DCB/DBC Mobile beta
+

MURCHIE, JAMES, fermier, homme d’affaires, juge de paix, officier de milice et homme politique, né le 16 août 1813 à St Stephen (St Stephen-Milltown, Nouveau-Brunswick), fils de Daniel Murchie et de Janet Campbell ; le 1er novembre 1836, il épousa Mary Ann Grimmer, et ils eurent six fils et cinq filles, puis en janvier 1860 Margaret Jane Thorpe, et de ce mariage naquirent deux fils et une fille ; décédé le 27 mai 1900 à Milltown (St Stephen-Milltown).

À la veille de la guerre d’Indépendance américaine, le grand-père de James Murchie, Andrew Murchie, quitta Paisley, en Écosse, pour s’établir dans les Treize Colonies avec sa femme et ses fils. Une fois le conflit terminé, ils passèrent au Nouveau-Brunswick ; en 1789, ils occupaient une terre dans la paroisse St Stephen. Daniel, fils d’Andrew, épousa Janet Campbell, elle aussi d’origine écossaise, et ils eurent neuf enfants. Leur quatrième fils, James, grandit dans la ferme paternelle, fréquenta l’école publique à Old Ridge, puis travailla avec son père à cultiver la terre durant l’été et à abattre des arbres l’hiver. En 1836, il épousa Mary Ann Grimmer, fille d’un homme d’affaires de St Stephen, et s’installa avec elle dans la ferme dont il avait fait l’acquisition.

Durant 17 ans, Murchie allait travailler selon le cycle qu’il avait connu avec son père. Issu d’un milieu modeste, donc peu en mesure d’obtenir des capitaux, il n’avait d’autre choix que de tirer le meilleur parti possible des forêts et de la campagne. Comme la plupart des fermiers-bûcherons de l’époque, il possédait un boisé qui lui rapportait un peu, mais en général il faisait de l’abattage sur les terres de la couronne ou celles des marchands de bois de la rivière Sainte-Croix. Dans les deux cas, le bois allait aux marchands, soit qu’ils l’aient commandé d’avance par contrat, soit qu’ils l’achètent par la suite.

Murchie se rendait compte que, pour détenir du pouvoir et mener ses affaires à sa guise, il fallait posséder des terres à bois. Traditionnellement, au Nouveau-Brunswick, seuls ceux qui louaient de vastes étendues de terres de la couronne avaient accès à cette ressource. Après que la chambre d’Assemblée eut obtenu l’administration de ces terres, en 1837, elle accorda généralement des baux de cinq ans en échange d’un versement de dix shillings le mille carré et d’un modeste droit de coupe sur chaque tonne de bois. Selon son propre témoignage, Murchie amassa son capital initial dans les années 1840 en louant d’abord de petites concessions, puis progressivement sa situation s’améliora au point qu’il louait plusieurs milliers d’acres et employait des équipes de bûcherons.

Murchie édifia sa fortune lentement. Durant 17 ans, il demeura un fermier et un petit bûcheron : il travaillait dans la forêt avec ses hommes et vendait son bois aux propriétaires de scieries de la région de St Stephen. Puis, en 1853, avec les 20 000 $ qu’il avait amassés, il décida de se faire marchand de bois et fit l’acquisition d’une scierie dans la partie de la paroisse St Stephen appelée Milltown. Il y ouvrit également un magasin général grâce auquel il pouvait faire du troc. Par la même occasion, il quitta sa ferme et s’installa à Milltown, où il fit construire une jolie maison de bois à trois étages pour loger sa famille de plus en plus nombreuse.

Divisions économiques et dissensions religieuses régnaient alors à Milltown. Plusieurs années auparavant, les propriétaires des scieries avaient provoqué la colère de leurs ouvriers en exigeant qu’ils prolongent leurs journées et travaillent sept jours par semaine durant les mois de production. Les ouvriers avaient résisté, et la situation s’était compliquée davantage quand l’Église méthodiste wesleyenne, confession dominante dans la localité, les avait appuyés. Les ouvriers méthodistes, estimait-elle, étaient privés du droit de remplir leurs devoirs religieux. Dans l’affrontement qui suivit, le temple méthodiste fut incendié, et la plupart des propriétaires de scierie, après avoir dénoncé l’autoritarisme et l’arbitraire de l’Église, prirent l’initiative d’organiser dans Milltown une assemblée congrégationaliste. C’était une secte pour gens à l’aise : elle se finançait au moyen d’un impôt sur la valeur de la propriété de ses membres. Murchie et sa famille étaient méthodistes mais, une fois à Milltown, ils s’intégrèrent à l’assemblée congrégationaliste. C’était symptomatique du changement qui s’opérait dans sa situation sociale : le lieutenant-gouverneur venait tout juste de le nommer juge de paix du comté de Charlotte, et il allait bientôt devenir capitaine de milice.

