Il fit d’ailleurs ses études classiques dans cet établissement de 1786 à 1792. Accusé d’avoir assisté à une pièce de théâtre, il fut chassé du petit séminaire à la fin d’avril 1790 puis réadmis l’année suivante, cette fois à titre de pensionnaire. Le 30 avril 1792, à une séance publique au petit séminaire, il était au nombre des cinq étudiants qui soutinrent des thèses en mathématique, en balistique, en astronomie et en physique devant un imposant auditoire qui entourait le prince Edward* Augustus.

Le Vasseur Borgia fit par la suite son stage de clerc et reçut sa commission d’avocat le 18 juillet 1800. Il ouvrit alors un bureau à Québec et s’illustra au fil des ans par d’austères mais solides plaidoiries. À quelqu’un qui un jour lui soulignait le manque d’éloquence de l’avocat Le Vasseur Borgia, le gouverneur sir James Henry Craig*, qui l’avait vu plaider, rétorqua : « c’est vrai [...] mais je crois qu’il y a peu d’avocats dans cette colonie qui aient une connaissance aussi profonde du droit romain ». S’il se porta à la défense de nombreuses personnes, Le Vasseur Borgia se retrouva également, à maintes reprises, au banc des accusés. Il eut en effet de multiples démêlés avec le protonotaire Joseph-François Perrault. Les relations entre les deux hommes de loi s’envenimèrent en 1805 lorsque Perrault poursuivit Le Vasseur Borgia pour des honoraires dus. Ils s’affrontèrent dans plusieurs autres causes jusqu’en 1825.

Dès le début de sa carrière d’avocat, Le Vasseur Borgia fut attiré par la scène politique. À la suite du décès de William Grant*, représentant de la circonscription de la Haute-Ville de Québec à la chambre d’Assemblée du Bas-Canada, il annonça, le 10 octobre 1805, sa candidature à l’élection partielle. Lui et Perrault s’y affrontèrent et la division des votes des électeurs de langue française contribua à la victoire du candidat anglophone John Blackwood*. Quelque peu dépité, Le Vasseur Borgia n’en était pas moins décidé à tenter de nouveau sa chance à la première occasion. Il fit d’ailleurs annoncer dans la Gazette de Québec du 19 décembre : « L’APPUI que j’ai reçu [...] malgré les efforts combinés de certains cabaleurs publics, est un témoignage [...] de l’estime publique à mon égard ! » Le 18 juin 1808, on l’élit représentant de la circonscription de Cornwallis dont il défendit les intérêts à la chambre jusqu’à la fin de sa carrière politique en 1830, à l’exception des années 1820 à 1824.

En 1806, Le Vasseur Borgia s’était joint à Pierre-Stanislas Bédard*, Jean-Thomas Taschereau*, François Blanchet* et d’autres afin de fonder le Canadien, journal qui allait prôner les intérêts des membres des professions libérales de langue française. Irrité par leur soutien à ce journal, qu’il jugeait « une feuille libelleuse et séditieuse », Craig destitua le 14 juin 1808 Le Vasseur Borgia et d’autres propriétaires du Canadien de leurs postes d’officiers de milice. En mars 1810, il fit saisir les presses du Canadien et jeter en prison l’imprimeur Charles Lefrançois* et les propriétaires Bédard, Taschereau et Blanchet. Contrairement à ce que certains auteurs ont déjà affirmé, Le Vasseur Borgia put échapper aux foudres du gouverneur et ne fut point emprisonné. Sa réputation d’éminent avocat et ses positions modérées auraient contribué à lui éviter le sort des autres dirigeants du journal.

En 1812, le nouveau gouverneur, sir George Prevost*, courtisa les chefs du parti canadien afin de s’assurer leur appui et leur loyauté dans la guerre contre les États-Unis. Le Vasseur Borgia recouvra ainsi sa commission d’officier de milice et fut promu capitaine dans le 1er bataillon de milice de la ville de Québec. La discorde allait bientôt apparaître à l’intérieur de ce bataillon. Une fois de plus, Le Vasseur Borgia entra en conflit avec Perrault. On le mit aux arrêts et on le traduisit devant un conseil de guerre, les 9 novembre et 9 décembre 1812, sous l’accusation d’avoir désobéi à son supérieur, le lieutenant-colonel Perrault, en « tendant à détruire le bon ordre et la discipline militaire ». Il fut finalement acquitté. Une éventuelle participation aux luttes armées contre les envahisseurs américains n’enchantait guère Le Vasseur Borgia. D’ailleurs, selon l’historien François-Xavier Garneau*, il aurait assisté à une réunion secrète qui se tint à Québec afin de délibérer au sujet de l’adoption d’une position de neutralité dans ce conflit qui, dans l’esprit de certains Canadiens, ne regardait que l’Angleterre et les États-Unis.

