DCB/DBC Mobile beta
+

TASSÉ, JOSEPH, journaliste, propriétaire de journal, traducteur, essayiste et homme politique, né le 23 octobre 1848 à L’Abord-à-Plouffe (Laval, Québec), fils de Joseph Tassé et d’Adélina Daoust ; le 30 août 1870, il épousa à Ottawa Alexandrine-Victorine-Georgiana Lecourt, et ils eurent trois filles et un fils mort en bas âge ; décédé le 17 janvier 1895 à Montréal.

Joseph Tassé termina ses études classiques au collège Bourget, à Rigaud, en 1865. Il entreprit alors son stage de clerc auprès de l’avocat Joseph-Rouer Roy* à Montréal, stage qu’il poursuivit à Plattsburgh, dans l’état de New York, et finalement sous la direction d’un avocat d’Ottawa. Cependant, davantage attiré par le journalisme que par le droit, il ne pratiqua point. En 1868, il devint rédacteur au journal le Canada d’Ottawa, que publiait Ludger-Denis Duvernay. Il avait déjà touché au journalisme durant son séjour à Plattsburgh où il avait collaboré à divers journaux et avait été le correspondant américain du Courrier de Saint-Hyacinthe.

En décembre 1868, Tassé entra au journal la Minerve à Montréal, qui appartenait à Duvernay et à son frère Louis-Napoléon. Ancienne tribune des partis patriote et réformiste des Louis-Joseph Papineau* et Louis-Hippolyte La Fontaine*, la Minerve, qui maintenait encore sa prééminence parmi les journaux de langue française de Montréal, était devenue le porte-parole officieux du parti conservateur de George-Étienne Cartier* et John Alexander Macdonald. Tassé y occupa d’abord « le poste le plus modeste » : celui de traducteur des dépêches télégraphiques de nuit. Il devint par la suite l’assistant du rédacteur en chef d’alors, Joseph-Alfred-Norbert Provencher*, qui lui inculqua ses premiers véritables rudiments du métier de journaliste et lui légua, en compagnie de Joseph Royal* du Nouveau Monde, sa passion à l’égard du Manitoba et de l’Ouest canadien. Tassé consacra d’ailleurs ses loisirs à l’étude de l’histoire de l’Ouest et entreprit en 1871. la publication de ses portraits d’explorateurs et de pionniers d’origine française de ce vaste territoire. Ceux-ci paraîtraient successivement dans la Revue canadienne, l’Opinion publique et la Revue de Montréal, puis seraient regroupés en deux volumes en 1878, les Canadiens de l’Ouest.

Entre-temps, comme les labeurs et incertitudes du journalisme avaient affecté sa santé, Tassé retourna en 1872 à Ottawa où on lui offrait le poste de traducteur officiel à la chambre des Communes. Il sut apprécier cette position qu’il conserverait six ans. « Plus d’un homme de valeur, noterait-il plus tard, a appris là le génie des langues officielles du pays, la portée véritable de chaque mot, la précision du langage. Je me suis toujours félicité d’avoir passé par cette filière. » Dès son retour à Ottawa, il s’engagea au sein des associations culturelles de langue française. En 1872, il devint président de l’Institut canadien-français et, en 1875 et 1876, il présida aux destinées de la Société Saint-Jean-Baptiste d’Ottawa.

Après s’être astreint durant plusieurs années à traduire les propos des députés, Tassé décida finalement en 1878 de se lancer dans l’arène politique. Élu député conservateur de la circonscription d’Ottawa, qu’il allait représenter à la chambre des Communes durant neuf ans, il allait aussi défendre les positions du parti de Macdonald dans la presse. En 1879, il prit la direction du Canada. L’année suivante, les chefs du parti conservateur l’appelèrent à succéder à Clément-Arthur Dansereau* à la direction de la Minerve. En société avec, entre autres, les avocats Alexandre Lacoste* et Louis-Aimé Gélinas et le marchand Jean-Baptiste Renaud*, Tassé organisa la Compagnie d’imprimerie de la Minerve qui fit l’acquisition du journal. On le désigna rédacteur en chef et Provencher devint son principal collaborateur.

