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MACDONALD, JOHN SANDFIELD, avocat et homme politique, né le 12 décembre 1812 à St Raphael West, dans le comté de Glengarry, Haut-Canada, décédé le 1er juin 1872 à Cornwall, Ont.

Le père de John Sandfield Macdonald, Alexander, était un Écossais catholique des Highlands, qui appartenait au clan Ranald. En 1786, encore enfant, il avait émigré avec d’autres Écossais catholiques venus s’installer dans le territoire qui devait prendre le nom de Haut-Canada. Il épousa la fille d’un de ses cousins éloignés, Nancy Macdonald, et John Sandfield fut l’aîné de leurs cinq enfants.

Sandfield perdit sa mère à l’âge de huit ans ; il devint rapidement indépendant et indiscipliné, caractéristiques qui devaient marquer toute sa carrière politique de « solitaire endurci ». Il semble que les contraintes de l’école paroissiale lui aient déplu, et il ne la fréquenta que quelques années ; il occupa son premier emploi à 16 ans, en qualité de commis dans le principal magasin de Lancaster. Par la suite, il obtint un poste similaire à Cornwall.

Un avocat de l’endroit encouragea Sandfield, qui, après plusieurs années, était peu satisfait des perspectives que l’avenir lui offrait, à se consacrer au droit. En 1832, il s’inscrivit à l’école secondaire du district d’Eastern de Cornwall, école bien connue, où les membres du « Family Compact » envoyaient leurs enfants et que dirigeait alors le révérend Hugh Urquhart, de l’Église d’Écosse. Sandfield termina ses études en 1835, à la tête de sa classe ; il fit aussitôt un stage chez Archibald McLean*, avocat tory éminent de Cornwall.

McLean fut nommé juge de la Cour du banc du roi en 1837 et Sandfield devint son assistant pour le circuit de l’Ouest. Ce poste lui permit de connaître les hommes éminents de l’époque, dont Allan Napier MacNab*, Thomas Talbot*, et William Henry Draper auprès de qui il fit un stage un peu plus tard. Il reçut également une commission de messager de la reine, fonction qui consistait à porter les dépêches échangées entre le lieutenant-gouverneur à Toronto et l’ambassadeur britannique à Washington. Lors d’une de ces missions, le grand jeune homme dégingandé de Glengarry fit la connaissance de Marie-Christine Waggaman, la fille de George Augustus Waggaman, ancien sénateur whig de la Louisiane, qui, à l’origine, appartenait à l’élite sociale du Maryland, et de Camille Armault, descendante de la vieille noblesse française établie en Louisiane. En 1840, Sandfield ouvrit son cabinet à Cornwall et, en juin, il fut admis au barreau. Quelques mois plus tard, Christine s’échappait de l’école française de Baltimore où elle terminait son éducation de jeune fille de bonne famille, en compagnie de son aventureux Écossais. Ils se marièrent à New York à l’automne de 1840.

En 1841, Sandfield fut choisi par le colonel Alexander Fraser* et par John McGillivray* (le premier était le chef politique des catholiques et le second, celui des presbytériens, à Glengarry) comme candidat à la première Assemblée législative de la province du Canada. Le pouvoir qu’exerçaient ces deux hommes dans la région était tel que Sandfield battit son adversaire réformiste, le médecin James Grant, par une forte majorité et sans même prononcer un seul discours électoral. Sandfield fut bientôt connu, en dehors de sa circonscription, comme un conservateur partageant les opinions de Draper, mais en fait, il n’avait à l’époque que des idées assez vagues en matière de politique. Il y eut des périodes où il sembla plus proche des tendances des tories de la vieille garde, comme Alexander McLean, député de Stormont et frère de son ancien mentor, Archibald, et cela surtout lorsque les réformes municipales de Draper mirent en danger le système de favoritisme qui régnait dans le comté de Glengarry. Draper se concilia Fraser en le nommant premier préfet du district d’Eastern qui comprenait les comtés de Stormont, Dundas et Glengarry ; Sandfield obtint le privilège de prononcer le discours qui saluait la venue à Cornwall d’un nouveau gouverneur général, sir Charles Bagot*, et d’appuyer la réponse au discours du trône lors de la session de l’Assemblée en 1842. Il fut l’objet de brocards de la part des tories de la vieille garde qui prétendaient qu’il trahissait ses convictions. Il estimait que c’étaient eux qui rendaient la position de Draper impossible et il approuvait la politique de Bagot. C’est pour cela qu’il continua d’accorder son appui au gouvernement, que l’on réorganisa selon les principes des réformistes lorsque Robert Baldwin*, Louis-Hippolyte La Fontaine*, Augustin-Norbert Morin* et quelques autres arrivèrent au conseil. De plus, le nouveau conseil était tout disposé à se montrer généreux à l’endroit de Glengarry : on obtint une subvention provinciale importante, destinée à l’instruction publique, et l’on accorda des postes de choix aux partisans du gouvernement. Sandfield, lui, fut nommé lieutenant-colonel du 4e régiment de la milice de Glengarry. Bien servi par le talent que Christine et lui avaient pour donner des réceptions, il put très vite ne plus dépendre de personne dans la région.

Sandfield se retrouva dans l’opposition avec les ministres réformistes, lorsque ceux-ci démissionnèrent en novembre 1846, à la suite de la querelle avec le gouverneur général, Charles Metcalfe*, au sujet du favoritisme. Le député de Glengarry prit la décision importante de se ranger ouvertement sous la bannière des réformistes ; il participa alors à la croisade entreprise par Baldwin pour obtenir la responsabilité ministérielle. Il devait être un « baldwiniste » jusqu’à sa mort. Draper fit tout son possible, lors des élections qui suivirent, pour discréditer les réformistes sous prétexte qu’ils manquaient de loyauté et faisaient preuve de sentiments hostiles à l’égard des institutions britanniques ; il y parvint, du reste, dans la majeure partie du Canada-Ouest (que l’on continuait généralement d’appeler Haut-Canada), mais Sandfield fut réélu sans aucune difficulté dans sa circonscription et il aida à la défaite de McLean dans celle de Stormont.

