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MacEACHERN, ANGUS BERNARD (jusqu’en 1822, il signait MacEacharn), prêtre catholique, évêque, fonctionnaire et juge de paix, né le 8 février 1759 à Kinlochmoidart, Écosse, fils de Hugh Bàn MacEachern et de Mar MacDonald ; décédé le 22 avril 1835 à Canavoy, Île-du-Prince-Édouard.

Benjamin d’une famille des Highlands qui vivait dans des conditions plutôt modestes, Angus Bernard MacEachern montra tôt des dispositions religieuses. Il devint l’un des protégés de Mgr Hugh MacDonald, vicaire apostolique du district des Highlands, et lorsqu’en 1772 sa famille partit pour l’île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard) avec d’autres colons recrutés par John MacDonald* of Glenaladale, MacEachern, qui n’avait que 13 ans, demeura dans son pays pour faire ses études de prêtrise au collège catholique des Highlands, établissement secret situé à Buorblach (près de Morar Station). En 1777, il entra au Royal Scots College de Valladolid, en Espagne, et y fut ordonné prêtre le 20 août 1787. De retour en Écosse, il fit trois ans de missionnariat dans les Inner Hebrides. Puis, avec le consentement peu enthousiaste de son vicaire apostolique, Mgr Alexander Macdonald, il partit rejoindre sa famille à l’île Saint-Jean, en compagnie de quelque 230 colons écossais.

MacEachem débarqua dans l’île en août 1790. Selon le témoignage de Mgr Alexander Macdonald, c’était alors « un jeune ecclésiastique méritant et plein de zèle qui, grâce à des qualités aussi bien naturelles qu’acquises, se montr[ait] capable de bien exercer quotidiennement ses diverses fonctions ». Depuis la mort de James MacDonald* en 1785, la colonie n’avait plus de prêtre résidant. Ayant obtenu des autorisations de Mgr Jean-François Hubert*, évêque du diocèse de Québec, dont le district des Maritimes faisait partie, et de James Jones*, supérieur des missions des Maritimes, MacEachern prit en charge la responsabilité spirituelle de toute l’île. En très peu de temps, on lui confia aussi l’île du Cap-Breton et le littoral de la Nouvelle-Écosse qui touche au golfe du Saint-Laurent ; de 1791 à 1793, puis de 1798 à 1802, il dut desservir les colons catholiques qui étaient venus des Highlands pour s’établir dans ces régions, car il était le seul prêtre à connaître le gaélique.

Toute la carrière missionnaire de MacEachern allait se dérouler ainsi. Comme on aurait besoin de lui partout à la fois, il ferait sans cesse la navette entre chacune de ses missions pionnières et son quartier général situé d’abord au havre Savage, puis à St Andrews. Bien que toléré, le catholicisme était encore officiellement proscrit. Les communications étaient mauvaises, les déplacements par terre et par mer étaient au mieux difficiles, au pire quasi impossibles. Et les fidèles de MacEachern étaient nombreux : seulement dans l’île Saint-Jean, il y en aurait plus de 2 000 en 1798. Parlant couramment le gaélique, l’anglais et plus tard le français, il exercerait efficacement son ministère auprès de ses paroissiens, dont la grande majorité étaient écossais, irlandais et acadiens. Sa solide constitution l’aiderait à supporter cette vie difficile.

Le travail de MacEachern, quoique ardu, se déroula généralement sans heurts, mais deux querelles marquèrent ses premières années dans les Maritimes. La première l’opposa à John MacDonald of Glenaladale, principal laïque catholique de l’île. Jugeant que l’église que l’on se proposait de construire à St Andrews serait trop coûteuse et mal située, MacDonald poussa ses locataires à s’opposer au projet et à boycotter les offices de la paroisse. Tandis qu’il faisait célébrer la messe par son frère, le père Augustine (Austin) MacDonald, dans son domaine de Tracadie (lots 35 et 36), MacEachern continua de faire valoir son projet et évita avec diplomatie toute déclaration publique. Voyant l’inutilité de ses manœuvres, MacDonald les abandonna peu à peu. Il mourut en 1810 ; la querelle se dissipa et MacEachern se retrouva sans adversaire.