Homme d’une forte carrure et à la voix puissante, Tassé participait fréquemment aux assemblées contradictoires au cours des campagnes électorales. Conférencier prisé, il prononça maints discours « qu’il rendait éloquents, selon un auditeur, à force de logique, de faits et de bon sens ». En 1882, invité au congrès franco-canadien à Lowell, au Massachusetts, il fit un discours retentissant qui, diffusé sous forme de brochure, connut une grande audience. Il y exhortait les Canadiens établis aux États-Unis à revenir s’emparer des terres non exploitées de la province de Québec. Il soutenait l’œuvre de colonisation du curé François-Xavier-Antoine Labelle et devint, cette année-là, l’un des membres du conseil d’administration du chemin de fer que le curé de Saint-Jérôme projetait de faire construire jusqu’à Sainte-Agathe.

Auteur de nombreuses publications à caractère historique, Tassé, qui selon l’opinion de Jules-Paul Tardivel* était « un écrivain laborieux plutôt que brillant », vit pourtant reconnaître son apport aux lettres canadiennes en 1882 lorsqu’il devint membre fondateur de la Société royale du Canada. Il parraina d’ailleurs à la chambre des Communes, en compagnie de George William Ross*, la charte qui créait cet organisme. Cette entrée à la Société royale lui permettait de fréquenter désormais, en plus des hommes politiques, les gens de lettres. Au cours d’un séjour de quelques mois à Paris à l’automne de 1885, il rencontra quelques écrivains et académiciens, « la compagnie, affirmait-il, la plus intéressante et la plus éclairée qu’[il ait] connue ».

Durant son voyage de retour au Canada eut lieu, le 16 novembre, la pendaison de Louis Riel*. Avant de s’embarquer, Tassé s’était efforcé de décrire dans des journaux parisiens les motifs du soulèvement des Métis et l’attitude de Riel, voulant ainsi rectifier certains propos de ces journaux qui tenaient le parti conservateur et l’Angleterre responsables de cette situation. Tassé, qui jadis avait mis en valeur la présence française dans ses publications sur l’Ouest canadien, se montrait toutefois intraitable à l’égard des revendications des Métis et justifiait les réactions du parti conservateur. Il avait déjà eu une certaine sympathie pour Riel qu’il avait d’ailleurs accompagné, en octobre 1873, de Glyndon, au Minnesota, à Montréal. Devant le cercle Lafontaine, club conservateur d’Ottawa, le 19 février 1886, Tassé reprocha à Riel d’être devenu « un ambitieux cupide » et aux Métis de réclamer sans cesse et de prétendre que tout l’Ouest leur appartenait.

La tourmente soulevée par l’affaire Riel provoqua la défaite de Tassé aux élections de 1887. Celui-ci avait préféré se présenter dans la circonscription de Laprairie, plutôt que dans celle d’Ottawa, afin de garder dans le giron du parti conservateur une circonscription menacée. Vaincu par 23 voix, il tenta en vain un retour en politique en 1890, cette fois sur la scène provinciale. Candidat dans Beauharnois, il avait d’abord été déclaré élu jusqu’au moment du décompte, où devant une égalité des votes, on trancha en faveur de son adversaire, Élie-Hercule Bisson, candidat du parti national d’Honoré Mercier.