Le vent commençait à tourner, et l’opinion devenait favorable aux réformistes ; l’influence de Sandfield augmenta. Il avait son propre hebdomadaire à Cornwall, le Freeholder, et il fut réélu en 1848 en dépit de l’intervention de l’évêque catholique, Mgr Patrick Phelan*, qui laissa entendre que les fidèles devaient voter pour les tories. Le nouveau gouvernement La Fontaine-Baldwin avait la majorité à la fois dans le Haut et le Bas-Canada (Canada-Est), et la responsabilité ministérielle semblait reconnue. Pour Baldwin, le favoritisme en était un élément indispensable et, dans la région de Glengarry et de Cornwall, ce fut surtout Sandfield qui dispensa les faveurs. Celui-ci donna son appui aux réformes municipales de Baldwin en 1849 (tout en s’arrangeant pour que le district d’Eastern demeure, sous la forme des comtés unis de Stormont, de Dundas et de Glengarry) et il conserva le comté de Glengarry à lord Elgin [Bruce*], en dépit des objections de Fraser, pendant la crise que souleva le projet de loi pour l’indemnisation des pertes subies pendant la rébellion. À la fin de la même année, il fut nommé et conseiller de la reine et solliciteur général du Canada-Ouest. En 1850, les partisans de Sandfield obtinrent une victoire totale lors des élections municipales.

Pendant ce temps, Sandfield connaissait également la prospérité matérielle. Il se portait acquéreur de biens immobiliers et la clientèle de son cabinet avait augmenté au point de le forcer à engager les services de deux adjoints. « Il n’est pas un avocat, prétendait le Globe qui allait devenir son critique le plus acharné, qui ait mieux que lui su gagner l’estime des commerçants. » En 1849, sa famille, qui comptait alors trois filles et un fils, s’installa à Ivy Hall, l’imposante demeure qui avait autrefois abrité la garnison impériale, à Cornwall. Il devait avoir deux autres enfants.

Une fois la responsabilité ministérielle obtenue, le parti réformiste commença à se désintégrer et, en 1851, La Fontaine et Baldwin donnèrent leur démission. Francis Hincks* tenta de réorganiser le gouvernement et Sandfield s’attendait à remplacer Baldwin au poste de procureur général du Canada-Ouest. Mais Hincks éprouvait un sentiment d’antipathie à l’égard de Sandfield, qu’il trouvait par trop indépendant ; il estimait également fort important de regagner l’appui des Clear Grits, les démocrates radicaux du Haut-Canada. Par l’intermédiaire de Sandfield, qui ne se doutait de rien, Hincks arriva à attirer deux Clear Grits dans son cabinet et demanda en secret à William Buell Richards* d’accepter les fonctions de procureur général. Sachant quelle allait être la réaction de Sandfield, Hincks lui adressa une lettre arrogante dans laquelle il le rendait responsable du fait que les Clear Grits avaient exigé deux portefeuilles au lieu d’un seul. Furieux, le député de Glengarry démissionna comme solliciteur général. Il ne pardonna jamais à Hincks de l’avoir traité « comme un vieux cheval que l’on relègue au pâturage ».

Sandfield était devenu essentiellement un réformiste indépendant mais, après les élections de décembre 1851, alors qu’il était fier de se voir réélu sans concurrent, il réunit à l’Assemblée un nombre considérable de partisans parmi les députés de l’est du Haut-Canada. Conscient de ce prestige, et sans aucun doute pour le faire taire, Hincks lui offrit la présidence de l’Assemblée. Après maintes hésitations, Sandfield accepta. Mais, devenu orateur (président), il n’eut plus la possibilité d’exprimer son mécontentement et celui des électeurs de sa circonscription à l’égard du gouvernement pour l’appui qu’il accordait aux collèges confessionnels et aux écoles séparées, et la lenteur qu’il mettait à abolir les « réserves » du clergé et d’autres privilèges ecclésiastiques dans le Haut-Canada. À Glengarry, Écossais protestants et catholiques entretenaient d’excellents rapports. Cet état de chose, ajouté à l’individualisme de Sandfield et à la désaffection des Écossais catholiques à l’égard de la hiérarchie de l’Église, qui était composée d’Irlandais militants, détermina l’attitude laïcisante de Sandfield sur la question des rapports entre l’Église et l’État. Lui-même n’était catholique que de nom.

L’orateur voyait également d’un fort mauvais œil les nombreux scandales qui allaient de pair avec la construction des chemins de fer, et dont certains impliquaient le premier ministre lui-même. En 1853, il dut prendre six mois de repos en Europe, à cause d’une affection pulmonaire qui allait faire de lui un semi-invalide pour le reste de ses jours. Cette maladie ne fit qu’augmenter sa rancœur. Pendant son séjour à Londres, il conclut une affaire un peu équivoque, selon laquelle ses frères, Alexander Francis et Donald Alexander*, devaient construire la portion du Grand Tronc allant de Farrans Point (comté de Stormont) jusqu’à Montréal.

Ses fonctions d’orateur lui étaient un fardeau, mais elles lui permirent de connaître un moment de triomphe. Le gouvernement n’avait pas donné sa démission bien qu’il eût été battu lors du débat sur le discours du trône à l’ouverture de la session de 1854. Au lieu de réclamer la formation d’un nouveau ministère, Elgin se présenta devant l’Assemblée deux jours après le vote, afin de dissoudre le parlement. Il n’eut même pas le temps de lire son discours de clôture : furieux, Sandfield lui adressa, en anglais et en français, des reproches énergiques, mettant en question la légalité de la mesure adoptée par Elgin. L’Assemblée fut dissoute, mais l’éloquence de l’orateur en fit le héros du peuple, le défenseur de la constitution contre la tyrannie. Il fut réélu sans concurrent dans Glengarry, et George Brown, du Globe, alla jusqu’à promettre son appui à tout gouvernement que formerait Sandfield, s’il consacrait ses efforts à la séparation de l’Église et de l’État et à la représentation basée sur la population. Sandfield pouvait difficilement accepter ce dernier principe. Appartenant au Canada central, dont la métropole était Montréal, il était bien décidé à préserver la dualité du Canada-Uni. Il estimait que le gouvernement ne pouvait aller à l’encontre des vœux de la majorité de l’une ou de l’autre des deux sections historiques.

Les élections furent loin d’être décisives ; mais il semblait que Sandfield, avec l’appui de Brown, des réformistes dissidents et des conservateurs modérés, allait devenir premier ministre de la province du Canada. Il n’en fut rien. Bien que Hincks fût battu à l’Assemblée, il réussit, avec quelques autres, à former une coalition avec la faction des conservateurs. C’est à MacNab, un tory, qu’Elgin fit appel et non à Sandfield ; Morin et le reste des membres de l’ancien gouvernement qui venaient du Bas-Canada soutinrent cette coalition.