Le second incident mit en lumière la précarité de la position des catholiques à l’Île-du-Prince-Édouard. En août 1813, le nouveau lieutenant-gouverneur de l’île, Charles Douglass Smith*, fit signifier à MacEachern que, désormais, tous les mariages célébrés sans un permis du gouvernement seraient considérés « nuls, sans effet et sans valeur légale ». Peu de temps après, ajoutant l’insulte à l’injure, il démit de leurs fonctions les deux juges de paix catholiques de l’île. MacEachem réprima sa colère, ne réagit tout simplement pas à la directive gouvernementale et informa son évêque, Mgr Joseph-Octave Plessis, que si c’était nécessaire, il enverrait ses fidèles se marier en Nouvelle-Écosse « plutôt que de [s]e soumettre à une feuille de chou aussi profondément odieuse ». Par suite de la remontrance personnelle de MacEachern à John Frederick Holland*, qui avait une influence considérable auprès de Smith, et peut-être plus encore de la discrète intervention de Plessis auprès du gouverneur en chef, sir George Prévost*, le lieutenant-gouverneur nia finalement avoir eu connaissance de cette directive. En ne manifestant pas publiquement son opposition, MacEachern avait permis à Smith de battre en retraite honorablement. En 1819, MacEachern pourrait écrire à Plessis : « Le gouverneur Smith n’est plus l’homme qu’il était. Il est aimable avec moi. Et je suis résolu à n’offenser Son Excellence en aucune manière. » Il tint parole.

L’ampleur du travail missionnaire auquel MacEachern était astreint montre à quel point le district des Maritimes manquait de prêtres. MacEachern demandait souvent de l’aide à son évêque, mais celui-ci ne pouvait guère lui en envoyer. Encore sous l’effet des bouleversements qu’avait causés la Conquête [V. Jean-Olivier Briand*], l’Église de Québec tentait avec peine de desservir une population croissante avec un clergé de moins en moins nombreux. Tant que le statut que le gouvernement britannique avait conféré à l’Église demeura incertain, la tâche des évêques s’en trouva compliquée davantage. Trop préoccupés du centre, ils négligeaient la périphérie et, pour trouver de l’aide, les missionnaires des régions éloignées devaient le plus souvent ne compter que sur leurs propres moyens.

MacEachern, lui, n’avait guère de ressources. Sa tâche se trouva un peu allégée quand, en 1799, deux prêtres français émigrés, Jacques-Ladislas-Joseph de Calonne et Amable Pichard*, arrivèrent à l’Île-du-Prince-Édouard. Mais ce que les évêques de Québec donnaient à l’occasion, ils finissaient par le reprendre. Ainsi, après une visite pastorale de Mgr Pierre Denaut* en 1803, les deux prêtres français furent mutés hors de l’île et, dès 1808, MacEachern redevint le seul missionnaire catholique de la colonie. À l’occasion d’une autre visite pastorale, faite en 1812 par Plessis, successeur de Denaut, on trouva enfin une solution plus permanente à la pénurie de missionnaires. Suivant la directive de Plessis, deux jeunes catholiques furent envoyés dans des séminaires du Bas-Canada à l’automne de 1812 pour y faire leurs études de prêtrise ; ils seraient suivis par de nombreux autres. Et, pour résoudre le problème à court terme, Plessis affecta Jean-Louis Beaubien dans l’île pour qu’il assiste MacEachern.

Toutefois, à ce moment, MacEachern avait déjà fini par conclure que le diocèse de Québec devait être scindé : non seulement les prêtres n’étaient-ils jamais assez nombreux pour tout le territoire mais, de toute évidence, le diocèse était trop vaste pour être administré convenablement selon les modalités en vigueur. De plus, semble-t-il, MacEachern se sentait étranger à la hiérarchie canadienne, comme les autres prêtres celtes du diocèse. Quand Edmund Burke*, vicaire général de la Nouvelle-Écosse, demanda en 1816 et obtint que cette colonie soit érigée en vicariat apostolique directement rattaché au Saint-Siège plutôt qu’à Québec, MacEachern était probablement au courant de ses démarches et devait les approuver. Il est encore plus certain qu’il s’intéressa activement à la campagne semblable que mena en 1817 Alexander McDonell*, vicaire général de Kingston, pour soustraire deux autres vicariats au diocèse de Québec : un dans le Haut-Canada et un autre qui comprendrait le Nouveau-Brunswick, l’Île-du-Prince-Édouard et l’île du Cap-Breton et dont, proposait Macdonell, MacEachern pourrait devenir le vicaire apostolique. De son côté, Plessis préférait que le diocèse de Québec soit transformé en province ecclésiastique et que l’on y crée de nouveaux diocèses administrés par des évêques suffragants.