De 1857 à 1871, la population de la paroisse St Stephen passa de 2 868 à 6 515 habitants, en bonne partie à cause de l’essor de l’industrie forestière. Murchie bénéficia de cette prospérité plus que quiconque. Bientôt, son usine de Milltown compta trois séries de scies ; il en installa une autre à Rankins Mills (Benton), sur la rivière Saint-Jean, où il construisit aussi une usine à scies rotatives. Il acheta des lots riverains et érigea des quais et des scieries sur les deux rives de la Sainte-Croix, soit à St Stephen et à Calais, dans le Maine. En 1859, il se lança dans le transport maritime en achetant un bateau. Au cours des dix années suivantes, il fit construire plusieurs autres bâtiments, et sa flotte transporta des cargaisons en Australie, aux îles Canaries et en Amérique du Sud. Surtout, il continua d’accumuler des concessions forestières, tant pour approvisionner ses scieries que pour faire fructifier son capital. Ses achats les plus importants avant 1861 furent 20 536 acres de terres de la couronne. Il réalisa la plupart de ces transactions en étroite collaboration avec son beau-père, « Honest » John McAdam, alors arpenteur général du Nouveau-Brunswick. Murchie et McAdam obtinrent frauduleusement la plus grande partie de ces terres en faisant déposer des demandes de concessions de terres de la couronne par des employés de Murchie. Une fois que ceux-ci avaient obtenu les terres, ils les revendaient à McAdam et à Murchie. Ces transactions et d’autres du même genre furent mises à jour en 1861, et McAdam fut congédié à la suite d’une enquête officielle.

Tout en exploitant son entreprise, Murchie se trouvait au cœur des principales activités des marchands de bois en vue de la Sainte-Croix. Une douzaine de familles, issues en bonne partie des clans élargis des Todd, Eaton, Porter, McAllister, Mark et Chipman, dominaient la vie économique de la région. Ce groupe avait la haute main sur la St Stephen’s Bank, dont les billets étaient la monnaie la plus répandue dans l’ouest du Nouveau-Brunswick et l’est du Maine. Murchie fit partie du conseil d’administration de cette banque durant plus de 20 ans. Promoteur de lignes de chemin de fer au Nouveau-Brunswick et au Maine, il fut vice-président de la New Brunswick and Canada Railroad Company et administrateur de la St Croix and Penobscot Railroad Company. En outre, il fut président de la St Croix Lloyds Insurance Company.

Dès 1860, les 20 000 $ de capital accumulé de Murchie étaient passés à plus de 85 000 $. En outre, la production des scieries qu’il possédait du côté de Calais lui rapportait annuellement plus de 70 000 $. En 1871, aux fins de l’impôt, ses propriétés de la paroisse St Stephen furent évaluées à 50 000 $, ce qui était très en deçà de leur valeur. La même année figuraient, au nombre de ses biens, une fabrique de haches dont la production annuelle représentait 25 000 $, des voiliers et des vapeurs qui jaugeaient respectivement 1 800 et 500 tonneaux.

Dans la même période, la famille de Murchie s’accrut et se modifia aussi rapidement que sa prospérité matérielle. En 1857, quelques mois après avoir accouché de son treizième enfant, Mary Ann Murchie mourait. Trois ans plus tard, Murchie épousa une femme de 29 ans, Margaret Jane Thorpe, avec qui il eut trois enfants. En 1871, la maison de Milltown abritait Murchie, sa femme, ses huit fils, trois de ses filles, deux brus et deux domestiques irlandaises.

