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SCHULTZ, sir JOHN CHRISTIAN, médecin, homme d’affaires, homme politique et fonctionnaire, né le 1er janvier 1840 à Amherstburg, Haut-Canada, fils de William Ludwig Schultz, de Bergen, Norvège, et d’Elizabeth Reily, de Bandon (république d’Irlande), veuve de Henry McKenney ; le 11 septembre 1867, il épousa Agnes Campbell Farquharson ; décédé le 13 avril 1896 à Monterrey, Mexique.

Le père de John Christian Schultz – homme « capable, instruit et candidat au ministère luthérien » selon ses descendants – laissa sa femme et ses enfants à Amherstburg en 1846 pour ne revenir que bien des années plus tard. Comme l’argent était rare à la maison, le jeune Schultz paya ses études en travaillant dans un magasin rural, puis sur un bateau des Grands Lacs. Il étudia la médecine au Queen’s College de Kingston de 1858 à 1860, puis au Victoria College de Cobourg en 1860–1861, mais aucun des deux établissements ne lui décerna de diplôme dans cette discipline. À moins qu’il n’ait acheté un diplôme, ce qui était légal à l’époque, rien ne prouve – bien au contraire – qu’il était docteur en médecine. Néanmoins, peu après s’être fixé à la colonie de la Rivière-Rouge (Manitoba), en juin 1861, il s’affichait « médecin et chirurgien ».

Schultz était déjà allé à la Rivière-Rouge en 1860 afin de rendre visite à Henry McKenney*, cadet des deux fils que sa mère avait eus de son premier mariage, mais il était revenu dans l’Est la même année car il n’avait pas fini ses études. Quand il s’établit dans le Nord-Ouest, l’année suivante, ce fut pour aider McKenney à gérer le Royal Hotel, premier hôtel qui s’ouvrit près du confluent des rivières Rouge et Assiniboine. Au fil des ans, il continua de pratiquer la médecine (en 1866, il offrait ses services gratuitement à ceux qui étaient trop pauvres pour payer), mais ses affaires l’occupaient de plus en plus. Il se lança dans la spéculation immobilière, si bien qu’à la fin des années 1860 il possédait un certain nombre de bâtiments dans la rue Main, dont une pharmacie, un magasin général, un entrepôt et un logement. En outre, il était devenu associé en second au sein de la McKenney and Company, société de commerce de détail et de traite des fourrures. La liquidation de la compagnie, en 1864, amena Schultz et son demi-frère à se chamailler longuement par l’intermédiaire des tribunaux. Après que le représentant de la McKenney and Company à Londres eut obtenu un jugement contre elle, McKenney, shérif d’Assiniboia, tenta de faire saisir certains des biens de Schultz à titre de paiement pour sa part des dettes. Schultz résista et fut emprisonné le 17 janvier 1868. Le lendemain matin, une quinzaine de personnes, dont sa femme, forçaient les portes de la prison et le libéraient. Ce geste de défi contribua à faire perdre toute autorité au Conseil d’Assiniboia, qui s’avéra incapable de l’arrêter de nouveau.

En mars 1864, Schultz était devenu copropriétaire du Nor’Wester avec William Coldwell*, qui l’avait fondé. En juillet 1865, il se retrouva unique propriétaire du journal, qui se montra bientôt encore plus sévère à l’endroit de la Hudson’s Bay Company que du temps de Coldwell et de James Ross*. Seul journal de la colonie, le Nor’Wester donnait aux gens de l’Est une vision partielle et trompeuse du mécontentement que les habitants de la colonie auraient éprouvé à l’égard du régime de la compagnie. En juillet 1868, Schultz le vendit à l’un de ses associés en affaires, Walter Robert Bown*, mais les choses ne changèrent pas.

Bien qu’il ait critiqué certaines des institutions de la colonie, Schultz contribua beaucoup à en établir de nouvelles. Ainsi il participa à l’organisation de l’Institute of Rupert’s Land en mars 1862 et à la fondation de son musée. Premier secrétaire de l’institut, il présenta des communications à ses premières assemblées. En 1863, au cours de l’un de ses nombreux voyages dans l’Est, il prononça un exposé sur la flore de la région de la rivière Rouge devant la Botanical Society of Canada à Kingston. Initié à la franc-maçonnerie à St Paul, au Minnesota, il mit sur pied en 1864 la première loge du Manitoba, dont il devint premier maître.