Sandfield se trouva à la tête d’une opposition réformiste divisée, constituée de Brown, des Clear Grits, des « rouges », ou radicaux du Bas-Canada, de ses propres partisans et de quelques « baldwinistes ». Il refusa d’appuyer les idées politiques de Brown, dont la représentation basée sur la population, et leurs rapports se détériorèrent au cours des sessions de 1855 et de 1856. Sandfield cessa d’être le chef de l’opposition, et toute coopération disparut lorsque, en 1856, Brown lança une attaque personnelle violente contre une proposition de Sandfield visant à obtenir la sanction officielle du principe de la double majorité. Brown, semblait-il, prenait le dessus et s’assurait l’appui des Clear Grits, plus radicaux.

De plus, la santé de Sandfield s’altérait progressivement et, en 1857, il perdit l’usage d’un poumon. À cause de son état de santé, il abandonna sa vaste circonscription rurale de Glengarry à son frère Donald Alexander et ne conserva pour lui que celle de Cornwall, qui comptait moins de 700 électeurs. Les deux frères sortirent vainqueurs des élections de novembre 1857. Le parti réformiste ayant été victorieux ailleurs, le gouvernement conservateur ne parvint pas à s’assurer la majorité dans le Haut-Canada. Au début de 1858, John Alexander Macdonald*, devenu premier ministre, offrit un portefeuille à Sandfield afin d’obtenir l’appui des comtés de l’Est. Il était peu probable que Sandfield eût réellement l’intention de faire partie du gouvernement. Il adopta une attitude revendicatrice, exigeant que trois des six ministères du Haut-Canada soient offerts à des réformistes. John A. ne voulut pas aller aussi loin dans les concessions, et Sandfield lui télégraphia une réponse lapidaire : « Je ne marche pas. »

Lorsque le cabinet fut défait au mois de juillet sur la question du siège du gouvernement, Sandfield accepta à contrecœur de devenir procureur général du Canada-Ouest dans le gouvernement formé par George Brown. Ce gouvernement, « des plus éphémères », fut battu à l’Assemblée, et comme le gouverneur général refusa de dissoudre le parlement, le gouvernement dura moins de 48 heures. Les principaux réformistes firent campagne pour se faire réélire, car ils devaient se présenter devant l’électorat après avoir accepté un poste dans le gouvernement, et une équipe un peu plus forte, avec George-Étienne Cartier à sa tête, arriva au pouvoir grâce à une manœuvre assez peu orthodoxe connue sous le nom de « double shuffle ». Sandfield prit part à la tournée que fit l’opposition dans toute la province, critiquant violemment les agissements de Cartier, de John A. Macdonald et du gouverneur général, Edmund Walker Head*. Mais dans son for intérieur, il était persuadé que la hâte manifestée par Brown à s’emparer du pouvoir avait amené la chute des réformistes. Sandfield estimait que Brown, en tant que chef du parti, ne pouvait s’assurer de majorité dans le Bas-Canada. Il trouvait invraisemblable l’adulation manifestée à Brown dans la péninsule sud-ouest et, un beau jour, s’adressant à Charles Clarke*, à Elora, il s’exclama avec impatience : « Mais vous ne pouvez donc pas vous passer de George Brown ? » Sandfield se rapprocha donc graduellement de Louis-Victor Sicotte* et des autres membres du Bas-Canada que l’on pouvait qualifier de « mauves », et qui s’étaient séparés de Cartier. En même temps, il s’éloignait de George Brown qui incarnait parfaitement le libéral victorien, membre de l’Église libre d’Écosse, et qui avait choisi Toronto comme quartier général.

Les deux grands réformistes se heurtèrent violemment, faisant preuve d’animosité personnelle en 1859 et en 1860, à l’Assemblée et dans la presse, à propos de la provenance des indemnités qu’on allait verser aux seigneurs du Bas-Canada, pour compenser la perte de leurs revenus casuels en 1854. Ces sommes devaient-elles être prélevées sur le revenu général ou, comme Brown prétendait l’avoir proposé, fallait-il se les procurer au moyen d’un impôt spécial qui ne frapperait que le Bas-Canada ? Selon Sandfield, dans un pays où régnaient deux cultures comme c’était le cas pour le Canada, Brown ne pouvait être un chef politique : tout ce qu’il faisait, c’était de créer la confusion au sein du parti réformiste et de l’empêcher d’arriver au pouvoir. Tout au long de cette querelle, Sandfield trouva en Josiah Blackburn*, propriétaire et rédacteur en chef influent du London Free Press, un allié et un ami.

Sandfield se trouva aussi mêlé à l’autre conflit majeur qui divisait le parti réformiste. Au printemps de 1859, George Sheppard*, qui avait assumé temporairement les fonctions de rédacteur en chef du Globe, fit campagne dans son journal pour la dissolution de l’Union et pour l’abandon du système parlementaire britannique en faveur du régime républicain en vigueur dans un certain nombre d’états américains du Midwest. Sandfield ne pouvait souscrire à pareille proposition, pas plus qu’il ne pouvait accepter le principe d’une seule majorité à l’Assemblée, prôné par Brown. À l’automne, Brown organisa un congrès des réformistes à Toronto, dans le but de bien affirmer son autorité une fois de plus et afin d’obtenir l’approbation du principe de la représentation basée sur la population et du fédéralisme au Canada. Sandfield, qui ne goûtait guère les congrès en général, et encore moins ceux qui avaient lieu à Toronto sous la direction de George Brown, refusa de s’y rendre et très peu de délégués des régions situées à l’est de Cobourg y assistèrent. La désunion persista et, bien que Brown eût protesté de son autorité, après le congrès, Sandfield déclara, par la voix du London Free Press, que les partisans de Brown constituaient la plus petite faction du parti réformiste, que venaient ensuite les tenants de la dissolution, et que les « Baldwinistes » étaient les plus nombreux. Il était prêt à concéder que la représentation basée sur la population était peut-être la solution de l’avenir, si le Haut-Canada continuait à se développer, mais il insistait pour le moment sur l’importance primordiale de la double majorité pour le maintien de l’harmonie et la poursuite des réformes nécessaires.

En mars 1860, Sandfield était bien décidé à renverser Brown comme chef des réformistes du Haut-Canada et il recommença d’assister aux « caucus » du parti réformiste. La rumeur d’une alliance entre Sicotte et Sandfield s’étendit par suite des efforts des deux hommes pour nouer des liens plus étroits avec les rouges et avec quelques « bleus » mécontents. Ils seraient des réformistes « à la manière de Baldwin » et, comme Baldwin, Sandfield affirmait que, pour survivre, le parti réformiste devait éviter de se montrer doctrinaire, sectaire, ou partisan d’un des groupes ethniques. Les véritables problèmes auxquels devaient faire face l’Union provenaient non pas de la constitution mais des remous qui se produisaient dans la péninsule sud-ouest, ainsi que de la présence d’indésirables au gouvernement.

