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PLAMONDON, JACQUES-ÉDOUARD, notaire et conférencier, né le 18 octobre 1862 à Québec, fils de Jacques Plamondon, navigateur, et d’Émilie Chalifou ; le 25 mai 1891, il épousa à Charlesbourg, Québec, Marie-Isabelle Simard, et ils eurent huit enfants ; décédé le 13 octobre 1928 dans sa ville natale, et inhumé le 16 au cimetière Saint-Charles, Québec.

Jacques-Édouard Plamondon fréquente le petit séminaire de Québec de 1876 à 1884. Il y obtient plusieurs prix de fin d’année, dont le deuxième prix d’excellence en rhétorique (1882), le deuxième prix en instruction religieuse (1883) et le deuxième prix en philosophie (1884). Après ses études classiques, il s’inscrit à la faculté de droit de l’université Laval où il obtient son baccalauréat en 1887. Admis au notariat le 6 octobre de la même année, il pratique dès lors le droit à Québec, dans le quartier Saint-Roch. Plamondon jouit certainement d’une bonne réputation auprès de ses confrères, puisqu’il exerce la fonction d’inspecteur des greffes de notaires du mois d’août 1903 jusqu’à l’année 1918 et publie quelques articles de doctrine dans la Revue du notariat de Lévis. Actif dans la vie civile, il figure (avec entre autres Stanislas-Alfred Lortie*) au nombre des fondateurs de la Libre Parole, hebdomadaire de Québec lancé en 1905 qui adopte une orientation nationaliste et qui respecte les préoccupations sociales de l’Église, tout comme son homonyme français. Il y écrit quelques articles de nature politique.

À la fin du xixe siècle et au début du xxe, l’antisémitisme se manifeste avec vigueur dans plusieurs pays occidentaux. Une littérature pamphlétaire et, plus encore, la tenue de procès retentissants comme ceux qui ont mis en cause Alfred Dreyfus en France, Menahem Mendel Beilis en Russie et Leo Frank aux États-Unis, témoignent de cette montée de la haine à l’égard des Juifs. Au même moment, dans la province de Québec, une élite clérico-nationaliste se fait la propagandiste de l’antisémitisme, auquel certains groupements religieux, sociaux ou politiques (comme l’Action sociale catholique et l’Association catholique de la jeunesse canadienne-française) se montrent réceptifs. C’est dans ce contexte que, le 30 mars 1910, Plamondon prononce une conférence antisémite à l’école du Sacré-Cœur, tenue par les Frères des écoles chrétiennes dans la paroisse Saint-Roch, à Québec – ville qui compte alors environ 75 familles juives, pour la plupart actives dans le commerce –, sous les auspices du Cercle Charest de l’Association catholique de la jeunesse canadienne-française. Il y avait été invité par les notaires Arthur Duval et Jules Vallerand, qui lui auraient même suggéré le sujet à traiter. Plamondon puise l’essentiel de ses propos dans des ouvrages français à caractère antisémite, dont la France juive, essai d’histoire contemporaine et le Testament d’un antisémite, œuvres d’Édouard Drumont publiées à Paris respectivement en 1886 et 1891, et le Juif-Talmudiste, résumé succinct des croyances et des pratiques dangereuses de la juiverie, présenté à la considération de tous les chrétiens, publié à Paris en 1888 par Maximilien de Lamarque. Dès le départ, Plamondon affirme que « le Juif, par ses croyances et par ses actes, est l’ennemi de notre foi, de notre vie, de notre honneur et de nos biens ». Une bonne part de l’allocution dénonce des passages du Talmud, texte sacré de la tradition juive qui inciterait à la haine à l’égard du chrétien et qui cautionnerait même les pires crimes. Plamondon reproche aux Juifs de ne pas se plier à l’observance du dimanche et exhorte entre autres son auditoire à cesser d’encourager leurs activités commerciales. La conférence paraît dans la Libre Parole le 16 avril et est diffusée par la suite sous forme d’une brochure imprimée par le journal et intitulée le Juif : conférence donnée au Cercle Charest de l’A.C.J.C., le 30 mars 1910.