Dès la fin de 1812, Le Vasseur Borgia était de retour à son poste familier à la chambre d’Assemblée. S’il ne fut jamais un grand orateur, il participa toutefois avec assiduité aux travaux de la chambre et devint membre de nombreux comités. Souvent décontenancé par la violence des débats à l’Assemblée, il avait présenté une motion, le 9 février 1811, afin que le fait d’interrompre un député, « soit en frappant du poing, soit en jurant », constitue une infraction aux privilèges de la chambre. Au cours de sa longue carrière parlementaire, il ne s’emporta qu’une fois. Le 10 mars 1819, il s’en prit au député Samuel Sherwood ; il l’injuria, lui fit des «grimaces menaçantes », selon le témoin Philippe Panet*, et le poursuivit à travers la chambre. Son comportement provoqua de virulents débats qui s’étendirent sur près de huit heures. Denis-Benjamin Viger* alla jusqu’à réclamer l’emprisonnement de Le Vasseur Borgia. Mais, en dernier ressort, l’Assemblée s’entendit pour le mettre sous la garde du sergent d’armes.

Au moment où se produisit cet incident, les députés se penchaient sur une question qui tenait particulièrement à cœur à Le Vasseur Borgia : l’administration de la justice. Le 6 mars 1815, il avait prôné avec conviction à la chambre l’adoption du droit civil anglais au Bas-Canada et l’abrogation de la Coutume de Paris, du droit coutumier et des édits, arrêts, ordonnances et déclarations en usage depuis l’époque de la Nouvelle-France. Sa longue pratique du métier d’avocat lui avait maintes fois prouvé la difficulté « de trouver sa route dans ce dédale inextricable ». Philippe-Joseph Aubert* de Gaspé racontait que Le Vasseur Borgia aurait un jour reconnu avoir perdu 20 ans de sa vie dans l’étude des livres de droit ; il en était venu à la conclusion qu’il valait mieux se fier à son jugement et, afin de se tirer d’embarras, avoir recours au sort à l’aide d’un cornet et de dés.

D’abord membre du parti canadien, Le Vasseur Borgia ne se dissocia point des opinions et décisions de ses confrères. Toutefois, au cours des années 1820, il prit peu à peu ses distances à l’égard de Louis-Joseph Papineau* et de ses partisans. Le 8 janvier 1825, à l’élection au poste de président de la chambre, il appuya la candidature de Joseph-Rémi Vallières de Saint-Réal plutôt que celle de Papineau. Le Vasseur Borgia se retira de la scène parlementaire en 1830, année où la circonscription de Cornwallis disparut en donnant naissance à celles de Kamouraska et de Rimouski. Il ne se mêla pas non plus aux débats et aux assemblées qui précédèrent les événements de 1837–1838. À la fin de juin 1838, il se rendit présenter ses respects au gouverneur en chef lord Durham [Lambton], arrivé depuis peu de temps dans la colonie.

Homme d’une grande culture, Le Vasseur Borgia s’était constitué au fil des ans une imposante bibliothèque, où les manuels de droit et de jurisprudence côtoyaient, entre autres, de nombreux ouvrages d’histoire, de mythologie, de philosophie, d’astronomie et de chimie. Son journal personnel révèle sa passion à l’égard de l’histoire. Des notes de recherche sur la famille Le Vasseur Borgia et sur la monarchie française voisinent avec de minutieuses énumérations des évêques du diocèse de Québec et des gouverneurs de la colonie sous les régimes français et anglais. Au moment de sa retraite, Le Vasseur Borgia calcula avoir consacré, entre 1831 et 1836, quatre mois et dix jours de son temps à mettre de l’ordre dans ses papiers privés et ses « papiers de causes ».

Les dernières années de Le Vasseur Borgia furent assombries par la pauvreté et la perte de son fils Narcisse-Charles. Ce dernier avait fait son stage de clerc sous sa direction à compter de 1825 et reçu sa commission d’avocat le 27 février 1830. Il avait, disait-on, hérité des talents d’avocat de son père. D’une santé délicate, il décéda à l’âge de 30 ans, le 5 novembre 1834. Fort pauvre, Le Vasseur Borgia dut compter sur la générosité d’avocats de Québec qui se cotisèrent afin d’acquitter les frais des funérailles de son fils. En négligeant la pratique du droit pour se consacrer à sa carrière politique, il n’avait pas tardé à faire face à d’épineux problèmes financiers et, dès 1817, il avait dû se départir de sa bibliothèque.

