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RAYMOND (Raimond), JOSEPH-SABIN, prêtre catholique, professeur, grand vicaire et auteur, né à Saint-Hyacinthe, Bas-Canada, le 13 mars 1810, fils de Joseph Raimond, marchand, et de Louise Cartier, décédé dans sa ville natale le 3 juillet 1887.

Joseph-Sabin Raymond étudie au séminaire de Saint-Hyacinthe de 1817 à 1826 ; il a comme professeurs d’anciens élèves du séminaire de Nicolet qui ont été recrutés par Antoine Girouard*, fondateur du séminaire de Saint-Hyacinthe. Après un an d’enseignement au collège de Chambly, il retourne au séminaire pour y demeurer jusqu’à sa mort. Il y enseigne successivement la philosophie (1832–1836) et la théologie (1852–1862), en plus d’occuper le poste de préfet des études (1841–1872, 1875–1876) et celui de supérieur (1847–1853, 1859–1883).

Au moment de son ordination, le 22 septembre 1832, Raymond connaît les écrivains catholiques français ; depuis le début des années 1830, il lit les œuvres de Hugues-Félicité-Robert de La Mennais, celles de Charles Forbes, comte de Montalembert, et il s’intéresse au journal l’Avenir (Paris), organe des écrivains catholiques libéraux. En 1833, il correspond avec La Mennais et, de 1839 à 1852, avec Montalembert dont il introduit la pensée dans le Bas-Canada ; il rencontrera la majorité des grands auteurs catholiques, dont Prosper Guéranger, François-René de Chateaubriand et Henri Lacordaire, lors d’un voyage en France et en Italie en 1842 et 1843. Ceux-ci jalonneront l’itinéraire religieux et intellectuel de Raymond et lui feront prendre conscience de « la nécessité des études religieuses ».

Cet engouement pour les catholiques libéraux et pour La Mennais est également partagé par l’auxiliaire de l’évêque de Québec à Montréal, Mgr Jean-Jacques Lartigue*. Toutefois, la condamnation prononcée à l’endroit de la philosophie de La Mennais dans l’encyclique Singulari nos, parue en 1834, devait toucher profondément Raymond ; celle-ci était qualifiée de « doctrine vaine, futile [et] incertaine ». Pour Raymond, c’est la rupture avec La Mennais, comme il le souligne dans un long texte, où il se soumet aux directives du Vatican, que Mgr Lartigue refuse de voir publier. Par cet article, Raymond se conformait à l’orthodoxie dans l’enseignement de la philosophie au séminaire de Saint-Hyacinthe et affichait une première reconnaissance publique de l’autorité papale. Il épousait ainsi la démarche de certains catholiques libéraux, comme Lacordaire et Montalembert, qui s’étaient dissociés des idées de La Mennais.

Raymond continue néanmoins son travail au séminaire durant les années 1830. Lors de la rébellion de 1837–1838, l’abbé ne reste pas à l’écart des débats importants, et, sans doute, partage-t-il l’idée que les évêques doivent adresser une requête au gouvernement en vue de conquérir certaines réformes démocratiques. Quoi qu’il en soit, il use de son influence en 1838 pour obtenir la libération de Charles Vidal, un patriote de Saint-Hyacinthe, ce qui lui aurait attiré les soupçons du colonel Bartholomew Conrad Augustus Gugy*. Parcourant l’Europe en 1842 et 1843, Raymond prend contact avec le journal l’Univers (Paris), avec les revues Annales de philosophie chrétienne (Paris) et l’Université catholique (Paris). Il constate que les institutions d’enseignement ou de recherche, à Paris et à Rome, retournent, dans leur programme, aux conceptions médiévales répandues à l’époque de l’Ancien Régime. Revenu au séminaire, Raymond se livre à des activités extra muros ; il collabore, de 1843 à 1852, aux Mélanges religieux sous l’égide de Mgr Ignace Bourget, évêque de Montréal, et y rédige des articles sur la civilisation ancienne et moderne, le moyen âge et les études religieuses. La direction des études demeure cependant sa principale préoccupation : instruire, « c’est notre manière à nous de combattre », écrit-il en 1844. Il est à la fois orateur et homme de rhétorique aux « exercices » de fin d’année du séminaire ; le préfet y entretient les collégiens et leurs parents des études religieuses, de la papauté, des devoirs du citoyen et de l’état de la société. Par ailleurs, la Revue canadienne publie les textes de ses allocutions.