Murchie s’enorgueillissait de savoir estimer un peuplement forestier, abattre des arbres, mesurer des billes et mettre le bois au flottage. Formés au même métier, ses fils firent aussi l’apprentissage d’un aspect de l’administration et, le moment venu, s’intégrèrent à l’entreprise. Les quatre ainés devinrent associés de la compagnie, qui prit le nom de James Murchie and Sons, et trois des plus jeunes devinrent marchands commissionnaires à St Stephen. Les filles épousèrent des membres du milieu des affaires de la Sainte-Croix ; dans les années 1880, deux d’entre elles épousèrent des fils du puissant clan Eaton, principaux rivaux de Murchie dans la lutte pour la suprématie économique dans la région.

La vie de Murchie connut encore des bouleversements après 1871. Après la mort de Margaret Jane en 1872, Murchie ne se remaria jamais. Au fur et à mesure qu’il fut libéré par ses quatre aînés d’une bonne part de l’administration de l’entreprise, il se consacra davantage à d’autres occupations. Aux élections provinciales de 1874, il brigua donc les suffrages dans la circonscription de Charlotte sous la bannière libérale-conservatrice. Une seule question suscita d’importants débats pendant la campagne : le Common Schools Act, qui avait imposé en 1871 les écoles non confessionnelles et obligé tous les propriétaires de la province à les financer par un impôt. Vivement contestée par les catholiques, cette loi était à la source d’une crise constitutionnelle qui ne se terminerait qu’en 1875, au moment où le comité judiciaire du Conseil privé conclurait qu’elle n’allait pas à l’encontre de la constitution. Murchie se présenta comme partisan des écoles publiques et remporta la victoire haut la main.

Le mandat de Murchie à l’Assemblée se déroula sans incident. À titre de membre du gouvernement de George Edwin King*, il appuya la proposition qui entérinait l’interprétation du Conseil privé sur la loi des écoles publiques, vota pour le projet de loi qui constituait juridiquement l’ordre d’Orange et contre celui qui autorisait les confessions religieuses à ouvrir des écoles de réforme dans chaque comté. Il se dissocia cependant de son parti en votant pour une proposition qui prévoyait, à l’intention des fermiers acadiens, l’impression en français des rapports sur l’agriculture. L’intervention la plus notable de Murchie fut de faire adopter en 1875 un projet de loi qui ramenait à un demi-cent l’acre la taxe sur les concessions non défrichées. Comme il était, dans la province, l’un des plus gros propriétaires de terres en friche, son intervention était effrontément intéressée. Le projet de loi avait pour effet de transférer aux petits fermiers propriétaires de terres mises en valeur le fardeau de la taxation locale dans les régions rurales. Il suscita de vives controverses et ne fut adopté que par 18 voix contre 16. Murchie ne se présenta pas aux élections de 1878. Les motifs de sa décision et de son appui au Wildlands Tax Act ne sont pas difficiles à établir. Le marché du bois néo-brunswickois s’était effondré à la fin de 1874 et demeurerait stagnant jusqu’à la fin de la décennie. Parmi les grandes entreprises forestières de la Sainte-Croix en 1874, deux seulement, celles des Murchie et des Eaton, avaient encore une production importante dix ans plus tard.

Cette crise et le droit protecteur que le gouvernement fédéral de sir John Alexander Macdonald décida d’imposer sur une variété de produits manufacturés convainquirent bon nombre des principaux hommes d’affaires de St Stephen du fait que, s’ils voulaient relancer l’économie régionale et se refaire une situation, ils devaient jeter les bases d’une industrie manufacturière. Au début de 1880, un groupe de marchands de bois lança donc le projet d’une grande filature de coton. Avec l’aide de capitalistes du Rhode Island, ils réussirent à former la St Croix Cotton Manufacturing Company et à ouvrir en 1881, sur la Sainte-Croix, une filature qui était la deuxième en importance au Canada. Promoteur et actionnaire de la compagnie, Murchie en fut par la suite président. Son fils aîné, John G., fit partie du conseil d’administration de l’entreprise avant qu’elle ne s’intègre au cartel de la Canadian Colored Cotton Mills Company en 1892.