Le père Georges Dugas*, qui vivait dans la colonie à l’époque, a dit par la suite de Schultz que c’était un homme distingué, qui parlait couramment le français et dont la population francophone n’avait pas mauvaise opinion. Schultz, contrairement à sa femme, n’était pas catholique, mais on avait célébré leur mariage selon le rite catholique à Saint-Boniface. Cependant, à la fin des années 1860, les colons de longue date, tant anglophones que francophones, ne l’aimaient pas et se méfiaient de lui. Pour bon nombre d’entre eux, il était un homme d’affaires non seulement habile, mais dur et dénué de scrupules. En s’acharnant sur l’autorité de la Hudson’s Bay Company et en défiant les tribunaux et le conseil, il avait contribué à instaurer un climat de désordre et d’incertitude. En outre, on le reconnaissait comme le chef du « parti canadien », groupe restreint mais bruyant qui réclamait bien haut l’annexion de la Rivière-Rouge au Canada. Même si ce parti ne représenta jamais plus d’une poignée de colons, l’arrivée d’immigrants canadiens-anglais, à compter du printemps de 1869, accrut son pouvoir. Schultz entretenait des rapports avec le mouvement Canada First [V. William Alexander Foster*], ce qui le raffermit sans doute dans la conviction que l’avenir du Nord-Ouest passait par l’annexion au nouveau dominion. En mars 1869, au cours d’un voyage dans l’Est, il avait porté une lettre d’introduction de Charles Mair* à George Taylor Denison* de Toronto. Tous deux étaient parmi les fondateurs du mouvement, et Schultz fut l’une de leurs premières recrues.

Schultz avait longtemps stigmatisé la « tyrannie » de la Hudson’s Bay Company mais, quand celle-ci céda le Nord-Ouest au Canada, il n’entendait pas que la démocratie s’installe. En avril 1869, il écrivit à John McDougall, frère du lieutenant-gouverneur désigné des Territoires du Nord-Ouest, William McDougall*, qu’il ne fallait pas accorder le droit de suffrage aux habitants de la colonie avant d’avoir « une immigration de Canadiens [anglais] suivant des principes canadiens ». En 1868, le gouvernement du Canada avait envoyé, sous la direction de John Allan Snow*, une équipe qui devait construire une route du lac des Bois à Upper Fort Garry (Winnipeg). L’année suivante, à l’approche du transfert du territoire, une autre équipe, dirigée par le colonel John Stoughton Dennis*, vint arpenter la colonie. Snow, Dennis et leurs hommes se lièrent avec Schultz, et certains d’entre eux logèrent même chez lui. Il s’ensuivit ce qu’un commentateur a qualifié par la suite de « pillage foncier » : Schultz, Snow et Mair, trésorier des travaux routiers, délimitèrent avec des piquets des concessions foncières qui, espéraient-ils, seraient reconnues au moment du transfert. Rien d’étonnant donc à ce que les Métis, en particulier, aient craint et détesté Schultz : il symbolisait tout ce que le transfert du territoire au Canada avait de menaçant.

Provoquer et détruire : voilà ce que fit Schultz pendant le tumultueux hiver de 1869–1870. Tout en se posant en défenseur de l’ordre public, il travailla au renversement du gouvernement provisoire que le chef des Métis, Louis Riel*, avait instauré avec l’appui de la majorité de la population. Dans les premiers jours de décembre 1869, avec d’autres membres du parti canadien, il se barricada dans ses immeubles, sous prétexte de protéger des stocks gouvernementaux de porc entreposés là. Dennis, qui avait été nommé « gardien de la paix » par William McDougall, leur ordonna de se disperser, mais Schultz refusa, qualifiant de lâche une telle directive. Le 7 décembre, Riel, soutenu par un groupe bien supérieur en nombre, encercla les bâtiments et captura environ 45 hommes et 3 femmes. Schultz s’échappa d’Upper Fort Garry le 23 janvier 1870 et se réfugia à Kildonan (Winnipeg). Il pressa alors les colons du lieu de se joindre à des volontaires de Portage-la-Prairie qui, sous le commandement du major Charles Arkoll Boulton, tenteraient de libérer les autres prisonniers et de renverser le gouvernement provisoire. Le 15 février 1870, un groupe mixte captura le Métis Norbert Parisien* qui le lendemain, en tentant de s’échapper, tua Hugh John Sutherland d’un coup de feu. Repris, Parisien mourut par suite des blessures que lui avaient infligées ses ravisseurs. Entre-temps, Riel ayant libéré les prisonniers capturés le 7 décembre, le groupe de Schultz et de Boulton décida d’abandonner sa marche. Cependant, sur le chemin du retour, les hommes de Boulton furent faits prisonniers par les Métis, qui le 4 mars exécutèrent l’un d’eux, Thomas Scott*. Le 21 février, comprenant que les Métis étaient à sa recherche, Schultz était parti en raquettes pour le lac Supérieur avec un guide sang-mêlé. À partir de Duluth, au Minnesota, il se rendit à Toronto, où il arriva le 6 avril en compagnie de Mair et d’autres réfugiés de la Rivière-Rouge.