Quand, au début de 1819, MacEachem apprit la décision du Saint-Siège, il se trouvait dans le Haut-Canada, où il discutait d’avenir avec McDonell. Soucieux de ne pas offenser le gouvernement britannique, qui avait appuyé le projet de McDonell mais pourrait bien s’opposer à celui de Plessis, Rome avait opté pour un compromis. Au lieu de créer des vicariats indépendants, ou même des diocèses administrés par des évêques suffragants, le Saint-Siège nomma des vicaires généraux qui, tout en ayant des fonctions épiscopales, demeuraient soumis à l’évêque de Québec. Dans son bref, daté du 12 janvier 1819, le Saint-Siège nommait MacEachem évêque titulaire de Rosen, et le Nouveau-Brunswick, l’Île-du-Prince-Édouard et les îles de la Madeleine passaient sous sa responsabilité. Au moment de sa consécration à l’église Saint-Roch, à Québec, le 17 juin 1821, l’île du Cap-Breton faisait aussi partie de son territoire.

De toute évidence, MacEachern était déçu. Il aurait simplement plus de responsabilités sans avoir plus de pouvoir. D’abord, il ne souleva aucune protestation mais, au fil des années 1820, ses problèmes se multiplièrent et, comme il prenait de l’âge, sa patience s’usa. À son grand regret, MacEachern ne recevait aucun des émoluments attachés d’ordinaire aux fonctions épiscopales. Il ne touchait non plus aucune compensation financière pour les visites pastorales éprouvantes auxquelles il devait alors s’astreindre : « bien que chez eux [les archevêques de Québec], l’argent soit aussi abondant que les figues ou les abricots à Rome, écrivait-il à un ami en 1828, je n’ai jamais reçu un shilling du diocèse pour mes frais de voyage ». Trop éloignés pour être surveillés étroitement, des prêtres récalcitrants défiaient son autorité ou en appelaient à Québec sans passer par lui. En 1829, résumant avec ironie sa situation dans une lettre à Mgr Bernard-Claude Panet, archevêque de Québec, MacEachern parlerait de « responsabilités sans autorité, temps perdu pour [s]es ouailles, dépenses sans rémunération, décision sans effet ».

Entre-temps, MacEachern était devenu obsédé par la nécessité d’assurer une relève. Les prêtres étaient toujours trop peu nombreux pour la population croissante, et Québec ne promettait aucun secours. Par exemple, au moment de l’ordination du premier prêtre né à l’Île-du-Prince-Édouard, Bernard Donald Macdonald*, en 1822, le seul prêtre canadien de la colonie fut rapidement autorisé à rentrer à Québec. Quand Macdonald revint dans l’île, MacEachern dut donc l’envoyer parmi les Acadiens, ce qui souleva le mécontentement des Écossais catholiques, qui avaient payé ses études. Mais en 1830, malgré ces déconvenues, trois prêtres nés dans l’île y travaillaient, et MacEachern put restreindre sa mission à l’est de la colonie, qui correspondait au tiers de l’île.

Comme les arrangements en vigueur frustraient de plus en plus MacEachern, ses relations avec ses supérieurs diocésains s’envenimèrent. Dès 1825, il ne se gênait plus pour dire ouvertement qu’il fallait voir dans l’attitude constante de Québec le résultat d’une indifférence délibérée et non d’un manque de ressources. Déjà, MacEachern avait mandaté Alexander McDonell pour qu’il fasse valoir son besoin d’indépendance lorsque celui-ci s’embarqua pour Londres et Rome en 1824 afin de demander que le Haut-Canada soit séparé du diocèse de Québec. McDonell obtint un succès partiel. Le diocèse de Kingston fut érigé en 1826 et il en devint l’évêque, mais la situation de MacEachern demeura inchangée. Londres avait accepté sans hésiter qu’il soit indépendant, mais Rome ne s’était pas laissée convaincre.

