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LEW, DAVID HUNG CHANG (aussi connu sous le nom de Lew Hung Chang (Liao Hungxiang en mandarin), mais il signait souvent David C. Lew dans sa correspondance en anglais), interprète et conseiller juridique, né vers 1886 en Chine ; décédé célibataire le 23 septembre 1924 à Vancouver.

Quand David Hung Chang Lew fut assassiné en plein jour dans les rues du quartier chinois de Vancouver, par un autre Chinois, semble-t-il, il était lié, selon les rapports de police, au monde sombre de la politique chinoise et aux guerres que se livraient les tongs, groupes chinois clandestins. Un examen de sa vie semble indiquer une situation différente. Comme un petit nombre d’autres Chinois vivant au Canada, Lew utilisa ses compétences linguistiques remarquables pour gagner sa vie en tant qu’intermédiaire entre les autorités canadiennes et les migrants chinois.

Lew arriva probablement au Canada à 13 ou 14 ans. Fils d’un marchand bien en vue, il fréquenta l’école publique en Colombie-Britannique, où il apprit l’anglais et les coutumes canadiennes. Son anglais était apparemment excellent. Un compte rendu dans un journal contemporain rapportait que « à l’entendre parler, on pou[vait] presque croire qu’il était né au Canada ». Les écrits de Lew révèlent un haut niveau d’aisance et à peine quelques erreurs de grammaire occasionnelles.

Bien que Lew ait probablement eu une formation d’avocat, il ne put jamais pratiquer le droit. Les membres du barreau de la Colombie-Britannique devaient être inscrits sur la liste électorale de la province et, entre 1872 et 1947, il était interdit à toutes les personnes de « race chinoise » de voter dans la province. (En 1945, le droit de vote fut accordé aux gens qui servaient ou qui avaient servi dans l’armée canadienne.) Comme beaucoup d’autres Chinois ayant une formation en droit, Lew travaillait avec un avocat blanc, William Wallace Burns McInnes, en tant qu’interprète et conseiller auprès des clients chinois. Cet arrangement lui permettait de pratiquer le droit de manière non officielle ; toutefois, il ne pouvait signer de documents officiels ou plaider en cour. Il représenta des clients dans toute une variété de causes. En 1908, par exemple, il correspondit avec un avocat au nom d’un homme qui avait acquis une propriété à Steveston ; la police locale l’avait prévenu qu’on lui imposerait une amende si l’un de ses locataires s’adonnait à la prostitution ou au jeu. Avec l’aide de cet avocat, Lew réussit à faire en sorte que son client ne soit pas tenu responsable des actes de ses locataires. Lew exerça également les fonctions d’interprète juridique en Colombie-Britannique et dans d’autres provinces et il collabora à des enquêtes policières. En 1909, après qu’un membre de la communauté chinoise de Winnipeg eut été assassiné, il expliqua au chef de police de cette ville, John C. McRae, qu’« il y a[vait] peu de chances de faire grand-chose sans l’aide d’un interprète courageux et indépendant ». En 1924, Lew agirait en tant que représentant juridique pour Wong Foon Sing, l’employé de maison soupçonné d’avoir assassiné Janet Kennedy Smith, bonne d’enfants.

Il arrivait à Lew d’utiliser sa position d’intermédiaire pour servir ses propres intérêts. Un billet à ordre émis en 1908 indique qu’il était disposé à verser 1 500 $ en « frais de justice » s’il était nommé interprète au bureau de la douane et de l’immigration du port de Vancouver. Deux autres lettres semblent indiquer qu’il était mêlé à une intrigue avec l’avocat Joseph Ambrose Russell, le député fédéral Robert George Macpherson et quelqu’un d’autre (probablement le marchand Robert Kelly) visant à faire entrer des Chinois par le port moyennant 100 $ par personne. Il est possible que ce stratagème ait nécessité l’utilisation de documents falsifiés permettant aux immigrants de se faire passer pour des marchands ou des étudiants, catégories exemptées de la taxe d’entrée de 500 $ en vigueur à cette époque.