Dans la soirée, les réfugiés s’adressèrent à plus de 5 000 personnes, rassemblées par Denison. Apparemment, c’est Schultz qui impressionna le plus l’auditoire, peut-être à cause de son physique : il mesurait plus de 6 pieds, pesait 200 livres, avait une voix de stentor, les yeux bleus, la barbe et les cheveux rougeoyants. Il souleva l’indignation de la foule en évoquant le traitement infligé aux « loyaux Canadiens » de la Rivière-Rouge et, surtout, ce qu’il appela le meurtre de Scott. De concert avec Denison et Foster, Schultz et Mair parcoururent l’Ontario pour provoquer de l’agitation en dénonçant ce qui s’était passé dans la colonie. Schultz prit la parole à de nombreuses manifestations et, comme il était l’un des « loyalistes éprouvés », il reçut des dons en argent et d’autres valeurs. Jamais il n’était question de la mort de Sutherland et de Parisien ; toujours, on incitait la foule à crier vengeance pour Scott, martyr orangiste de l’Ontario. Cet esprit animait bon nombre de miliciens volontaires ontariens qui se joignirent par la suite au corps expéditionnaire envoyé à la Rivière-Rouge sous le commandement du colonel Garnet Joseph Wolseley*. À un moment donné, comme cette expédition risquait d’être annulée, Schultz prévint Denison qu’il fallait entretenir l’atmosphère de crise. « J’ai obtenu [...], écrivit-il, la corde qui liait les mains de ce pauvre Scott quand on lui a tiré dessus. Je l’envoie par courrier exprès. Montrez-la à une assemblée de protestation et remettez-[la] ensuite au maître de [la] loge d’Orange. »

À Ottawa, Schultz revendiqua des indemnités pour pertes matérielles et autres dommages subis au cours des événements de 1869–1870. Personne ne réclama autant que lui – 69 450 $, dont 10 000 $ pour avoir été emprisonné – et il demanda même à sir George-Étienne Cartier* un siège au Sénat. On lui consentit une avance de 11 000 $, ostensiblement pour lui permettre de calmer ses créanciers montréalais et de commander des marchandises pour son commerce. En tablant sur sa cupidité, le gouvernement évita probablement qu’il manifeste son opposition à l’Acte du Manitoba et qu’il en empêche l’adoption en mai, ce qu’il aurait sans aucun doute fait autrement. William Mactavish*, gouverneur sortant d’Assiniboia, fit observer en juin que, « si les Canadiens se donnaient la peine de découvrir la vérité sur [Schultz] et sur les pertes matérielles qu’il prétend[ait] avoir subies en leur nom, ils le laisseraient tomber tout de suite ». Finalement, le juge Francis Godschall Johnson ne lui accorda au total que 32 000 $ en dédommagement.

De retour à la Rivière-Rouge le 6 septembre 1870, Schultz se remit à ses affaires, mais il ne se montrait pas du tout disposé à oublier les événements de l’hiver précédent ni à pardonner à ses ennemis. Son journal, le Manitoba News-Letter, qui fut un temps le seul de la colonie, attaquait ceux qui avaient soutenu le gouvernement provisoire, s’en prenait à la politique de conciliation du lieutenant-gouverneur Adams George Archibald et cultivait les bonnes grâces des volontaires de la milice canadienne, uniques protecteurs de l’ordre depuis le départ de Wolseley et des soldats de l’armée britannique régulière. Candidat dans Winnipeg and St John aux élections provinciales du 30 décembre 1870, il fut battu par Donald Alexander Smith*, mais il remporta l’élection partielle fédérale qui se tint dans la circonscription de Lisgar le 2 mars 1871. Selon ce qu’Archibald écrivit au premier ministre du pays, sir John Alexander Macdonald, « il n’a[vait] reculé devant rien pour sortir vainqueur » de cette campagne. « Il est le symbole de la force brutale, poursuivait le lieutenant-gouverneur, et s’il était nommé [au Sénat ou à un autre poste] on en conclurait que le gouvernement du dominion cautionne la violence et le désordre. Il a encouragé, parmi les soldats, la propension à la bagarre – et lui-même ou ses acolytes ont été mêlés de près à tous les problèmes que nous avons eus. »