Les efforts de Sicotte et de Sandfield pour rebâtir le parti échouèrent. Michael Foley*, sur lequel on pensait pouvoir compter pour rallier des partisans dans l’ouest du Haut-Canada, succomba aux pressions exercées par Brown et vota, en mai 1850, en faveur des propositions que ce dernier soumit à l’Assemblée et qui qualifiaient l’Union d’échec et demandaient la séparation et l’instauration d’une « forme d’autorité conjointe ». Foley tenta bien de réconcilier Brown et Sandfield, mais les rapports entre ces derniers ne firent que s’envenimer. Sandfield ne participa pas aux travaux du « caucus » pendant la session de 1861 ; il continua de coopérer avec Sicotte et quelques autres Canadiens français qui partageaient ses vues. Il put savourer un bref succès lorsque sa proposition, qu’appuyait Foley et qui critiquait le gouvernement pour n’avoir pu obtenir la majorité dans le Haut-Canada, faillit être adoptée (elle échoua par 64 voix contre 49) et ainsi força les conservateurs à mettre le principe de la représentation au nombre des questions à débattre. Mais si le parti réformiste n’arrivait pas à s’entendre sur les questions constitutionnelles, l’unité régnait sur la plupart des questions économiques qui touchaient l’ensemble de la province du Canada. Une motion de blâme de Sandfield sur l’administration financière du gouvernement, motion appuyée par Antoine-Aimé Dorion* qui était à la tête des rouges, fut rejetée par quelques voix de majorité seulement. Cependant, la discorde qui continuait de régner au sein du parti réformiste servit les intérêts des conservateurs lors des élections de 1861. Brown perdit son siège ; il perdit aussi le parrainage de la question de la représentation basée sur la population, car certains conservateurs s’emparèrent de l’idée. Le London Free Press, parlant de Brown, déclara brutalement qu’il était « impossible de lui confier un gouvernement ». Sandfield reprenait le dessus.

Il est vrai que John A. Macdonald avait gagné du terrain dans le Haut-Canada, mais l’allié de Sandfield, Sicotte, en avait fait perdre à Cartier dans le Bas-Canada. Lorsque 16 autres députés de cette dernière région décidèrent de se ranger du côté de Sicotte afin d’empêcher l’adoption du projet de loi sur la milice, proposé par Cartier, le gouverneur général, lord Monck*, demanda à Sandfield, qui était resté dans l’ombre pendant les débats sur la défense, de former un gouvernement. Avec comme bras droit Sicotte, que l’on avait laissé de côté (de peur que le gouvernement britannique ne fût contre lui parce qu’il avait fait échouer le projet de loi sur la milice), Sandfield accepta de former un gouvernement et prêta le serment comme procureur général du Canada-Ouest le 24 mai 1862.

Le gouvernement du nouveau premier ministre Sandfield Macdonald était dominé par les adeptes des principes de Baldwin et par les mauves, bien qu’on y trouvât également Dorion et William McDougall* ; il consacra ses efforts à faire respecter le principe de la double majorité. Les problèmes qui l’attendaient étaient nombreux et variés : le Canada-Uni était déchiré par les tensions entre le Haut et le Bas-Canada – et entre des régions de la province – et par le sectarisme, et de plus la guerre civile, qui faisait rage au-delà des frontières, constituait une menace. De son côté, la Grande-Bretagne manifestait du dédain et de l’arrogance à l’égard de la province du Canada. Sandfield parvint à faire approuver une mesure qui doublait l’importance numérique de la milice volontaire et encourageait la formation d’unités bénévoles. Le budget consacré à la défense était trois fois plus élevé que celui de 1861, mais il n’atteignit pas le tiers de celui qu’avait proposé Cartier dans son projet de loi. Après en avoir terminé avec les affaires courantes, Sandfield fit proroger l’Assemblée en juin 1862 et ne la convoqua de nouveau qu’en 1863. Entre-temps, il travailla à l’élaboration de nouvelles lois et à la réduction des dépenses du gouvernement.

Il tenta de s’entendre avec le ministre des Colonies, le duc de Newcastle, qu’on avait irrité, afin d’améliorer les rapports entre l’Angleterre et le Canada. Affirmant à nouveau que la responsabilité de défendre le territoire canadien incombait avant tout au Canada, Newcastle exigea la formation d’une milice canadienne active de 50 000 hommes bien entraînés. Le 24 septembre 1862, dans le plus important de ses documents officiels, Sandfield fit connaître à Newcastle l’opinion de son cabinet et l’informa que le Canada n’engagerait les dépenses que représentait pareille milice qu’en temps de guerre ou en cas d’invasion imminente. La province du Canada, poursuivait le document, n’avait aucun grief à l’endroit des États-Unis ; si la guerre survenait, le Canada saurait se montrer loyal, mais un conflit serait forcément le résultat d’une querelle entre la Grande-Bretagne et les États-Unis. Pour augmenter la milice, il faudrait avoir recours à l’impôt direct, ce qu’aucun gouvernement canadien ne pourrait faire accepter. Le cabinet rejeta la suggestion de Newcastle, qui voulait soustraire au contrôle du parlement canadien les fonds destinés à la défense, considérant que pareille suggestion était parfaitement inacceptable pour « un peuple qui avait hérité des libertés garanties par les institutions britanniques ». Le cabinet insista pour que la Grande-Bretagne considère tous les frais de construction du chemin de fer Intercolonial comme des dépenses faites par le Canada pour assurer la défense de l’Empire. S’il n’aboutit à rien auprès de Newcastle, qui considérait ses arguments comme des « absurdités », Sandfield amena petit à petit Monck à mieux comprendre la situation politique du Canada, et une amitié étroite et durable naquit entre les deux hommes.