En 1890, Tassé se vit soudainement dépouillé de la Minerve à laquelle il avait consacré jusqu’alors 14 ans de sa vie. À cause de certaines difficultés financières, la société éditrice avait dû, en juillet 1889, affermer le journal à Trefflé Berthiaume* de la Gebhardt and Berthiaume Lithographing and Printing Company qui, depuis novembre 1888, imprimait le journal. Tassé en était demeuré le rédacteur en chef et le directeur politique. En désaccord avec la direction et la gestion de Tassé, Berthiaume lui signifia, le 8 septembre 1890, que ses services n’étaient plus requis. Déjà, depuis le 5 août, Berthiaume avait confié la Minerve à Rémi Tremblay. Décidé de reprendre le journal à tout prix, Tassé, défendu par le réputé juriste Désiré Girouard*, poursuivit Berthiaume en justice. Après neuf mois et un retentissant procès, Tassé reprit la direction de la Minerve. Afin de se réconcilier un Tassé ébranlé par cette affaire dans laquelle, craignait-il, certains membres de son parti auraient été impliqués afin de l’éliminer, le gouvernement conservateur le nomma sénateur pour la division de Salaberry en 1891. Il se retrouvait ainsi dans un Sénat dont il avait jadis donné cette description : « une Chambre où l’on aime si peu à parler ou à entendre parler ». D’ailleurs, il fit très tôt mentir cette affirmation. Peu de temps après son entrée éclatait le scandale de la baie des Chaleurs et, au comité des chemins de fer du Sénat, Tassé mena un combat énergique contre le parti de Mercier.

En 1893, le gouvernement conservateur confia à Tassé une mission prestigieuse, celle de commissaire francophone honoraire délégué à l’Exposition universelle de Chicago. Le 1er juillet, il y prononça, selon un témoin, le théologien Louis-Adolphe Paquet*, un « discours remarquable par la hauteur des vues » et sut « faire ressortir l’admirable rayonnement de l’influence française sur toute l’Amérique ».

Âgé de 45 ans et fort de plusieurs années d’expérience sur la scène politique, Tassé avait de légitimes prétentions à vouloir accéder au cabinet. Alfred Duclos* De Celles voyait cette situation d’un mauvais oeil. En mai 1893, il avait confié au lieutenant-gouverneur Joseph-Adolphe Chapleau : « C’est une grande erreur de confier la direction d’un journal à un homme qui vise un portefeuille de ministre, surtout lorsqu’il est doublé d’un égoïste. Il ne se croit pas obligé de défendre les chefs [les ministres Adolphe-Philippe Caron* et Adolphe Ouimet] qui lui barrent la route. » En 1894, il fut question, durant un certain temps, que Tassé succède au ministre Auguste-Réal Angers*, en désaccord avec ses confrères anglophones, mais on n’y donna pas suite.

Peu à peu au cours de cette année-là, Tassé perdit ses illusions. Il voyait décliner ses forces physiques. À l’automne, il fut forcé de cesser toutes ses activités politiques et journalistiques. Il devint aveugle quelque 15 jours avant son décès, le 17 janvier 1895. Comme Tassé avait eu tout au cours de sa carrière des liens à Montréal et à Ottawa, on chanta un libera à l’église Saint-Jacques de Montréal et les funérailles eurent lieu dans l’église de la paroisse Sainte-Anne, à Ottawa, où il fut inhumé.

Dans la Vérité de Québec, Tardivel rendit ce sévère jugement : « C’était le type du journaliste de parti, trouvant tout bon chez les siens, tout mauvais chez les autres. Sans ce grave défaut il aurait certainement pu rendre de grands services au pays. » Aurait-il pu en être autrement ? Dès son entrée au Canada et à la Minerve, Tassé avait pris conscience que seule la fidélité à un parti pouvait, à cette époque où régnait le journalisme partisan, permettre la survie d’un journal et lui assurer une clientèle. Et cette fidélité devenait d’autant plus nécessaire lorsqu’un journaliste poursuivait aussi une carrière politique et visait certaines promotions.

Joseph Tassé adhéra, à la fois par calcul et, certes, par conviction, aux idées et initiatives du parti conservateur et devint un sincère admirateur des chefs du parti, les Macdonald et Cartier. Il disait du premier « qu’il était de la famille des Bismarck, des Beaconsfield, des Palmerston, des Metternich ». Il projetait d’écrire une biographie du second, mais il n’eut que le temps de colliger ses principaux discours qu’il rassembla en un imposant recueil. La Minerve, à laquelle il avait été si attaché et qui connut ses dernières grandes heures sous sa direction, ne lui survécut guère longtemps. Devenue moribonde depuis la défaite du parti conservateur face au parti libéral de Wilfrid Laurier* en 1896, elle disparut en 1899.