Durant les quatre années suivantes, MacEachern poursuivit une double stratégie. Sans relâche, il souligna la négligence présente et passée de Québec au successeur de Plessis, Panet, ainsi qu’au coadjuteur de ce dernier, Mgr Joseph Signay*, et leur fit voir les faiblesses de la structure administrative. En même temps, il s’efforça de convaincre le Saint-Siège de la nécessité de son indépendance. En fait, les objections de Rome étaient celles de Québec. Satisfaite de laisser la région des Maritimes chercher elle-même des prêtres, la hiérarchie de Québec souhaitait ardemment conserver sur elle son autorité ecclésiastique. En réponse aux objections de Québec, selon lesquelles il manquait de ressources tant pour assurer une relève que pour exercer ses fonctions épiscopales avec une dignité convenable, MacEachern évaluait périodiquement ses moyens personnels, comme ceux de ses diocésains éventuels, tout en s’affirmant convaincu que les gouvernements du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse compléteraient la pension annuelle de £50 que l’Assemblée de l’Île-du-Prince-Édouard avait votée pour lui en 1825.

L’établissement d’un collège classique qui formerait d’éventuels séminaristes était un autre élément essentiel de la campagne d’indépendance que menait MacEachern. Il se battait pour cela depuis trente ans. En 1794, ses paroissiens écossais de l’île lui avaient acheté à St Andrews une ferme de 200 acres pour aider à subvenir aux besoins d’un établissement de ce genre, et depuis MacEachern envisageait de construire un collège qui préparerait des prêtres nés dans la région. Mais, au fil des ans, faute d’autorité, d’instituteurs ou de fonds, il n’avait pu mettre son projet à exécution. En 1819, comme McDonell poursuivait des efforts semblables dans le Haut-Canada et Burke en Nouvelle-Écosse, on avait envisagé la création d’un séminaire régional, mais tout espoir s’était envolé l’année suivante, à la mort de Burke. Après 1825, MacEachern relança l’idée avec William Fraser*, qui allait plus tard succéder à Burke comme vicaire apostolique de la Nouvelle-Écosse. En réglant théoriquement le problème des candidats à la prêtrise, le collège éliminerait l’une des objections majeures à la création d’un diocèse indépendant. Mais la remise constante du projet plaçait MacEachern dans un cercle vicieux : il avait besoin du collège pour établir sa crédibilité comme candidat au poste d’évêque indépendant, mais il lui fallait détenir l’autorité d’un évêque pour rassembler les fonds nécessaires à l’ouverture du collège.

Ce collège n’avait pas qu’une insaisissable signification ecclésiastique ; c’était aussi un symbole politique. À l’Île-du-Prince-Édouard, la campagne en faveur de l’émancipation des catholiques commença pour de bon en 1825 par une pétition à l’Assemblée. Un long débat dans la presse locale suivit en 1826 et, en 1827, on présenta une deuxième pétition, qui ne donna aucun résultat. Dans l’esprit de MacEachern, il semble que le collège aurait eu pour fonction, en plus d’instruire des laïques catholiques, de montrer que la population catholique avait des ressources, de la culture et de l’éducation, bref de prouver qu’elle était prête à l’émancipation civile. C’est peut-être avec cette idée en tête qu’au printemps de 1829 MacEachern demanda à l’Assemblée de l’île une subvention pour aider à la fondation d’un collège classique. Déterminée à ouvrir son propre établissement non confessionnel, l’Assemblée refusa poliment. Finalement, l’émancipation des catholiques et l’indépendance de MacEachern se réaliseraient avant la construction du collège.

En mai 1829, MacEachern écrivait à son archevêque : « La pénurie de prêtres dans [nos] contrées est angoissante, déplorable et honteuse à l’extrême ! ! ! Et il est terrible de songer que le Canada, selon toutes apparences, n’y apportera de remède ni dans les années à venir ni jamais. Cette pensée suffit à troubler un saint. » Cependant, sans qu’il le sache, la libération de MacEachern était proche. Répondant enfin à ses demandes persistantes, le Saint-Siège créa le 11 août 1829 le diocèse de Charlottetown, qui comprenait l’Île-du-Prince-Édouard, le Nouveau-Brunswick et les îles de la Madeleine. MacEachern, alors âgé de 70 ans, fut choisi comme évêque. Mais les retards et l’incertitude ne semblaient jamais devoir finir : le bref papal qui nommait MacEachern fut égaré entre Rome et l’île, et il n’en reçut un deuxième que le 14 septembre 1830. Deux mois plus tard, le 11 novembre, il prit officiellement possession de son siège lors d’une majestueuse cérémonie à Charlottetown.