Au début de 1863, Sandfield fit face à l’Assemblée avec optimisme : les dissensions intestines semblaient s’être apaisées, les membres du gouvernement s’entendaient bien, et il était en mesure d’annoncer que les volontaires formaient maintenant une armée de 25 000 hommes. Et pourtant, les vieux problèmes qui avaient semé la discorde auparavant demeuraient sans solution. On s’en rendit bientôt compte lors du débat, d’une importance cruciale, sur le projet de loi concernant les écoles séparées présenté par Richard Scott* et appuyé par le gouvernement. La question des écoles séparées en faveur de la minorité catholique du Haut-Canada constituait un des problèmes politiques les plus épineux au Canada, et cela depuis 1850 au moins. Le projet de loi de Scott, dans sa version finale très édulcorée, semblait avoir pour but principal de clarifier la loi d’Étienne-Paschal Taché* de 1856, loi qui, en réalité, avait été adoptée en dépit de l’opposition de la majorité du Haut-Canada ; le projet de Scott ne faisait qu’augmenter très légèrement les privilèges accordés à la minorité. Sandfield était personnellement opposé à la ségrégation des enfants d’après leur religion, mais il accepta le projet de loi dans l’espoir de voir régner la paix dans le domaine de l’enseignement. C’était également l’attitude d’Egerton Ryerson*, surintendant général de l’enseignement dans le Haut-Canada. Scott et les représentants de la hiérarchie ecclésiastique irlandaise consentirent à considérer cette loi comme la dernière concession à leurs exigences. Ce fut toutefois un beau tumulte chez les orangistes et aussi chez les Clear Grits, en général d’obédience évangélique et calviniste et qui étaient aiguillonnés par le Globe.

Deux événements vinrent ensuite changer l’ensemble de la situation politique : Dorion dut quitter le cabinet parce qu’il s’opposait aux dépenses engagées pour la construction du chemin de fer Intercolonial et Brown fit sa réapparition à l’Assemblée, après être sorti vainqueur d’une élection partielle. Le projet de loi de Scott, appuyé par Sandfield, John A. Macdonald, Sicotte, Cartier et Dorion, fut adopté, mais sans obtenir une majorité dans le Haut-Canada. Sandfield était furieux de l’attitude de Brown et des Grits et il essaya vainement de démontrer que l’adoption de la loi Scott n’invalidait en rien le principe de la double majorité puisque son gouvernement conservait l’appui des deux majorités. Mais l’emprise de Sicotte sur ses partisans bleus d’alors faiblissait, et il y eut quelques défections au profit de Cartier. Le gouvernement fut défait le 8 mai, bien qu’il eût regagné la majorité du Haut-Canada à la suite de la déclaration de Brown, qui affirmait préférer John S. à John A. et Cartier.

Sandfield obtint de Monck la dissolution du parlement et entama des pourparlers secrets avec Brown, Dorion, Luther Hamilton Holton et Oliver Mowat*, dans le but de reconstituer le gouvernement. Avec d’autres partisans, il continuait de défendre le principe de la double majorité, mais le gouvernement dut déclarer que la question de la représentation était une question à débattre. Sandfield abandonna Sicotte et choisit Dorion comme bras droit. Sicotte, Foley, Thomas D’Arcy McGee* et quelques autres ministres qui avaient été évincés se retournèrent, de dépit, contre leur ancien chef. Lors des élections qui suivirent, le parti réformiste « réunifié » triompha dans tout le Haut-Canada, mais c’est Brown qui y gagna le plus. Dans le Bas-Canada, les mauves s’étaient déjà désintégrés et, bien que Dorion et ses rouges aient réussi à améliorer légèrement leur position, ils ne purent obtenir la majorité. Avec l’avantage précaire d’un seul siège, Sandfield était bien incapable de gouverner à la façon de La Fontaine et de Baldwin.

Et pourtant le gouvernement tint bon jusqu’à la fin de l’année 1863 ; il fit même des progrès considérables. Les projets de réforme ministérielle et fiscale avaient mûri. Sandfield arriva à faire adopter à la double majorité deux lois sur la défense du territoire, à l’effet de réorganiser la milice, en assurant l’existence de bataillons de réserve et d’une armée de volontaires de 35 000 hommes et en prévoyant un budget au moins deux fois plus élevé que celui de 1862. La presse britannique elle-même se montra favorablement impressionnée par ces lois et par le budget, plus mesuré mais encore déséquilibré, du ministre des Finances, Holton. Brown lui-même semblait devenir plus conciliant : Sandfield et lui allèrent jusqu’à se visiter. Les relevés topographiques de l’Intercolonial, mais non sa construction, furent entrepris sous la direction de Sandford Fleming*, aux frais du Canada, malgré les réticences de Dorion, ce qui apaisa quelque peu la méfiance que les Maritimes entretenaient à l’égard des Canadiens, et surtout à l’égard des réformistes. Le gouvernement travaillait également à un projet de loi, sans précédent, qui permettrait à la chambre de soumettre à un examen minutieux les dépenses engagées par les ministères.

Mais, petit à petit, les relations entre les membres du gouvernement se gâtèrent de nouveau et la faible majorité qu’il détenait disparut. Brown fit preuve d’hostilité devant certains changements dans le cabinet, devant l’importance que Holton accordait à Montréal dans sa politique fiscale, et face aux tentatives de Sandfield pour s’attacher certains députés de la région d’Ottawa, sans allégeance particulière (loose fish). Le parti perdit une élection partielle d’une importance cruciale. Quand l’Assemblée se réunit en février 1864, les membres de l’opposition, menés par Cartier, étaient prêts à donner le coup de grâce : ils prolongèrent les débats tant et si bien qu’ils paralysèrent le parlement. Sandfield tenta désespérément de se débarrasser de Brown en s’alliant avec sir Étienne-Paschal Taché et avec d’autres bleus, mais il échoua et donna sa démission le 22 mars. Le projet de loi sur la vérification des dépenses ministérielles, qui fut sa plus belle réussite d’ordre législatif, fut adopté sous le règne de son successeur.

Le gouvernement qui succéda à Sandfield eut encore moins de chance : il fut renversé au bout de trois mois. Le Canada en était arrivé à une impasse sur le plan politique, impasse qui reflétait les forces centrifuges à l’œuvre dans le Canada-Uni. Le grand problème, ce n’était pas tant une situation sans issue créée par la présence de deux partis aussi forts, aussi bien équilibrés l’un que l’autre en chambre, que l’impossibilité de former un exécutif. L’existence d’un trop grand nombre de factions politiques forçait tout gouvernement à recourir à une coalition.