À Saint-Hyacinthe, l’esprit du séminaire se répand graduellement. Ainsi, à l’Union catholique, sorte d’académie littéraire de collège fondée vers 1865, l’abbé Raymond prononce des conférences publiques sur la « force morale », « l’amour de la vérité », « l’intervention du prêtre dans l’ordre intellectuel et social » et sur « la tolérance », attaquant ainsi l’anticléricalisme de l’Institut canadien de Saint-Hyacinthe et de son porte-parole, Louis-Antoine Dessaulles*. Ce dernier riposte en dénonçant publiquement l’influence qu’exerce le séminaire sur le Courrier de Saint-Hyacinthe depuis 1861, ce qui engage les deux sommités de la ville dans une longue polémique, de janvier à juillet 1867. Au cœur de cette querelle, on retrouve deux questions politico-sociales majeures du xixe siècle : les rapports entre le pouvoir temporel et spirituel, et le rôle du clergé dans l’enseignement collégial en particulier. À cet effet, un décret du sixième concile provincial, tenu à Québec en 1878, recommandera aux collèges de donner à leurs élèves une solide formation de philosophie chrétienne.

Le clergé avait organisé l’enseignement universitaire ; il avait homogénéisé à la fois l’administration et l’enseignement des collèges classiques en affiliant ces derniers à la faculté des arts de l’université Laval. C’est dans ce contexte d’uniformisation que l’abbé Raymond et son collègue, l’abbé Isaac-Stanislas Lesieur-Désaulniers*, participeront à la « restauration officielle » de la philosophie médiévale du dominicain Thomas d’Aquin ; en 1873, la communauté des dominicains viendra s’installer à Saint-Hyacinthe, grâce aux demandes répétées de Raymond auprès de Lacordaire avant la mort de ce dernier en 1861.

En manifestant son approbation à la brochure de l’abbé Benjamin Pâquet*, le Libéralisme, parue à Québec en 1872, Raymond avait compris, comme Mgr Elzéar-Alexandre Taschereau*, la nécessité de dépolariser le débat entre le libéralisme et l’ultramontanisme ; d’ailleurs, pour l’abbé Raymond, ni le libéralisme ni le gallicanisme, tels que définis par Pie IX, n’existaient au Canada. Tout au plus existait-il un libéralisme catholique qui se voulait beaucoup plus une attitude conciliante envers le pouvoir civil et les libertés démocratiques qu’une doctrine. Cette prise de position l’engagera dans une polémique avec le journal le Nouveau Monde et Mgr Bourget au début de l’année 1873. Les écrits apologétiques de Mgr Raymond, devenu grand vicaire, se poursuivront durant les dernières années de sa vie ; différemment des évêques Bourget et Louis-François Laflèche*, cet éducateur et écrivain n’avait ni de ligne dure à maintenir ni de mandement à faire respecter. Il adopta plutôt la voie oblique d’un homme d’études qui avait appris les nuances et leur valeur dans la polémique comme dans les rapports de force.

L’activité de Joseph-Sabin Raymond illustre à souhait les retombées sociales de la mainmise cléricale dans le domaine de l’éducation. Raymond représente aussi l’orthodoxie en tant que professeur de philosophie et de théologie. Homme d’études, à la fine pointe des connaissances religieuses, il se dissociera toutefois de La Mennais pour se lier avec Rome. Au royaume canadien-français de l’ultramontanisme militant, Raymond fut « accusé » de « libéralisme catholique » ; mais son orthodoxie ne perdit rien à chercher des alliances nouvelles et des aménagements de circonstance. Une nouvelle position de force donnait au clergé après 1860 un ton de négociation nouveau avec le pouvoir politique. Raymond avait connu ce passage d’une Église « militante » à une Église « triomphante », avec ce qu’un tel changement apporte de nouveau dans l’allure et le contenu des discours et des œuvres.