Archibald espérait peut-être qu’une fois élu au Parlement Schultz quitterait la scène régionale, mais il se trompait. En novembre 1871, il écrivit au premier ministre que le parti canadien faisait toujours du tort, quelques zélotes dans ses rangs visant l’« extermination » des Métis. « Votre ami Schultz fait secrètement de l’agitation dans ce sens », disait-il. Selon Archibald, Schultz avait récemment admis devant lui qu’« il pensait pouvoir tirer parti des préjugés contre les sang-mêlé français » pour remporter un siège à l’Assemblée. « Il est, de loin, le personnage le plus effronté que j’aie jamais rencontré. C’est à peine s’il juge nécessaire de recouvrir son manque de principes d’un voile de décence. » Le lieutenant-gouverneur poursuivait en expliquant qu’il fallait éviter toute entente avec Schultz. Gouverner le Manitoba sans l’appui du parti francophone était impossible, et « aucun député d’une circonscription française n’accepterait la moindre collaboration à une entente dont Schultz serait partie ». Archibald ajoutait : « la cupidité, la mesquinerie et le manque de principes [de Schultz] sont tels que toute association avec lui entraînerait une bataille constante à propos du trésor ». À peu près au même moment, Gilbert McMicken, agent du Bureau des terres de la Puissance au Manitoba, écrivit aussi à Macdonald. En ayant l’air de favoriser Schultz, disait-il, le gouvernement fédéral avait « profondément offensé » la population, et c’était « folie » que de continuer à l’appuyer. « Vous raffermissez la position du docteur alors même qu’il manigance contre vous. » Schultz était impopulaire et ne gagnerait aucun appui aux conservateurs.

Apparemment, le gouvernement de Macdonald avait tenté de se concilier Schultz par diverses faveurs. Si ce fut le cas, ces efforts s’avérèrent vains. Une fois Schultz revenu d’Ottawa, au printemps de 1872, ses partisans défièrent de nouveau la loi en attaquant des notables manitobains de langue française et en brûlant Riel et Archibald en effigie dans les rues de Winnipeg (Schultz avait financé en partie cette manifestation). Le meneur de ces désordres était Stewart Mulvey*, ancien officier des volontaires et rédacteur en chef du nouveau journal de Schultz, le Manitoba Liberal. Les élections fédérales de l’automne de 1872 donnèrent lieu à d’autres actes de violence. Sous l’impulsion de Francis Evans Cornish*, une foule de gens de Winnipeg prirent d’assaut un bureau de scrutin de Saint-Boniface, ainsi que les bureaux des deux concurrents du journal de Schultz, le Manitoban et le Métis. Schultz était ravi. Bref, durant tout son mandat, Archibald fut aux prises avec une minorité qui, sous la direction de Schultz, fomenta constamment des désordres et finit par rendre difficile l’application de sa politique de conciliation.

Peu après avoir commencé à siéger aux Communes, le 5 avril 1871, Schultz avait appuyé une motion de censure contre le gouvernement parce que celui-ci ne punissait pas « les meurtriers de Thomas Scott ». Trois ans plus tard, il soutint la motion de Mackenzie Bowell* qui exigeait que Riel soit expulsé de la chambre et, en 1875, il appuya celle du gouvernement d’Alexander Mackenzie qui bannissait le chef métis pour cinq ans. Cependant, ce furent surtout les débats sur le développement du Nord-Ouest, dont il était un partisan enthousiaste, qui retinrent son attention. Pendant la plus grande partie des années 1870, il se définit comme libéral indépendant mais, après les élections de 1878, il se déclara libéral-conservateur. Naturellement, il approuvait la politique ferroviaire du gouvernement Macdonald, gage de progrès pour le Manitoba.