Avec l’appui de Monck, Sandfield avait essayé de former une coalition avec Taché. De type inusité, cette coalition aurait été composée de réformistes du Haut-Canada et de bleus du Bas-Canada. Elle aurait créé un précédent, mais le projet n’aboutit pas, et cela en partie parce qu’il ne comportait aucun changement constitutionnel important. En juin la « grande coalition », réunissant Brown, Cartier, John A. Macdonald et Alexander Tilloch Galt*, se forma, afin de sortir le Canada de l’impasse où il se trouvait, « en introduisant le principe du fédéralisme au Canada » et, si possible, en faisant entrer les Maritimes dans l’union. Sandfield s’opposa au fédéralisme, un régime extravagant, selon lui, propre à engendrer la discorde et non conforme aux institutions britanniques, un régime qui diviserait le « Canada central » en séparant la plus grande partie de la région du haut Saint-Laurent de son « entrepôt » naturel, Montréal. Il n’était toutefois pas entièrement opposé à l’idée d’une coalition, ni même à celle d’une union des colonies de l’Amérique du Nord britannique. Au cours des trois années qui suivirent, il demeura dans l’ombre, à la tête d’un petit groupe désuni de réformistes du Haut-Canada – dont certains étaient des Clear Grits – qui s’opposaient à l’idée d’une confédération.

Sandfield fit connaître son point de vue lors des débats sur la confédération canadienne en 1865. Il était exaspéré de la hâte avec laquelle une coalition bizarre réclamait, de concert avec le gouvernement britannique et les autorités du Grand Tronc, une réorganisation importante et imprécise de la constitution, en dépit du fait que le « démembrement » de l’Union n’avait pas été l’une des questions sur lesquelles s’étaient jouées les élections précédentes. Ce qui divisait le Canada, prétendait-il, ce n’était pas réellement le problème de la constitution actuelle, mais l’existence de « démagogues et d’ambitieux qui cherchaient à susciter la mésentente entre les représentants du Haut et du Bas-Canada ». L’Assemblée approuva pourtant les Résolutions de Québec par une double majorité, et Sandfield et Dorion échouèrent un peu plus tard lorsqu’ils tentèrent de faire soumettre au peuple canadien, par voie d’élections générales, le projet élaboré à Québec d’abord, puis à Londres. Les futurs pères de la confédération ne voulaient pas entendre parler de la souveraineté du peuple.

Sandfield était un réaliste et il ne tarda pas à accepter la confédération, comme un événement inévitable. Vers la fin de la session de 1866, il se préoccupa surtout de tenter d’orienter la constitution de l’Ontario, qu’on était à rédiger, dans le sens de ses propres principes. Il acceptait sans réserve la surveillance exercée sur la législation provinciale, mais s’opposait, au nom de la responsabilité ministérielle, à la défense faite aux autorités provinciales de toucher au statut des écoles séparées.

Quel rôle politique allait-il pouvoir jouer dans le nouveau régime ? Une fois sa tâche constructive accomplie, Brown avait quitté la grande coalition, mais John A. était bien décidé à sauver cette coalition. Autrement, la position extrêmement précaire des conservateurs en Ontario pourrait lui être fatale dans le nouveau parlement du dominion. Brown et la plupart des Grits de l’opposition critiquaient ouvertement le maintien de la coalition, ce qui amena un rapprochement des deux Macdonald, qui eurent des entretiens sérieux vers le milieu de l’année 1867. Avec l’approbation enthousiaste de Monck et sur les conseils du principal confident de John A. Macdonald à Toronto, le sénateur David Macpherson*, le lieutenant-gouverneur intérimaire d’Ontario, sir Henry William Stisted, pria Sandfield Macdonald d’accepter la charge de premier ministre de l’Ontario. Le gouvernement de coalition que forma Sandfield prêta serment les 15 et 20 juillet 1867. En plus du premier ministre, qui devint également procureur général, le cabinet comprenait un autre partisan de Baldwin, un Grit supportant la coalition et deux conservateurs.

Il fallait maintenant soumettre ce « choix du représentant de la reine » au verdict du peuple. En Ontario, ce furent des élections uniques en leur genre : on vota en même temps pour les candidats fédéraux et pour les candidats provinciaux et les deux premiers ministres, les deux Macdonald, firent campagne de concert ; ils parcoururent la province dans tous les sens afin d’arriver à des compromis et à des ententes qui permettraient aux réformistes et aux conservateurs de la coalition de n’avoir pour adversaires que les Grits « dissidents ». Quand on eut les résultats des élections à l’Assemblée législative de l’Ontario, on s’aperçut qu’environ 50 des 82 députés (et là-dessus, il y avait davantage de conservateurs que de réformistes) étaient prêts à appuyer cette « Patent Combination » que dirigeait, émacié et malade, l’avocat de Cornwall, qui avait été élu membre des deux chambres.

Le 27 décembre 1867, Sandfield inaugura avec grand apparat militaire la première législature de l’Ontario. La première session se passa fort bien ; l’adoption de la loi sur la colonisation de Stephen Richards* en fut la mesure la plus importante. Cette loi s’inspirait de la loi américaine de 1862 et offrait des terres quasi gratuites aux colons désireux de s’établir sur les propriétés de la couronne qui avaient été cadastrées dans les régions de Muskoka, de Haliburton et du nord de Hastings. Une autre loi favorisait le prolongement vers le nord des chemins de fer dans ces « concessions gratuites » ; au cours des trois années qui suivirent, on donna donc plus d’importance à la politique de développement des régions septentrionales, on la rendit plus libérale et on l’étendit pour englober le développement des forêts et des mines aussi bien que de la colonisation.

Sandfield montra à quel point il tenait à la séparation de l’Église et de l’État et à la réduction des dépenses en réservant l’essentiel des subventions à l’University of Toronto et en coupant les vivres aux collèges confessionnels, qui n’étaient d’ailleurs guère florissants, et cela en dépit des objections de Ryerson et de sir John mais avec l’approbation de l’opposition. Sandfield devait regagner la confiance de Ryerson un peu plus tard, en appuyant son projet sur la réorganisation de l’enseignement primaire et secondaire. Le programme de réforme comprenait la gratuité scolaire, l’école obligatoire, l’établissement de normes d’évaluation des enseignants, une plus grande importance accordée à l’enseignement des sciences et l’aide financière des municipalités à l’enseignement primaire et secondaire. L’opposition libérale, sous la direction d’Edward Blake*, combattit avec un tel acharnement ce projet de loi, et surtout les dispositions concernant l’instruction obligatoire et la centralisation, qu’il ne fut adopté qu’en 1871. La même année, on passa des lois permettant la création de l’Ontario School of Agriculture (appelé par la suite Ontario Agricultural College, puis University of Guelph) qui ouvrit ses portes en 1874, et d’un collège d’enseignement technique (qui finit par adopter le nom de Ryerson Polytechnical Institute).