Yvan Lamonde

Joseph-Sabin Raymond est l’auteur de nombreux ouvrages dont : De l’intervention du prêtre dans l’ordre intellectuel et social [...] (Saint-Hyacinthe, Québec, 1877) ; Devoir du citoyen [...] ([Saint-Hyacinthe], 1875) ; Devoirs envers le pape [...] (Montréal, 1861) ; Discours prononcé à la translation du corps de messire Girouard, au séminaire de St-Hyacinthe, le 17 juillet 1861 (Saint-Hyacinthe, 1861) ; Discours sur la nécessité de la force morale adressé aux membres de l’Union catholique, le 29 janvier 1865 (Montréal, 1865) ; Discours sur la tolérance prononcé devant l’Union catholique de Montréal, le 15 mars 1869 (Montréal, 1869) ; Dissertation sur le pape (Montréal, 1870) ; Éloge de messire I.-S. Lesieur Desaulniers prononcé à la distribution des prix du séminaire de St. Hyacinthe, le 7 juillet 1868 (Saint-Hyacinthe, 1868) ; Entretien sur les études classiques (Montréal, 1872) ; Entretien sur St. Thomas d’Aquin à l’occasion du sixième centenaire célébré en son honneur (Saint-Hyacinthe, 1874) ; Méditations sur la passion et le précieux sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ (Montréal, 1888) ; et Nécessité de la religion dans l’éducation (Saint-Hyacinthe, 1874).

Raymond a de plus signé, quelquefois sous les pseudonymes de S, d’un Canadien catholique ou d’un catholique, de nombreux articles dans les journaux et les revues suivants : l’Abeille (Québec), 22 nov., 13, 20 déc. 1849 ; le Courrier de Saint-Hyacinthe, 15, 18, 22, 29 mars, 1er, 7, 12, 15, 19 avril 1853, 3 mai 1861, 13, 17 oct., 5, 15 déc. 1865, 12, 16 janv., 13 févr., 6 mars 1866, janv.–juill. 1867 ; l’Écho du pays (Saint-Charles[-sur-Richelieu], Québec), 25 juill. 1833, 2 janv., 25 sept. 1834 ; Mélanges religieux (Montréal), 25 févr. 1842, 25 sept., 2, 12, 23 oct., 6, 9, 23, 27 nov. 1849, 15, 25 janv., 8, 12 févr., 3, 6, 10 sept. 1850. En ce qui concerne les revues : le Foyer canadien (Québec), 4 (1866) : 95–120, 137–164 ; 6 (1868) : 226–253 ; les Nouvelles Soirées canadiennes (Québec), 6 (1887) : 555s. ; Rev. canadienne, 1 (1864) : 104–111, 214–227, 347–364, 533–546, 673–685, 749–765 ; 3 (1866) : 650–664, 752–765 ; 4 (1867) : 79–97, 214–232 ; 8 (1871) : 27–56 ; 11 (1874) : 440–451, 843–849, 901–906 ; 13 (1876) : 525–541, 575–587, 642–659 ; 15 (1878) : 200–216 ; 16 (1879) : 564–574 ; 20 (1884) : 651–669 ; 21 (1885) : 641–651.

Les papiers de Joseph-Sabin Raymond et ceux de la famille Raymond, conservés aux Arch. du séminaire de Saint-Hyacinthe (FG-3), constituent la source manuscrite la plus importante que nous avons utilisée pour rédiger cette biographie. On pourra également consulter certains documents concernant Raymond aux AAQ, aux ACAM, aux archives des évêchés de Saint-Hyacinthe et de Trois-Rivières, de même qu’aux ASQ.  [y. l.]

La Gazette de Québec, 30 nov. 1833, 24, 27 avril 1835.— Le Nouveau Monde, 8 janv. 1873.— Le Pays (Montréal), févr.–juill. 1867.— Allaire, Dictionnaire, I : 465.— Binan [Alphonse Villeneuve], Le grand-vicaire Raymond et le libéralisme catholique (Montréal, 1872).— C.-P. Choquette, Histoire du séminaire de Saint-Hyacinthe depuis sa fondation jusqu’à nos jours (2 vol., Montréal, 1911–1912).— Lareau, Hist. de la littérature canadienne, 453s.— A.-V. Plourde, Dominicains au Canada (3 vol. parus, Montréal, 1973–  ), I.— Claude Galarneau, « L’abbé Joseph-Sabin Raymond et les grands romantiques français (18341857) », SHC Rapport, 1963 : 81–88.— Robert [Philippe] Sylvain, « Le premier disciple canadien de Montalembert : l’abbé Joseph-Sabin Raymond (avec une lettre inédite) », RHAF, 17 (1963–1964) : 93–103.

Bibliographie générale

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Yvan Lamonde, « RAYMOND, JOSEPH-SABIN », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 31 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/raymond_joseph_sabin_11F.html.

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Auteur de l'article:   Yvan Lamonde
Titre de l'article:   RAYMOND, JOSEPH-SABIN
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1982
Année de la révision:   1982
Date de consultation:   31 octobre 2014