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SAHNEUTI (Sahnyateh, Sanytyi, Senati, Sinate, qui signifie « père du coureur », connu d’abord sous le nom de Saveeah ou Sawiya, « rayons du soleil »), chef kutchin et trafiquant de fourrures ; décédé en 1900 près du fort Yukon (Fort Yukon, Alaska).

Comme le voulait la tradition kutchine, Saveeah changea de nom pour s’appeler Sahneuti à la naissance de son premier fils, Sahneu, au début des années 1850. Il était lui-même né près de l’emplacement du fort Yukon, peut-être dans les années 1820. À cette époque, peu de membres de la bande des Kutcha-Kutchins (les Kutchins de la plaine du Yukon) avaient vu des Blancs. Néanmoins, bien avant l’arrivée des trafiquants de l’extérieur, un réseau complexe d’échanges s’était établi dans la région. La bande de Sahneuti vendait les produits de sa chasse aux autres bandes kutchines qui, agissant comme intermédiaires, obtenaient pour eux les perles et les coquilles de dentales qui marquaient le rang social. Sahneuti accéda rapidement à une position élevée dans sa bande en se faisant reconnaître comme le meilleur chasseur d’orignal et en amassant une fortune en perles. Conformément au rang qu’il occupait, il eut cinq femmes.

En 1847, la Hudson’s Bay Company chargea Alexander Hunter Murray* de briser l’emprise que les bandes intermédiaires exerçaient sur son commerce du fleuve Yukon, en faisant directement affaire avec les bandes éloignées. L’emplacement que Murray choisit pour le nouveau poste, le fort Yukon, se trouvait dans la région fréquentée par les Kutcha-Kutchins et deux autres bandes. Impressionné par les talents de Sahneuti et la réputation qu’il avait parmi les siens, Murray le nomma chef de poste et lui remit le symbolique manteau rouge. Sahneuti sut rapidement tirer parti de la présence de la Hudson’s Bay Company au fort Yukon. S’arrogeant le rôle des intermédiaires établis, il acheta lui-même les fourrures de bandes plus éloignées encore. Les querelles entre les Kutchins à propos des bénéfices de la traite devinrent ainsi chose courante sur les rives du Yukon.

La Hudson’s Bay Company devait s’approvisionner auprès des bandes locales et, pour maintenir son autorité, Sahneuti avait volontiers exploité cette dépendance. En 1864 cependant, l’agent de la compagnie, Strachan Jones, tenta de briser la domination que Sahneuti exerçait sur la traite en encourageant les bandes de la périphérie à se rendre directement au fort. Aussitôt, Sahneuti et ses hommes refusèrent de chasser pour la compagnie, et Jones dut capituler. L’année suivante, alors que l’on décrivait Sahneuti comme le chef de la bande kutchine la plus importante, une terrible épidémie de scarlatine frappa ce qui est aujourd’hui le Territoire du Yukon. Sahneuti ne fut pas épargné, car il contracta la maladie, et au moins le tiers des membres de sa bande en moururent.

Sahneuti allait devoir faire face à une autre crise majeure après que les États-Unis eurent acheté l’Alaska aux Russes en 1867. Forcée de s’installer en territoire britannique, la Hudson’s Bay Company abandonna son poste du fort Yukon [V. William Lucas Hardisty*]. Un certain nombre d’Indiens la suivirent à Lapierre’s House et à Rampart House (Yukon), mais Sahneuti demeura où il était. Les Américains qui vinrent alors faire la traite au fort Yukon ne lui plurent cependant pas. Il les blâmait d’avoir fait partir la Hudson’s Bay Company et leur reprochait de payer trop peu et d’offrir de la marchandise de piètre qualité. À l’automne de 1870, il dirigea une attaque surprise contre le poste américain du fort Yukon et lui infligea des dommages considérables. L’année suivante, il se rendit néanmoins au poste américain le plus proche mais, selon le commis de la Hudson’s Bay Company, John Wilson, il était « terriblement dégoûté des Yankees ». Les Américains réagirent en haussant le prix des fourrures et en remettant en échange des produits de meilleure qualité. Sahneuti eut quand même la prudence de cultiver ses bonnes relations avec la Hudson’s Bay Company, à laquelle il envoyait périodiquement des fourrures en cadeau ou en demandant parfois en échange quelques paquets symboliques de munitions et de tabac. L’avantage commercial alla tour à tour aux uns et aux autres, au gré de la concurrence, jusqu’en 1879, année où l’Alaska Commercial Company confia à Sahneuti la direction de ses activités commerciales du fort Yukon. Alarmée par le succès de sa rivale, la Hudson’s Bay Company accepta alors de modifier ses prix dans le nord du Yukon. Finalement, une grande partie du commerce des Kutcha-Kutchins revint à la Hudson’s Bay Company, même si Sahneuti avait choisi de rester sur ses terres, dans ce qui était devenu territoire américain.