Toutefois, contrairement à ce que MacEachern avait espéré, l’indépendance ne résolut pas tous les problèmes. En fait, l’expérience justifia en partie les objections de Québec à la création du diocèse. Les gouvernements ne versèrent pas de pensions supplémentaires. Et, ironiquement, un des premiers actes de MacEachern comme évêque de Charlottetown consista à s’assurer que le diocèse de Québec, dont il avait tant critiqué la négligence, continuerait d’envoyer des prêtres canadiens aux Acadiens du Nouveau-Brunswick. Assurer constamment une relève demeura, en fait, la préoccupation première de MacEachern. Avant 1830, le vicariat des Highlands, en Écosse, qui était tout aussi pauvre en prêtres, avait envoyé quelques missionnaires ; à compter de ce moment, il n’en envoya pratiquement plus. De même, la méthode fastidieuse et coûteuse qui consistait à envoyer des garçons dans les séminaires du Bas-Canada n’avait donné que des résultats mitigés. En 1826, MacEachern avait obtenu que deux jeunes gens aillent faire gratuitement leurs études au collège de la Propagande, à Rome, mais c’était une solution à long terme qui ne comblait guère les besoins du diocèse. Une étape plus importante à court terme fut franchie lorsque, le 30 novembre 1831, MacEachern et Mgr Fraser ouvrirent enfin leur collège régional à la résidence de MacEachern, à St Andrews. Toutefois, ce n’était guère plus qu’une école préparatoire, et elle ne répondait pas aux besoins immédiats.

Comme dans les années 1820, MacEachern dut donc se tourner surtout vers les ecclésiastiques irlandais qui, par divers moyens, aboutissaient dans les Maritimes. Certains, tels William Dollard*, futur évêque du Nouveau-Brunswick, se révélèrent tout à fait dignes de confiance. Mais c’était loin d’être le cas de tous, et MacEachern devait, encore une fois, s’employer à tenir tout son clergé sous sa houlette.

Les plus grandes difficultés de MacEachern provenaient du Nouveau-Brunswick. Quand le clergé et les laïques de cette colonie refusèrent de soutenir le St Andrew’s College, il en ouvrit un deuxième à Gedaic (près de Shediac), qui dut bientôt fermer pour cause de mauvaise administration et de manque de fonds. Au Nouveau-Brunswick, le foyer de désaffection était peut-être Saint-Jean, où existait depuis longtemps un courant de désobéissance envers l’autorité épiscopale. MacEachern y passa l’hiver de 1831 à examiner des rapports sur la conduite irrégulière du curé de la ville, John Carroll, ancien administrateur du vicariat de la Nouvelle-Écosse. Carroll souleva ses fidèles irlandais contre leur évêque écossais, et l’affaire prit l’allure détestable d’une bataille ethnique. Même lorsque MacEachern partit, après avoir suspendu les autorisations de Carroll et lui avoir remboursé les sommes que sa paroisse lui devait, la paix ne se rétablit pas complètement. Carroll finit par quitter les lieux, mais les laïques de Saint-Jean n’obéirent jamais à MacEachern que de mauvaise grâce, et il dut s’y résigner.

Par la suite, aucun incident majeur ne troubla le court épiscopat de MacEachern. En 1833, il confia le St Andrew’s College à un conseil d’administration qu’il présidait. L’année suivante, il quitta la résidence qu’il occupait à cet endroit et s’installa dans une nouvelle demeure, à Canavoy. Conscient que sa santé déclinait, il prit des mesures préliminaires pour se faire nommer un coadjuteur au printemps de 1835 ; personnellement, il favorisait la candidature de Bernard Donald Macdonald. Mais, pendant sa visite pascale aux missions du comté de Kings, à l’Île-du-Prince-Édouard, et avant que la nomination d’un coadjuteur ait pu être examinée plus avant, MacEachern fut atteint de paralysie et mourut quelques jours plus tard.