Jean-Marie Lebel

Joseph Tassé fut un journaliste et un écrivain prolifique. Outre les innombrables textes qu’il rédigea pour le Canada (Ottawa) et la Minerve, il collabora à l’Album de la Minerve, au BRH, aux SRC, Mémoires, à l’Opinion publique, à la Rev. canadienne et à la Rev. de Montréal.

Tassé a évoqué quelques souvenirs et décrit certains de ses confrères à la chambre des Communes dans le 38e Fauteuil ou Souvenirs parlementaires (Montréal, 1891). Consacrant ses loisirs à des recherches historiques, il fut l’auteur de nombreuses publications en histoire canadienne dont les Canadiens de l’Ouest (2 vol., Montréal, 1878) qui constitue son œuvre majeure. Celle-ci a été rééditée en 1882, 1884 et 1886 ; elle est encore appréciée car Tassé bénéficia de témoignages de contemporains et eut accès à des documents disparus depuis.

Tassé fut aussi l’auteur de multiples brochures dont plusieurs ont été traduites en anglais. La majorité sont recensées dans ICMH, Reg.  [j.-m. l.]

ANQ-M, P-207.— CRCCF, P 139.— Le Canada, 1868–1869, 1879–1887, 1894–1895.— La Minerve, 1869–1872, 1880–1895.— La Vérité (Québec), 26 janv. 1895.— DOLQ, 1 : 80–81, 91, 125, 190–191, 607, 704–705.— Réginald Hamel et al., Dictionnaire pratique des auteurs québécois (Montréal, 1976).— J. Hamelin et al., la Presse québécoise, 1 : 56–58, 146 ; 2 : 146, 148–149.— Le Jeune, Dictionnaire, 2 : 702.— A history of Canadian journalism [...] (2 vol., Toronto, 1908–1959 ; réimpr. du vol. 1, New York, 1976), [1] : 110.— É.-J.[-A.] Auclair, le Curé Labelle, sa vie et son œuvre ; ce qu’il était devant ses contemporains, ce qu’il est devant la postérité (Montréal, 1930), 139–140, 154–155, 189, 229.— F.-J. Audet, Historiques des journaux d’Ottawa (Ottawa, 1896), 10, 19–20.— Antoine Bernard, Carnet de route (échos et souvenirs) (Montréal, 1965), 310.— Jean De Bonville, la Presse québécoise de 1884 à 1914 ; genèse d’un média de masse (Québec, 1988).— Lucien Brault, Ottawa old & new (Ottawa, 1946), 200, 282.— H.-J.-J.-B. Chouinard, Fête nationale des Canadiens français célébrée à Québec en 1880 : histoire, discours, rapport [...] (4 vol., Québec, 1881–1903), 1 : 46–47, 253–255, 348–349.— Andrée Désilets, Louis-Rodrigue Masson : un seigneur sans titre (Montréal, 1985), 110–111, 116.— Institut canadien-français d’Ottawa, 1852–1877 : célébration du 25e anniversaire (Ottawa, 1879), xxvi, xxviii, xxxii, 19–29, 35–42, 51, 70, 93, 107–111.— A. H. D. Ross, Ottawa, past and present (Toronto, 1927), 116.— Rumilly, Hist. de la prov. de Québec, 3–7 ; Histoire de Montréal (5 vol., Montréal, 1970–1974), 3 ; Mercier et son temps.— Rutherford, Victorian authority, 79–80, 236.

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Jean-Marie Lebel, « TASSÉ, JOSEPH », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 19 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/tasse_joseph_12F.html.

Information à utiliser pour d'autres types de référence bibliographique

Permalien: http://www.biographi.ca/fr/bio/tasse_joseph_12F.html
Auteur de l'article:   Jean-Marie Lebel
Titre de l'article:   TASSÉ, JOSEPH
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1990
Année de la révision:   1990
Date de consultation:   19 septembre 2014