En outre, Schultz se préoccupait beaucoup du sort des Indiens. Le 15 août 1873, moins de deux mois avant que le gouvernement ne conclue le traité n° 3 avec les Indiens du lac des Bois, du lac à la Pluie (lac Rainy, Ontario) et des régions situées à l’est [V. Alexander Morris*], il pressa le ministre de l’Intérieur de leur donner « une somme beaucoup plus considérable par tête » que ce qui était envisagé et de la leur remettre en nature plutôt qu’en argent. Il attira l’attention du Parlement sur le fait que le bison était en péril et demanda la fermeture de la saison de chasse. Finalement, ses propositions sur la protection des bisons furent intégrées à une ordonnance du Conseil des Territoires du Nord-Ouest, où il siégea de 1872 à 1876, mais à ce moment-là c’était trop peu et trop tard. En 1891, dans une lettre à son « cher vieil ami » Schultz, le missionnaire catholique Albert Lacombe* sollicita son aide pour un hôpital qu’il espérait construire chez les Indiens ; « comme vous l’avez dit et comme vous l’avez prouvé maintes fois, disait-il, ils méritent notre sympathie et notre compassion ».

À plusieurs reprises, Schultz pressa le ministre de l’Intérieur de régler deux questions litigieuses : les revendications foncières des Métis et la perte des privilèges de fenaison subie par les colons de longue date à mesure que de nouveaux colons occupaient les terres où ils avaient traditionnellement récolté leur foin. Qu’il se soit soucié des sang-mêlé et des Métis alors qu’en général il est réputé n’avoir eu que mépris pour eux (pour les Métis surtout) peut sembler contradictoire, mais peut-être agissait-il dans son propre intérêt. La spéculation foncière occupait une place importante dans ses affaires, et tout ce qui facilitait les transactions foncières, par exemple la délivrance de certificats de concession [V. Alexander McIntyre], serait à son avantage.

En vertu de l’Acte du Manitoba, Schultz lui-même revendiquait des concessions, dont une située dans le voisinage d’Upper Fort Garry, près du ruisseau Colony. Cependant, le ministre de l’Intérieur l’informa que la loi visait à concéder des terres uniquement à ceux qui les avaient occupées et en avaient tiré subsistance avant le 8 mars 1869. Comme Schultz n’avait « que planté des piquets aux quatre coins », sa requête fut rejetée. Avec Bown, il réclama aussi des lettres patentes sur les lots 18 à 23, dans la paroisse St John, en invoquant des motifs qui ne sont pas clairs. En 1875, un contentieux subsistait toujours à ce sujet entre eux et le département de la Justice.

En septembre 1882, peu après sa défaite aux élections générales, Schultz accéda au Sénat. Macdonald l’aurait nommé parce que, sa santé étant mauvaise, on ne s’attendait pas à ce qu’il vive encore longtemps. En effet, son état s’était beaucoup détérioré depuis la fin des années 1870, et il était allé à New York en 1879 pour des consultations médicales. Il avait du mal à parler et à marcher, voire à écrire ; en outre, il était sujet aux rhumes. Malgré tout, il continua, à titre de sénateur, à défendre avec ardeur les intérêts du Manitoba, du Nord-Ouest et des Indiens. Il se révélait aussi un prohibitionniste convaincu. Le 16 avril 1885, dans un discours éclairé (que quelqu’un d’autre lut à sa place), il condamna la mesquinerie des traités conclus avec les Indiens et réclama des conditions plus généreuses, des territoires plus vastes, moins d’argent mais plus de biens matériels, par exemple des instruments aratoires et des semences plutôt que de l’argent, la nomination d’instructeurs agricoles, et « l’instruction [en anglais] et dans la langue » des Indiens. Il présida un comité du Sénat sur les produits alimentaires de l’Ouest et un comité spécial sur les ressources du bassin du Mackenzie, région qui l’intéressait depuis longtemps.

Le 1er juillet 1888, on nomma Schultz lieutenant-gouverneur du Manitoba. Macdonald était convenu avec lui qu’il devrait, en cette qualité, tenter d’influencer la politique du premier ministre de la province, Thomas Greenway*, « autant que les convenances le permettr[aient] ». Schultz tint Macdonald au courant des moindres faits et gestes de Greenway, mais il fut incapable d’empêcher ce dernier de confier à la Northern Pacific Railroad, une entreprise américaine, l’achèvement et l’exploitation du chemin de fer de la vallée de la rivière Rouge [V. John Norquay*]. Plus tôt dans l’année, Macdonald avait dû annuler la clause qui accordait un monopole à la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique, si bien que Greenway était libre d’obtenir un chemin de fer concurrent.