MacEachern devint l’une des figures dominantes de l’île pendant les premières années de la colonisation britannique. Sa longévité (il exerça son ministère durant cinq décennies) n’explique pas tout. Il faut aussi tenir compte de sa personnalité. Homme d’esprit et de bon sens, il était habile sans être rusé, fier sans être prétentieux, patient sans être passif. Auprès de ses fidèles, il était à la fois prêtre et médecin, instituteur et avocat, arbitre et juge. Indulgent devant leur hésitation à soutenir de leur dîme ses projets éducatifs et religieux – même si leur attitude lui nuisait – MacEachern, par son exemple, contribua beaucoup à accroître la confiance dans le leadership du clergé. Ses supérieurs canadiens déploraient son indifférence à l’égard des formalités et du décorum, mais cette qualité plaisait de toute évidence à ses paroissiens. « Le père MacEachern est adoré de ses gens », rapportait le père Jones à Mgr Hubert en 1792, peu après l’arrivée du nouveau missionnaire. Au cours de sa visite pastorale, 20 ans plus tard, Mgr Plessis notait à peu près les mêmes sentiments : « Les Écossais et les Acadiens s’applaudissent également de sa vigilance et de sa ponctualité [... il] sait se faire respecter de tous. » MacEachern rendait bien leur affection à ses chers Écossais et aux obéissants Acadiens. Il aimait moins les Irlandais, revêches et indépendants, et on l’accusait d’avoir des préjugés lorsqu’il se plaignait du clergé irlandais qui se conduisait mal et dont il devait s’accommoder. Toutefois, comme il demandait ouvertement aux évêques irlandais de lui envoyer des prêtres, on peut supposer que ses récriminations se fondaient moins sur la nationalité que sur des expériences malheureuses. En général, c’était là où MacEachern était le plus connu que son autorité était la plus respectée. Par exemple, ses difficultés continuelles au Nouveau-Brunswick s’expliquent en partie par le fait qu’il y avait peu œuvré comme missionnaire.

Le charme et l’amabilité qui faisaient de MacEachern un pasteur chéri de ses paroissiens l’aidèrent à entretenir avec les autorités civiles des relations en général excellentes dont il se servit pour obtenir de multiples petites concessions pour les catholiques. Le gouvernement de l’île lui manifesta son respect en lui accordant en 1825 une pension pour « services méritoires » et, à compter de 1834, en versant une subvention annuelle au St Andrew’s College. Il lui marqua sa confiance en le nommant commissaire de la voirie en 1825 et juge de paix en 1829. MacEachern ne dirigea pas la campagne menée pour l’émancipation des catholiques dans les Maritimes, mais par son ascendant il facilita certainement l’adoption de la loi votée à cet effet par l’Assemblée de l’Île-du-Prince-Édouard en avril 1830. Comme MacEachern avait grandi et travaillé dans des milieux où la pratique de sa religion dépendait de l’indulgence des autorités, il fut toujours très loyal envers la couronne. Aussi y avait-il, derrière la bienveillance des gouvernants à son égard, quelque chose de plus que du respect pour sa personnalité : « Une relève ecclésiastique fidèle au gouvernement, rappelait-il à un fonctionnaire britannique dans une lettre de novembre 1827, enseignerait à ses ouailles à être des sujets paisibles et utiles. » Les deux parties avaient intérêt à maintenir de bonnes relations.

Dans l’ensemble, MacEachern entretint aussi des rapports cordiaux avec la population protestante. Populaire en tant qu’individu auprès des non-catholiques, il veillait à ne pas éveiller les animosités religieuses, toujours latentes. Jusqu’à ce que son évêque le lui ordonne, en 1813, il ne portait même pas la soutane. Grâce à son tact, les protestants ne voyaient pas en lui une menace. Des laïques protestants allèrent même jusqu’à donner des terres pour la construction de chapelles catholiques et à promettre de l’argent pour le collège catholique de MacEachern. En cette époque d’adoucissement général du sentiment anti-catholique, MacEachern contribua à maintenir une harmonie relative entre les groupes religieux.