Dans les jours qui suivent la conférence, de vifs échanges se poursuivent dans les périodiques de Québec : d’une part, des journaux catholiques (la Libre Parole et l’Action sociale), d’autre part, des journaux libéraux (la Vigie et le Soleil). De plus, au début du mois de juin, des jeunes gens insultent des Juifs en reprenant les accusations de Plamondon, en attaquent et molestent certains autres, brisent des carreaux de la synagogue et de la maison de Benjamin Ortenberg, commerçant juif établi à Québec. Des arrestations et des poursuites s’ensuivent ; des sept inculpés, âgés de 12 et 13 ans, cinq sont condamnés à verser des amendes.

Des actions en dommages-intérêts pour libelle diffamatoire sont également entreprises contre Plamondon, à titre de conférencier, et René Leduc, comme imprimeur de la brochure, par Louis Lazarovitz, président de la congrégation Baïs Israël (qui regroupe des personnes de religion juive résidant à Québec), et Ortenberg. Ce dernier retient les services de Lawrence Arthur Dumoulin Cannon*, futur juge de la Cour suprême du Canada. Lazarovitz compte sur trois avocats de Montréal : Samuel William Jacobs*, Louis Fitch et Gui-Casimir Papineau-Couture. Les défendeurs font appel à des avocats proches des milieux nationalistes. Eusèbe Belleau, professeur de droit à l’université Laval et nommé bâtonnier du barreau de Québec l’année même du procès, assume la défense de Plamondon. Joseph-Édouard Bédard, qui s’est joint au programme nationaliste d’Henri Bourassa* après avoir quitté les rangs du Parti libéral fédéral, représente Leduc. Jules-Alfred Lane agit à titre d’avocat-conseil ; ancien député libéral de Québec-Est, il a fait la lutte à l’équipe du maire Simon-Napoléon Parent* et serait devenu conseiller municipal dans le quartier Saint-Roch.

Le procès se tient du 19 au 22 mai 1913 et suscite énormément d’intérêt. Dans sa déclaration, Ortenberg allègue que Plamondon a agi dans le but de lui causer du tort, ainsi qu’à ses coreligionnaires et compatriotes. Il réclame la somme de 500 $ à titre de dédommagements pour atteinte à son honneur et perte d’une partie de sa clientèle. L’action poursuit manifestement un second objectif : empêcher la tenue d’autres conférences de cette nature dans une ville où les Juifs ne constituent qu’une minorité. Comme la quasi-totalité d’entre eux s’adonnent au commerce, plusieurs ont pu craindre les effets du boycottage suggéré par Plamondon. Le rabbin Herman Abramowitz*, appelé à témoigner, est encore plus explicite quant aux dangers de la diffusion de publications antisémites ; il établit un lien entre cette affaire et les troubles qu’ont connu les Juifs en Europe.

Le juge Albert Malouin de la Cour supérieure de la province de Québec, pour le district de Québec, déboute Ortenberg et Lazarovitz. Les propos de Plamondon visant la communauté juive en général, ce dernier n’a pas porté atteinte aux droits d’une personne en particulier. Cette décision est conforme à la jurisprudence de cette époque où une personne est en principe libre d’exprimer ses vues, même si elles ont un caractère vindicatif, sinon haineux, contre des groupes ethniques ou religieux. Seule la personne qui peut prouver qu’elle a été personnellement la cible de la diffamation et qu’elle a subi un préjudice peut, en son nom propre, intenter une action en dommages-intérêts.