En matière de législation scolaire et linguistique, les relations entre Schultz et Greenway furent marquées par la faiblesse et la duperie du premier ministre. Selon Schultz, le procureur général, Joseph Martin*, était « l’âme dirigeante du cabinet et contrai[gnait] Greenway à agir selon son bon plaisir ». Tout au long de l’automne et de l’hiver de 1889–1890, Greenway ne cessa de répéter à Schultz que c’était uniquement par souci d’économie que son gouvernement voulait cesser d’imprimer les documents d’État en français et créer un département de l’Éducation. En même temps, Martin évoquait ouvertement la possibilité de retirer au français le statut de langue officielle et d’instituer des écoles laïques pour remplacer le système d’écoles publiques catholiques et protestantes. Greenway se plaignait à Schultz que Martin le plaçait constamment dans des situations gênantes et qu’à la moindre remontrance il menaçait de démissionner. Selon Schultz, ce dernier se servait de ces questions pour camoufler ses manœuvres de corruption.

A l’encontre de ce que disait Greenway, le projet de loi présenté en février 1890 contrevenait aux droits scolaires et linguistiques des Franco-Manitobains tels qu’ils étaient énoncés aux articles 22 et 23 de l’Acte du Manitoba. Schultz donna son assentiment à la loi le 31 mars, comme Macdonald lui avait dit de le faire, et lui signala que les droits scolaires inquiétaient plus les Franco-Manitobains que la question des langues officielles. Greenway, lui, continuait de se plaindre de Martin qui, soupçonnait-il, tentait de le supplanter. Il dit à Schultz qu’il s’attendait que le gouvernement fédéral refuse de reconnaître la loi ou que les tribunaux la déclarent inconstitutionnelle. Pendant les quelques années suivantes, Schultz tenta d’obtenir des concessions qui rendraient l’application de la loi moins dure pour la minorité catholique [V. Alexandre-Antonin Taché]. Greenway lui laissa alors entendre que le gouvernement pourrait peut-être verser des subventions aux instituteurs catholiques titulaires d’un certificat d’enseignement, et même que Saint-Boniface pourrait avoir une école normale. Sir John Sparrow David Thompson, premier ministre du Canada, mettait de grands espoirs dans les bons offices de Schultz. Au début de 1894, après des mois de négociations, on rédigea un projet de loi visant à modifier la loi scolaire qui aurait amélioré la situation de la minorité, mais il fut amendé à la dernière minute, sur l’insistance des partisans mêmes de Greenway, et les choses empirèrent. Celui-ci affirma regretter le changement et continua de se déclarer prêt à faire des concessions. Schultz le pressait constamment de le faire mais, de toute évidence, il était dupé par un premier ministre faible et sournois, comme il le reconnaissait lui-même dans une certaine mesure. Aussi discutable qu’ait été la conduite de Greenway, on ne peut douter que Schultz voulait sincèrement apporter quelque allègement au sort des Manitobains catholiques.

Le mandat de Schultz fut prolongé au delà des cinq années habituelles parce que le gouvernement tardait à choisir, entre deux candidats de la région, le nouveau lieutenant-gouverneur. D’ailleurs, Schultz souhaitait rester en fonction le plus longtemps possible. Lady Aberdeen [Marjoribanks*], l’épouse du gouverneur général, qui visita Winnipeg à l’été de 1895, estimait que Schultz et sa femme avaient été « immensément impopulaires », mais elle ajoutait : « Le pauvre vieillard, qui avait b[eaucoup] de cran en son temps, fait peine à voir [...] Il doit avoir une constitution extraordinaire – il a le teint cadavéreux, quand on l’a nommé on croyait impossible qu’il vive un an, et il a constamment des hémorragies. » Le docteur Ross Mitchell rappela par la suite avoir été frappé, enfant, par « la couleur blanc jaunâtre de son visage, conséquence d’une anémie pernicieuse ». Schultz termina son mandat en septembre 1895 et ne survécut pas longtemps. Il mourut, apparemment d’une hémorragie pulmonaire, environ deux mois après avoir entrepris un voyage de repos avec sa femme à Monterrey, au Mexique. Il eut des obsèques nationales à Winnipeg le 20 avril 1896.