L’œuvre missionnaire d’Angus Bernard MacEachern eut des retombées sur toute la région des Maritimes, et ce qu’il lui apporta de plus précieux, exception faite de la Nouvelle-Écosse, fut peut-être l’indépendance ecclésiastique. Son épiscopat, qui ne dura que six ans, fut trop bref pour qu’il puisse consolider cet acquis. MacEachern demeura toujours un missionnaire et son diocèse continua d’être un diocèse missionnaire. C’est à l’Île-du-Prince-Édouard que son influence fut la plus déterminante. À son arrivée, la population catholique comprenait environ 200 familles et avait 2 lieux de culte ; au terme de ses 45 années de ministère, elle comptait environ 15 000 personnes et avait 18 églises ou chapelles. Quand il avait débarqué dans la colonie, le catholicisme était officiellement proscrit ; à sa mort, presque toutes les incapacités avaient été levées. De manière à la fois tangible et intangible, MacEachern assura une position solide au catholicisme dans l’Île-du-Prince-Édouard. Au moment de sa mort, ses fidèles le considéraient déjà comme un héros ; en quelques années, il entra dans la légende de l’île.

G. Edward MacDonald

AAQ, 310 CN, I (mfm à la Charlottetown Public Library).— Arch. of Scots College (Pontifical) (Rome), Vicars Apostolic, corr. de A. B. MacEachern et William Fraser à Paul MacPherson et Angus MacDonald (transcriptions aux Arch. of the Diocese of Charlottetown).— Arch. of the Diocese of Charlottetown, Box 1, item 1 ([A. B. Burke], « Notes on Bishop MacEachern » et « The Right Reverend Æneas B. MacEachern ») ; box 2 ; box 7.— PAPEI, RG 16, land registry records, conveyance reg., liber 3 : fos 47, 57 ; liber 32 : fo 452 ; liber 39 : fo 302.— Supreme Court of P.E.I. (Charlottetown), Estates Division, liber 3 : fo 71 (testament d’A. B. MacEachern) (mfm aux PAPEI).— J.-O. Plessis, « Journal de deux voyages apostoliques dans le golfe Saint-Laurent et les provinces d’en bas, en 1811 et 1812 [...] », le Foyer canadien (Québec), 3 (1865) : 73–280.— Prince Edward Island Register, 27 oct. 1825, 21 févr.–6 juin 1826, 3 avril 1827, 17, 24 mars, 30 juin 1829.— Royal Gazette (Charlottetown), 20 déc. 1831, 22–29 janv. 1833, 22 avril 1834, 28 avril 1835.— F. W. P. Bolger, « The first bishop », The Catholic Church in Prince Edward Island, 1720–1979, M. F. Hennessey, édit. (Charlottetown, 1979), 22–57.— Johnston, Hist. of Catholic Church in eastern N.S.— G. E. MacDonald, « And Christ dwelt in the heart of his house » : a history of St. Dunstan’s University, 1855–1955 » (thèse de ph.d., Queen’s Univ., Kingston, Ontario, 1984).— J. C. Macmillan, The early history of the Catholic Church in Prince Edward Island (Québec, 1905).— James Morrison, « Roman Catholic Church [...] », Past and present of Prince Edward Island [...], D. A. MacKinnon et A. B. Warburton, édit. (Charlottetown, [1906]), 277–295.— [G.]E. MacDonald, « The good shepherd : Angus Bernard MacEachern, first bishop of Charlottetown », Island Magazine, no 16 (automne-hiver 1984) : 3–8.— E. J. Mullally, « A sketch of the life and times of the Right Reverend Angus Bernard MacEachem, the first bishop of the Diocese of Charlottetown », SCHEC Report, 13 (1945–1946) : 71–106.— Terrence Murphy, « The emergence of Maritime Catholicism, 1781–1830 », Acadiensis (Fredericton), 13 (1983–1984), no 2 : 29–49.

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G. Edward MacDonald, « MacEACHERN, ANGUS BERNARD », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 6, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 31 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/maceachern_angus_bernard_6F.html.

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Auteur de l'article:   G. Edward MacDonald
Titre de l'article:   MacEACHERN, ANGUS BERNARD
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 6
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1987
Année de la révision:   1987
Date de consultation:   31 octobre 2014