Parmi les lois importantes que Sandfield s’occupa de faire voter, il y eut la loi électorale de 1868, qui imposait à toutes les circonscriptions d’Ontario de tenir les élections le même jour et accordait le droit de vote à un plus grand nombre de citoyens ; il y eut aussi des lois concernant les établissements de bien-être social. Sa loi sur l’inspection des prisons et des asiles, en 1868, et d’autres mesures subséquentes, accordèrent à un inspecteur combatif, John Woodburn Langmuir*, des pouvoirs très étendus lorsqu’il entreprit la tâche, trop longtemps différée, d’inspecter les prisons et les hôpitaux et de procéder aux réformes nécessaires. On commença de construire de vastes annexes à l’Asylum for the Insane de Toronto et l’on ouvrit un asile d’aliénés à London. Il fit également construire l’Ontario Institution for the Deaf and Dumb, à Belleville, et l’Ontario Institution for the Blind, à Brantford.

En dépit de leur importance, ces réformes ne réussirent pas à gagner la faveur des Ontariens. Bien au contraire, les accusations des Grits, qui prétendaient que Sandfield se faisait entretenir par le premier ministre du Canada, dont il était le vassal, gagnèrent du terrain. Et pourtant, il n’y avait guère de vérité dans ces assertions : la correspondance échangée entre les deux hommes et qui est parvenue jusqu’à nous, en fait foi. Sir John reprochait surtout à Sandfield sa trop grande indépendance, qui lui faisait tort personnellement et qui était préjudiciable au bon fonctionnement du nouveau système que sir John espérait voir – vainement d’ailleurs – fortement centralisé. En réalité Sandfield, tout comme sir John, préférait une union législative, inspirée du système britannique, mais il acceptait le quasi fédéralisme de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique qui semblait clairement assurer la subordination des provinces à l’autorité du gouvernement central d’Ottawa. Quoi qu’il en soit, Sandfield demeura aussi indépendant que possible et il protesta lorsque sir John négligea de le consulter au sujet de la nomination de hauts fonctionnaires en Ontario.

Malgré ces conflits d’opinions, Sandfield et sir John travaillèrent de nouveau ensemble en 1868 et se rendirent en Nouvelle-Écosse afin de persuader Joseph Howe d’accepter la Confédération. Puis, au cours de l’été de 1869, le premier ministre s’attira la colère de Sandfield : il nomma ministre des Finances le vieil ennemi de ce dernier, sir Francis Hincks, qui venait de revenir au Canada, et il lui donna le poste de McDougall comme leader des réformistes dans le cabinet. D’après Sandfield, le vieil agent des chemins de fer n’était ni un réformiste, ni un homme honnête. À la fin de 1869 et au début de 1870, Sandfield participa à plusieurs tentatives destinées à renverser sir John et à créer quelque nouvelle alliance, peut-être sous sa propre direction ou sous celle de Cartier. Il en vint même à avoir des entretiens avec Brown. Mais rien ne se matérialisa et les Grits s’apprêtèrent à ruiner la carrière politique de Sandfield. Dans cette entreprise, ils bénéficièrent de l’hostilité que l’affaire Louis Riel* à la Rivière-Rouge avait fait renaître à l’égard des Canadiens français ; comme on identifiait sir John et Sandfield, ce dernier tomba sous le coup des accusations lancées contre sir John.

En recourant ouvertement et sans beaucoup de subtilité au favoritisme, qu’il estimait, tout comme Baldwin, indispensable au système de la responsabilité ministérielle, Sandfield se rendait vulnérable. De plus, il ne considérait pas le parlement d’Ontario comme souverain ; au contraire, il insistait sur le rôle du cabinet provincial. Bien qu’il fût connu et blâmé pour son avarice personnelle, il faisait voter des sommes importantes, sans bien en préciser la destination, pour les dépenses gouvernementales. Lorsqu’on vota en 1871 un crédit de $1 500 000 pris sur l’énorme surplus provincial pour aider à défrayer l’extension des chemins de fer vers le nord, les Grits eurent là un grief tout trouvé, encore qu’il ne fût jamais possible de prouver que les fonds furent dépensés à mauvais escient.

Les élections du printemps de 1871 ne donnèrent pas de résultats décisifs. Les Grits firent de la défense des droits de l’Ontario une véritable croisade. Les efforts de Sandfield étaient gravement compromis par son mauvais état de santé. Il souffrait souvent de longs et fréquents « rhumes infernaux » et il lui fallut passer le plus clair de la campagne électorale au lit, souffrant de rhumatismes et d’une forte fièvre. Et, ce qui était aussi grave, sir John, qui s’était rendu à Washington pour prendre part aux longs pourparlers préparatoires au traité anglo-américain, ne put faire jouer les influences habituelles. Mais, en dépit du triomphe des Grits dans presque toute la péninsule de l’Ouest, sauf à London, ils n’avaient pas de majorité franche. Sandfield, gravement malade, décida de tenir bon et de se rendre à l’Assemblée, « même s’il fallait s’y faire porter sur une civière ».

C’est l’une de ses propres réformes qui, en fin de compte, le perdit. Les Grits prétendirent qu’il y avait eu fraude dans le cas de l’élection de six députés de la coalition, tandis que les Grits, eux, n’étaient accusés de manigances illégales que dans un cas. La loi sur les élections contestées de 1871 enlevait aux comités de l’Assemblée, trop partisans, le droit de passer jugement sur les fraudes électorales, pour le confier aux tribunaux ; elle prévoyait aussi, imprudemment d’ailleurs, que tant que la cause était devant les tribunaux, le député dont l’élection était ainsi mise en doute ne pouvait pas siéger. Selon les dispositions rigides de la loi, il fallait également procéder à des élections partielles, mais seulement après l’ouverture du parlement, qui eut finalement lieu le 7 décembre 1871.

Sandfield prétendit qu’en raison du nombre de sièges vacants, le gouvernement ne pouvait être renversé par un vote de non-confiance, ce qui n’empêcha pas Blake de présenter la motion. Il choisit la question des fonds appropriés pour les chemins de fer, ce qui était pour le moins surprenant puisque la question relevait de l’Assemblée précédente et non du cabinet actuel. La motion fut adoptée par sept voix. Sandfield refusa de donner sa démission, mais le seul Grit de la coalition, Edmund Burke Wood*, passa du côté de Blake. L’Assemblée était paralysée. L’orateur Scott, que Sandfield Macdonald avait nommé pour tenter de l’apaiser à la suite de conflits répétés avec la famille de Sandfield sur des questions sociales, économiques et politiques, sembla prendre parti pour Blake. Tous les efforts visant à un compromis échouèrent. Sandfield perdit graduellement ses partisans et ses tentatives pour obtenir un ajournement n’aboutirent pas. Le 19 février, il fit part de la démission de son cabinet et Blake devint premier ministre ; Scott faisait partie du nouveau cabinet. Malgré sa chute, la coalition de Sandfield, par une ironie du sort, fut victorieuse dans toutes les élections partielles, sauf une.