En 1871, Schultz avait contribué à la fondation du Bureau médical de la province de Manitoba et, en 1879, à celle de la Société historique et scientifique de Manitoba. Il présenta plusieurs communications devant cette société, dont « The old Crow Wing Trail » et « A forgotten northern fortress ». Devenu membre de la Société royale du Canada en 1894, il y lut un document intéressant, aux idées libérales, « The Innuits of our Arctic coast ». Le 25 mai de l’année suivante, on le fit chevalier commandeur de l’ordre de Saint-Michel et Saint-Georges.

Côté affaires, Schultz ne s’était pas contenté de faire du commerce de détail et de l’immobilier. Il avait été président de la North West Trading Company Limited, administrateur et président de la Compagnie du chemin de fer de colonisation du sud-ouest du Manitoba et membre du conseil d’administration de la Compagnie du grand télégraphe du nord-ouest du Canada. En 1884, à Winnipeg seulement, l’assiette de son impôt foncier avait été de 66 900 $. Dans son testament, rédigé le 4 octobre 1889, il laissa une rente annuelle de 500 $ à la deuxième femme de son père, Matilda McKenney, et à Bown. Le reste de sa succession allait à sa femme. Si elle était morte avant lui, la succession aurait été divisée en trois parts : un tiers pour l’avancement du royaume du Christ sur terre ; un tiers pour l’instruction technique des sang-mêlé et des Métis du Manitoba ; un tiers pour des hôpitaux destinés surtout aux « sang-mêlé et vieux résidents de la province ». Lady Schultz mourut le 7 octobre 1929 et laissa une succession qui, en 1946, donna 404 250 $ à une longue liste d’institutions religieuses, d’organismes de bienfaisance et d’hôpitaux.

Admiré par beaucoup, détesté par d’autres, Schultz fut un personnage controversé de son vivant et longtemps après sa mort. Le Manitoba Morning Free Press, qui ne l’avait jamais soutenu, déclara à sa mort : « Le Manitoba n’a jamais eu meilleur ami, le Canada fils plus dévoué, l’Empire sujet plus loyal que John Christian Schultz. » Ce journal ne fut d’ailleurs pas le seul à louer son patriotisme et sa loyauté. Il est certain qu’en vieillissant Schultz avait acquis une vision plus large et plus nuancée des choses. Les jugements négatifs ne manquent pas non plus. Joseph James Hargrave, témoin des événements de la Rivière-Rouge, a écrit que Schultz et sa « clique mal famée » avaient pavé la voie au soulèvement de 1869–1870 en excitant « la sédition contre les autorités en place sous prétexte de loyauté envers le Canada ». Des études bien documentées, telle la biographie de Riel par George Francis Gilman Stanley, confirment amplement ce qu’Archibald disait de sa « cupidité », de sa « mesquinerie » et de son « manque de principes ». On rapporte que le shérif Colin Inkster*, après avoir lu au cimetière St John le panégyrique inscrit sur sa pierre tombale, déclara : « Quel dommage que nous l’ayons connu. »

Indubitablement, malgré le respect qu’il inspira par la suite, sir John Christian Schultz provoqua beaucoup de ressentiment dans la première partie de sa vie. Il fut sûrement l’un des personnages clés des événements de 1869–1870. Les Métis s’inquiétaient avec raison de ses activités et, naturellement, ils résistèrent. Leur chef, Riel, obtint un bref répit pour eux, mais ce fut tout. À la fin, on les évinça, et même la distribution de 1,4 million d’acres qu’ils étaient censés avoir reçues demeure encore aujourd’hui un sujet de litige. C’est Schultz et les nouveaux arrivants qui triomphèrent.

Lovell C. Clark

Sir John Christian Schultz est l’auteur de : « The Innuits of our Arctic coast », SRC Mémoires, 1re sér., 12 (1894), sect. ii : 113–134 et d’autres articles publiés dans les Manitoba, Hist. and Scientific Soc., Trans.

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Bibliographie générale

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Lovell C. Clark, « SCHULTZ, sir JOHN CHRISTIAN », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 1 nov. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/schultz_john_christian_12F.html.

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Auteur de l'article:   Lovell C. Clark
Titre de l'article:   SCHULTZ, sir JOHN CHRISTIAN
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1990
Année de la révision:   1990
Date de consultation:   1 novembre 2014