Néanmoins, les intérêts que Murchie possédait dans le coton, comme dans les chemins de fer, demeuraient secondaires par rapport à ses intérêts forestiers. Malgré de graves revers financiers, dont l’incendie de trois scieries et la perte de plusieurs navires en mer, son entreprise survécut et prospéra même dans les années 1870 et 1880, en partie parce qu’elle possédait d’immenses concessions forestières. Murchie continuait d’en acquérir chaque fois qu’il le pouvait, même en période de ralentissement des affaires. En 1890, l’entreprise possédait probablement près de 200 000 acres, dont le quart environ dans le Maine et le reste au Nouveau-Brunswick et dans la province de Québec. Elle avait alors des scieries dans la vallée de la Saint-Jean, soit à Edmundston et à Deer Lake. À Princeton, dans le Maine, elle fabriquait des caisses d’oranges pour la Floride et la Sicile. En 1883, selon une étude fédérale sur l’industrie, les investissements personnels de Murchie à St Stephen et à Milltown seulement atteignaient les 220 000 $ ; seule la compagnie de coton, dont le capital s’élevait à un million de dollars, le précédait sur la liste. En 1891, l’entreprise chiffrait ses exportations de l’année à 25 millions de pieds de bois long, 30 millions de lattes et 65 millions de bardeaux.

Murchie mourut à Milltown dans sa quatre-vingt-septième année ; son entreprise était alors l’unique grande industrie forestière qui subsistait sur la Sainte-Croix. Veuf depuis 28 ans, il laissait dans le deuil sept fils et cinq filles. On évalua sa succession personnelle, soit le sixième de la James Murchie and Sons, à 144 000 $. En outre, il possédait près de 11 000 acres de terres à bois, des actions de deux scieries et dix lots de ville acquis à titre personnel. Fait peut-être surprenant, il mourut intestat.

Sous bien des aspects, James Murchie était un personnage héroïque ; les hommes avec qui il travailla pendant la plus grande partie de sa vie lui témoignaient beaucoup de respect. À l’instar d’Alexander Gibson*, qui grandit dans le même milieu vers la même époque, il était issu d’une famille modeste et avait travaillé de nombreuses années en forêt. « Doué d’une constitution de fer, d’une volonté forte et d’une [grande] capacité de travail », c’était aussi un homme d’affaires rusé, attaché à ses propres intérêts, qui savait très bien ce qu’il voulait et ne reculait devant rien pour l’obtenir. Parmi les magnats du bois qui dominèrent l’économie du Nouveau-Brunswick durant la plus grande partie du xixe siècle, il fut l’un de ceux qui se taillèrent la situation la plus enviable et la conservèrent le plus longtemps.

Thomas William Acheson

Des arbres généalogiques de la famille Murchie se trouvent à la résidence construite par James Murchie à Milltown (St Stephen-Milltown), N.-B., qui est maintenant le Charlotte County Museum.

AN, RG 31, C1, 1871, Charlotte County, schedules 6, 8.— APNB, MC 1156 ; RG 7, RS63, 1900, James Murchie ; RG 18, RS 148, C 14/1871.— Canada, Parl., Doc. de la session, 1885, n° 37 : 184–185.— I. C. Knowlton, Annals of Calais, Maine, and St. Stephen, New Brunswick [...] (Calais, 1875 ; réimpr., St Stephen[-Milltown], [1977]), 205.— N.-B., House of Assembly, Journal, 1861, app., crown land evidence, particulièrement page 132 ; 1875 : 21, 69, 90, 178–179 ; 1878 : 146, 157.— StCroix Courier (St Stephen), 21 avril 1892.— T. W. Acheson, « Denominationalism in a loyalist county ; a social history of Charlotte, 1783–1940 » (thèse de m.a., Univ. of N.B., Fredericton, 1964), 137–139.— H. A. Davis, An international community on the St. Croix, 1604–1930 (Orono, Maine, 1950), 270, 272.— Peter DeLottinville, « The St. Croix Cotton Manufacturing Company and its effect on the St. Croix community, 1880–1892 » (thèse de m.a., Dalhousie Univ., Halifax, 1980), 71–72.— T. W. Acheson, « The National Policy and the industrialization of the Maritimes, 1880–1910 », Acadiensis (Fredericton), 1 (1971–1972), n° 2 : 1–28.

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Thomas William Acheson, « MURCHIE, JAMES », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 2 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/murchie_james_12F.html.

Information à utiliser pour d'autres types de référence bibliographique

Permalien: http://www.biographi.ca/fr/bio/murchie_james_12F.html
Auteur de l'article:   Thomas William Acheson
Titre de l'article:   MURCHIE, JAMES
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1990
Année de la révision:   1990
Date de consultation:   2 octobre 2014