Sahneuti et sa bande étaient par ailleurs entrés en contact avec plusieurs missionnaires anglicans de la Church Missionary Society, dont le premier fut William West Kirkby, en 1861. Quoiqu’il eût placé l’un de ses fils, Joseph Kwulu, sous la tutelle religieuse du révérend Robert McDonald* en 1875, Sahneuti refusa de changer son propre mode de vie pour se conformer aux enseignements des missionnaires ; il garda ses cinq femmes au moins jusqu’en 1884 et continua de porter son nom kutchin jusqu’à sa mort.

Même à un âge avancé, Sahneuti conserva la place importante qu’il occupait parmi son peuple. Le lieutenant Frederick Schwatka, qui dirigea une expédition militaire américaine dans la région en 1883 et se rendit dans un établissement qui portait le nom de « Senati’s Village », à 255 milles du fort Yukon, fit observer que, même si l’Alaska Commercial Company ne faisait plus de traite dans le voisinage, Sahneuti avait « beaucoup contribué, par sa force de caractère, à maintenir ensemble la poignée d’autochtones qui s’accroch[aient] encore au vieux coin de pays ». Il estimait qu’une quarantaine de personnes vivaient dans ce camp et, de fait, ce n’était plus la bande nombreuse et prospère dont Sahneuti avait été le chef. La maladie et les caprices de la politique des Blancs continuèrent de jouer un rôle tragique dans la vie du peuple kutchin. L’année même de la visite de Schwatka, une épidémie de diphtérie emportait le fils aîné de Sahneuti. En 1899–1900, la bande perdit le quart de ses membres au cours d’une épidémie de grippe ou de pneumonie. Sahneuti lui-même mourut en 1900, peut-être des suites de cette maladie.

Homme de courage et de talent, doté d’un sens aigu de la politique, Sahneuti avait réussi à protéger les intérêts de son peuple dans ses relations avec les trafiquants de fourrures et les missionnaires. Il fut l’un des derniers survivants d’une ère de fierté, d’indépendance et de richesse pour le peuple kutchin, et son apport aux réussites de sa génération fut considérable.

Kerry M. Abel

PAM, HBCA, B.200/b/33–39 ; B.200/c/1 ; B.240/b/1 ; B.240/d/1–12.— Univ. of Birmingham Library, Special Coll. (Birmingham, Angl.), Church Missionary Soc. Arch., C, C.1/0, corr. of W. C. Bompas, Kenneth McDonald, Robert McDonald, V. C. Sim ; G, C.1/0, corr. of Bompas, Robert McDonald, and Sim (mfm aux APC).— W. H. Dall, « Travels on the Yukon and in the Yukon Territory, 1866–1868 », The Yukon Territory [...] (Londres, 1898), 1–242.— Strachan Jones, « The Kutchin tribes », Smithsonian Institution, Annual report (Washington), 1866 : 320–327.— Robert Kennicott, « Journal of Robert Kennicott, May 19, 1859-February 11, 1862 », The first scientific exploration of Russian America and the purchase of Alaska, J. A. James, édit. (Evanston, Ill., et Chicago, 1942), 46–136.— W. W. Kirkby, « A journey to the Youcan », Nor’Wester (Winnipeg), 6 mars 1862.— Robert McDonald, « Fort Youcon », Church Missionary Record (Londres), nouv. sér., 10 (1865) : 112–122 ; « The Youcon », 12 (1867) : 198–203.— [Robert Machray], « The bishop of Rupert’s Land’s account of his visit to the stations of the Church Missionary Society on James’ Bay », Church Missionary Intelligencer (Londres), nouv. sér., 5 (1869) : 86–92.— A. H. Murray, Journal of the Yukon, 1847–48, L. J. Burpee, édit. (Ottawa, 1910).— Frederick Schwatka, A summer in Alaska ; a popular account of the travels of an Alaska exploring expedition [...] (St Louis, Mo., 1892).— « Tidings from the Youcon », Church Missionary Intelligencer, nouv. sér., 3 (1867) : 144–153.— Frederick Whymper, Travel and adventure in the territory of Alaska, formerly Russian America – now ceded to the United States – and in various other parts of the north Pacific (New York, 1871).— Dawson Daily News (Dawson City, Yukon), 1899–1900.— Handbook of North American Indians (Sturtevant et al.), 6 : 514–532.— Ethel Stewart, « Sahneu-ti, chief of the Yukon Kutchin », Beaver, outfit 290 (hiver 1959) : 52–54.

Bibliographie générale

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Kerry M. Abel, « SAHNEUTI », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 20 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/sahneuti_12F.html.

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Auteur de l'article:   Kerry M. Abel
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Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1990
Année de la révision:   1990
Date de consultation:   20 septembre 2014