Sandfield fit de temps à autre acte de présence à l’Assemblée, mais sa santé l’empêcha d’occuper les fonctions de leader de l’opposition, rôle qui échut à Matthew Crooks Cameron*. Il abandonna également le droit qu’il avait exercé en association avec John et Donald Ban MacLennan. Il s’était spécialisé en droit immobilier et cela l’avait enrichi. Il put, toutefois, jouer un rôle important en s’assurant les services de Thomas Charles Patteson* comme rédacteur en chef d’un nouveau quotidien, dont les fonds provenaient de sources variées, le Mail de Toronto, qui devait rivaliser avec le Globe et devenir le porte-parole, dans l’Ontario, à la fois de l’opposition ontarienne et du gouvernement de sir John A.

Sandfield, alité en mars 1872, écrivait avec humour à Patteson qu’à son avis il avait « une petite attaque de la maladie des chevaux ». Mais au mois de mai, les médecins lui dirent que son cœur était tellement « déplacé et abîmé » par ses maladies précédentes que sa mort paraissait imminente. Il accueillit cette nouvelle avec calme et courage, et mourut le 1er juin à Ivy Hall.

John Sandfield Macdonald demeura, tout au long de sa carrière, une énigme. Aujourd’hui encore les historiens ne s’accordent pas sur la place qu’il devrait occuper dans l’histoire du Canada. C’était un homme particulièrement gai et affable, et sa femme et lui étaient réputés pour leurs élégantes réceptions. Mais si on l’attaquait, si on commettait une injustice à son égard, il se montrait vindicatif et rancunier. Ce ne fut pas réellement un grand homme, mais il n’en servit pas moins loyalement l’Ontario pendant quatre ans, et il mit sur pied les rouages de l’administration provinciale. Il entama soigneusement, et avec beaucoup d’idées nouvelles, le long programme de réformes et d’organisation que le marasme politique des années d’avant la Confédération avait tant retardé. Mais l’Ontario n’était pas vraiment le centre de ses préoccupations. Ce qui l’intéressait vraiment, c’était le vieux « Canada central », dont le cœur était Montréal, et qui, pour lui, résidait dans la province du Canada avec ses deux cultures.

Sandfield, durant la période où il remplit les fonctions de premier ministre de la province du Canada, réussit à apaiser quelque peu les conflits entre les deux grandes sections, les disputes sectaires et culturelles, bien que son projet de double majorité fût difficilement réalisable dans ses détails. Ce calme temporaire facilita la réalisation de la « grande coalition » et celle de la Confédération. Sa grande idée d’un Canada où coexistent deux majorités est de plus en plus acceptée de nos jours. L’opposition que Sandfield a manifestée à l’égard des détails des Résolutions de Québec et aux méthodes prévues pour les mettre en œuvre trahissent peut-être un certain manque de réalisme, ou de prévoyance, mais non, comme on l’a prétendu, un manque d’imagination. Il ne s’opposait pas à une union mais à la conception américaine du fédéralisme. D’un autre côté, devenu premier ministre de l’Ontario, il accepta le système qu’avait élaboré John A. Macdonald ; on ne peut donc guère l’accuser de trahison envers l’Ontario sous prétexte qu’il n’approuvait pas la doctrine nouvelle des droits provinciaux et du fédéralisme coordonné que préconisaient avec succès les Grits.

Chef politique, il ne réussit jamais, comme George Brown ou sir John A. Macdonald, à s’assurer dans toutes les régions l’appui de nombreux partisans qui lui auraient été personnellement dévoués. Il était essentiellement un Canadien du centre, établi à Cornwall, dont le regard se tournait autant vers Montréal que vers Toronto. Ce n’était pas là l’endroit idéal pour diriger les réformistes du Haut-Canada.

Bruce W. Hodgins

On trouvera une liste complète des sources primaires et secondaires qui ont servi à la rédaction de cette biographie, jusqu’à la période de mars 1864, dans la thèse de B. W. Hodgins, The political career of John Sandfield Macdonald to the fall of his administration in March 1864 : a study in Canadian politics (thèse de ph.d., Duke University, 1964). Cet auteur a également publié une bibliographie sélective dans son étude : John Sandfield Macdonald, 1812–1872 (Toronto, 1970).

APC, FM 24, B30 (Papiers Macdonald-Langlois) ; FM 24, B40 (Papiers Brown) ; FM 26, A (Papiers Macdonald) ; FM 27, II, D14 (Papiers Scott).— MTCL, Baldwin papers.— Queen’s University Archives, Alexander Mackenzie papers.— Journals of the Legislative Assembly of Ontario, 1867–1872.— Journals of the Legislative Assembly of the Province of Canada.— Parliamentary debates on confederation (Province du Canada).— Globe (Toronto), 1844–1872.— Leader (Toronto), 1852–1872.— London Free Press, 1849–1864.— Mail (Toronto), 1872.— Quebec Daily Mercury, 1862–1864.— A letter on the Reform party, 1860 : Sandfield Macdonald and the London Free Press, B. W. Hodgins et E. H. Jones, édit., Ont. Hist., LVII (1965) ; 39–45.— Careless, Brown.—Chapais, Histoire du Canada, VI-VIII.— Cornell, Alignment of political groups.— Dent, Last forty years.— B. W. Hodgins, Attitudes toward democracy during the pre-confederation decade (thèse de m.a., Queen’s University, 1955).— Morton, Critical years.— Waite, Life and times of confederation.— B. W. Hodgins, Democracy and the Ontario fathers of confederation, Profiles of a province : studies in the history of Ontario (« Ont. Hist. Soc. pub. », Toronto, 1967), 83–91 ; John Sandfield Macdonald and the crisis of 1863, CHA Report, 1965, 30–45.

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Bruce W. Hodgins, « MACDONALD, JOHN SANDFIELD », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 10, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 31 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/macdonald_john_sandfield_10F.html.

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Auteur de l'article:   Bruce W. Hodgins
Titre de l'article:   MACDONALD, JOHN SANDFIELD
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 10
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1972
Année de la révision:   1972
Date de consultation:   31 octobre 2014