Joseph Le Vasseur Borgia mourut le 28 juin 1839 après « une maladie de quelques semaines », comme le notait le Canadien, et on l’inhuma dans le cimetière des Picotés. Ainsi disparaissait celui qui, depuis 17 ans déjà, était le doyen du barreau du district de Québec. Aubert de Gaspé conservait le souvenir d’un Le Vasseur Borgia « désintéressé, généreux et d’une délicatesse de sentiments remarquable ». Avocat redouté et homme politique respecté, il avait su compenser son manque d’éloquence par de belles argumentations. « C’était un sage », disait Bibaud. S’il joua un rôle plus effacé que plusieurs de ses contemporains, les Bédard, Viger et Papineau, il n’en fut pas moins l’un des hommes politiques les plus consultés et influents du Bas-Canada, de la fondation du journal le Canadien en 1806 jusqu’à son retrait de la vie politique en 1830.

Jean-Marie Lebel

ANQ-Q, CE1-1, 6 janv. 1773, 10 nov. 1834, 2 juill. 1839 ; CN1-230, 28 mai 1811, 8 avril 1813, 20 avril 1815, 27 juill. 1816, 26 févr., 7 nov. 1825 ; CN1-253, 23 avril 1829.— APC, MG 11, [CO 42] Q, 107.— ASQ, C 36 : 102 ; Fichier des anciens ; mss, 193 ; Polygraphie, XIX, no 41 ; Séminaire, 73, nos 1g-1h.— B.-C., chambre d’Assemblée, Journaux, 1809–1819 ; 1825–1830.— « Les Dénombrements de Québec » (Plessis), ANQ Rapport, 1948–1949 : 9, 59, 109, 172.— Recensement de Québec, 1818 (Provost), 266.— Le Canadien, 1er juill. 1839.— La Gazette de Québec, 31 juill. 1800, 10 oct., 19 déc. 1805, 12 mai, 16 juin 1808, 20 avril, 12 oct., 9, 30 nov. 1809, 1er, 8 mars, 26 avril, 3 mai 1810, 4 juin, 1er oct., 19 nov., 24 déc. 1812, 18, 25 avril 1816, 26 mars 1818.— F.-M. Bibaud, le Panthéon canadien (A. et V. Bibaud ; 1891), 32.— Hare et Wallot, les Imprimés dans le B.-C., 90, 139, 234, 237, 315–316.— Le Jeune, Dictionnaire, 2 : 147.— Officers of British forces in Canada (Irving), 141.— P.-G. Roy, les Avocats de la région de Québec, 52 ; Fils de Québec, 2 : 164–166.— Wallace, Macmillan dict.— P. [-J.] Aubert de Gaspé, Mémoires (Ottawa, 1866 ; réimpr., Montréal, 1971).— T.-P. Bédard, Histoire de cinquante ans (1791–1841), annales parlementaires et politiques du Bas-Canada, depuis la Constitution jusqu’à l’Union (Québec, 1869), 65, 100, 104, 111, 120, 135, 162.— Chapais, Cours d’hist. du Canada, 2 : 180, 192, 206 ; 3 : 8, 13, 24, 188.— Ouellet, Bas-Canada, 164, 301.— Gilles Paquet et J.-P. Wallot, Patronage et Pouvoir dans le Bas-Canada (1794–1812) ; un essai d’économie historique (Montréal, 1973), 120.— P.-G. Roy, À travers les mémoires de Philippe Aubert de Gaspé (Montréal, 1943).— Rumilly, Papineau et son temps, 1 : 37, 42–43, 64, 76, 152, 174.— Benjamin Sulte, Histoire des Canadiens-Français, 1608–1880 [...] (8 vol., Montréal, 1882–1884), 8 : 66, 73, 76–77, 79.— Taft Manning, Revolt of French Canada, 56, 98.— Wallot, Un Québec qui bougeait, 79, 126, 150, 164.— F.-J. Audet, «Joseph LeVasseur-Borgia », SRC Mémoires, 3e sér., 19 (1925), sect. i : 65–78.— P.-B. Casgrain, « le Moulin à vent et la Maison de Borgia lors de la bataille des plaines d’Abraham », BRH, 6 (1900) : 37–41.— J. [E.] Hare, « l’Assemblée législative du Bas-Canada, 1792–1814 : députation et polarisation politique », RHAF, 27 (1973–1974) : 361–395.— « Le Jeune Avocat LeVasseur Borgia », BRH, 42 (1936) : 96–97.

Bibliographie générale

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Jean-Marie Lebel, « LE VASSEUR BORGIA, JOSEPH », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 27 août 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/le_vasseur_borgia_joseph_7F.html.

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Auteur de l'article:   Jean-Marie Lebel
Titre de l'article:   LE VASSEUR BORGIA, JOSEPH
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1988
Année de la révision:   1988
Date de consultation:   27 août 2014