En 1910–1911, le rôle d’intermédiaire de Lew le plaça au centre d’une controverse. Au cours de son témoignage devant la commission royale d’enquête sur des allégations de fraudes et de contrebande d’opium par des Chinois sur la côte du Pacifique, commission présidée par le juge Denis Murphy, Lew prétendit être l’instigateur de cette enquête. Il affirma avoir d’abord exprimé ses inquiétudes au sujet des fraudes en matière d’immigration au sous-ministre du Travail, William Lyon Mackenzie King*, en 1908 et avoir également fourni des renseignements à l’avocat Thomas Robert Edward MacInnes, employé par le gouvernement fédéral afin de le conseiller sur la législation portant sur l’immigration. En juin 1910, Lew s’était rendu à Ottawa, à ses frais, semble-t-il, pour faire part de ses allégations au sous-ministre du Commerce et au contrôleur en chef de l’immigration chinoise, Francis Charles Trench O’Hara. Lew allégua que l’interprète chinois travaillant pour les autorités de l’immigration à Vancouver, Yip On, faisait partie d’un réseau d’immigration clandestine. Selon Lew, Yip On se faisait payer par des personnes possédant de faux papiers afin qu’il traduise leurs réponses aux questions des agents d’immigration de manière à dissiper les soupçons. Témoin principal de l’enquête, Lew déclara que lui et des fonctionnaires fédéraux étaient montés à bord d’un bateau qui se rendait à Vancouver et qu’ils avaient, par ruse, amené les passagers à leur remettre des lettres liées au stratagème et destinées à Yip On. Pendant ce temps, les avocats de Yip On affirmèrent que leur client était victime d’une conspiration montée par Lew et ses associés, que c’était eux qui étaient impliqués dans le trafic d’immigrants. Il est possible que leurs accusations aient été fondées. Murphy indiqua que Lew était un associé de Chang Toy, agent auprès des passagers pour la Blue Funnel Line. Chang était un grand rival de Yip Sang, agent auprès des passagers pour la société de navigation de la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique et oncle de Yip On. Une lettre destinée à O’Hara provenant d’un missionnaire méthodiste, Tom Chue Thom, et datée de 1910 fut produite devant la commission. Elle décrivait un conflit grave dans le quartier chinois de Vancouver entre deux factions rivales ; Lew faisait partie de l’une d’elles. Thom dit de Lew qu’il n’était « pas un homme moral », mais il affirma également qu’« il fai[sait] un bon travail pour [le] gouvernement, travail qu’aucun autre Chinois n’os[ait] accomplir ». Murphy découvrit que Lew et ses associés non chinois étaient impliqués dans « une intrigue […] visant à établir des relations avec [les responsables de] l’application de la loi sur la restriction [de l’immigration] chinoise au port de Vancouver en obtenant le contrôle du poste d’interprète chinois et peut-être aussi d’autres manières. Son but [était] de servir quelque intérêt personnel. » Murphy ne disposait pas de preuves suffisantes pour recommander qu’une accusation soit portée contre Lew, quoiqu’il ait recommandé que Yip On soit accusé. Il justifia la confiance que la commission plaçait en Lew et fit remarquer que « les communautés chinoises de la côte constitu[aient] un gouvernement dans un gouvernement et qu’il [était] vain pour les Blancs de tenter d’obtenir des renseignements utiles […] à moins de pouvoir s’assurer la coopération d’au moins un Chinois bien informé. À [leur] connaissance, M. Lew était la seule personne de ce genre disposée à apporter son aide […] Pour être justes envers lui, [ils devaient] mentionner qu’il [leur] avait fourni une aide précieuse. »

Il est possible que le travail de David Hung Chang Lew pour la police et d’autres autorités lui ait attiré des ennemis puissants au sein de la communauté chinoise et ait causé sa mort. Après son assassinat, les journaux rapportèrent que la police surveillait de près les tongs dans le quartier chinois et qu’elle allait exercer une surveillance étroite à ses funérailles. Selon la police, Lew était lié à ce qu’elle décrivit comme une rivalité entre différents groupes clandestins au sujet des revenus générés par le jeu. Les connaissances actuelles semblent indiquer que l’inquiétude au sujet des guerres entre ces groupes était exagérée. Dans ce monde de ségrégation raciale de la Colombie-Britannique, la police ne pouvait avoir connaissance de ce genre d’activités qu’en comptant sur des intermédiaires et, comme le montre l’histoire personnelle de Lew, ces personnes n’étaient pas simplement des interprètes neutres ; elles servaient aussi leurs propres intérêts. L’assassin de Lew n’a jamais été retrouvé.

Timothy J. Stanley

BCA, E/D/L58 ; GR-1415, file 09847 ; GR-2951, no 1924-09-331092 (mfm).— Regina Standard, 21 févr. 1906.— Vancouver Daily Province, 11 janv. 1911, 25 oct. 1924.— Vancouver Daily World, 7, 12 janv. 1911.— Vancouver Morning Sun, 25 sept. 1924.— K. J. Anderson, Vancouver’s Chinatown : racial discourse in Canada, 1875–1980 (Montréal et Kingston, Ontario, 1991).— Canada, Royal commission appointed to investigate alleged Chinese frauds and opium smuggling on the Pacific coast, Report (Ottawa, 1913).— Harry Con et al., From China to Canada : a history of the Chinese communities in Canada, Edgar Wickberg, édit. (Toronto, 1982 ; réimpr., 1988).— L. E. A. Ma, Revolutionaries, monarchists, and Chinatowns : Chinese politics in the Americas and the 1911 revolution (Honolulu, 1990).

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Timothy J. Stanley, « LEW, DAVID HUNG CHANG », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 15, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 22 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/lew_david_hung_chang_15F.html.

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Auteur de l'article:   Timothy J. Stanley
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Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 15
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   2005
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Date de consultation:   22 octobre 2014