Ortenberg porte aussitôt le jugement en appel devant un tribunal composé du juge en chef de la province, Horace Archambeault*, et des juges Norman William Trenholme, Alexander George Cross, Henry George Carroll* et Louis-Rodolphe Roy. Outre qu’il affirme rester fidèle à la jurisprudence applicable au libelle, le tribunal reconnaît le droit d’action pour diffamation aux membres d’une collectivité lorsque celle-ci est peu nombreuse, la diffamation pouvant alors atteindre personnellement les membres d’un tel groupe. Le 28 décembre 1914, la cour condamne donc les défendeurs, Plamondon et Leduc, à verser respectivement 50 $ et 25 $ à Ortenberg.

En février 1919, Jacques-Édouard Plamondon fait à nouveau la manchette à la suite d’un détournement de fonds d’une succession. Le juge, convaincu qu’il souffrait de démence au moment du méfait, ordonne son internement à l’hôpital Saint-Michel-Archange, où il demeurera pendant au moins cinq ans. Un rapport médical révèle que Plamondon, durant toute sa vie, aurait souffert d’une certaine exaltation religieuse. Au mois de septembre suivant, la Chambre des notaires de la province de Québec le destitue. L’affaire Plamondon révèle la présence de l’antisémitisme dans la ville de Québec, et montre la détermination de cette communauté juive à contrecarrer les attaques dont elle a été victime en recourant à l’appareil judiciaire.

Sylvio Normand

La conférence de Jacques-Édouard Plamondon a été publiée sous le titre le Juif : conférence donnée au Cercle Charest de l’A.C.J.C., le 30 mars 1910 (Québec, [1910 ?]).

AC, Québec, État civil, Catholiques, Cimetière Saint-Charles (Québec), 16 oct. 1928.— ANQ-Q, CE301-S7, 25 mai 1891 ; S22, 19 oct. 1862 ; CN301-S369, 1887–1919 ; E17, dossier 819 (1919) (versement 1960-01-036/370) ; dossier 1651 (1924) (versement 1960-01-036/462) ; dossier 3050 (1921) (versement 1960-01-036/407) ; TP9, S1, SS5, SSS1, dossier 940 (1914) (Ortenberg c. Plamondon) (versement 1960-01-352/157) ; dossier 941 (1914) (Ortenberg c. Leduc) (versement 1960-01-352/157) ; TP11, S1, SS2, SSS1, dossier 778 (1910) (Ortenberg c. Plamondon) (versement 1960-01-053/563) ; TP12, S1, SS1, SSS1, dossiers 200591–200606 (1918–1919) (le Roi c. Plamondon) (versement 1960-01-357/186).— Annuaire, Québec et Lévis, 1910.— Dominion Law Reports (Toronto), 14 (1913).— J. Hamelin et al., la Presse québécoise, 4 : 210s.— Histoire du catholicisme québécois, sous la dir. de Nive Voisine (2 tomes en 4 vol. parus, Montréal, 1984– ), tome 3, vol. 1 (Jean Hamelin et Nicole Gagnon, le xxe siècle :1898–1940, 1984).— Jacques Langlais et David Rome, Juifs et Québécois français : 200 ans d’histoire commune (Montréal, 1986).— « The Plamondon case and S. W. Jacobs », David Rome, compil., Canadian Jewish Arch. (Montréal), no 26 (1982).— Rapports judiciaires de Québec : Cour du banc du roi (Québec), 1915.— J.-E. Roy, Histoire du notariat au Canada depuis la fondation de la colonie jusqu’à nos jours (4 vol., Lévis, 1899–1902), 4.— Univ. Laval, Annuaire, 1884–1885.

Bibliographie générale

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Sylvio Normand, « PLAMONDON, JACQUES-ÉDOUARD », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 15, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 21 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/plamondon_jacques_edouard_15F.html.

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Auteur de l'article:   Sylvio Normand
Titre de l'article:   PLAMONDON, JACQUES-ÉDOUARD
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 15
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   2005
Année de la révision:   2005
Date de consultation:   21 avril 2014