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VERVILLE, JEAN-FRANÇOIS DE, ingénieur, chevalier de Saint-Louis ; né en France, vraisemblablement après 1680 ; père de Louis, chevalier de Verville (1704–1784) et de Guillaume (1707–1751), membres éminents du corps de génie ; mort à Valenciennes, France, en 1729. Sa femme, Madeleine-Angélique Trégu de Langon, vivait encore en 1751.

Verville fut admis au corps du génie en 1704 et combattit en Espagne et en Allemagne pendant la guerre de Succession d’Espagne ; il fut blessé au cours du siège de Landau en 1713. En 1714, il fut nommé ingénieur en chef adjoint à Douai dans les Flandres. L’année suivante, après avoir été en reconnaissance à l’île de Majorque et, ayant à choisir, il opta pour une affectation en Amérique du Nord au lieu de rester sur le théâtre des opérations en Espagne. Là, il fut nommé directeur des fortifications à l’île Royale (île du Cap-Breton), apparemment recommandé à ce poste par le marquis d’Asfeld, directeur général des fortifications et membre du Conseil de Marine, sous la Régence.

En 1716, après avoir exploré l’île Royale, Verville proposa de faire de Louisbourg la capitale et la principale place forte de la colonie. En 1717, il dirigea l’élaboration des plans de ces fortifications et, en partie, de celles de Port-Dauphin (Englishtown, N.-É.) et de Port-Toulouse (St. Peters). Les travaux de construction furent adjugés en 1719 à Michel-Philippe Isabeau. À partir de cette date et jusqu’en 1724, Verville dirigea les travaux durant l’été ; en hiver il confiait cette direction aux ingénieurs adjoints Jean-Baptiste de Couagne et Pierre-Jérôme Boucher*, pendant que lui-même passait la saison en France. En 1724, Étienne Verrier* fut nommé ingénieur en chef résident ; il travailla sous la direction de Verville jusqu’au départ de celui-ci l’année suivante. Verville avait été muté à la forteresse de Valenciennes, dans le nord de la France, et c’est là qu’il mourut en 1729.

De 1716 à 1725, Verville fut chargé de fortifier le nouveau centre des pêcheries françaises en Amérique du Nord, en fonction des besoins du commerce et des exigences militaires. Il fallait construire des fortifications permanentes, pas nécessairement à l’échelle de celles d’Europe, mais plutôt à la mesure de la garnison assez restreinte qui était sur place. On pourrait aujourd’hui reprocher à Verville de ne pas avoir construit, à prix modique, des ouvrages de terrassement bien protégés sur l’intérieur des terres, et du côté de la mer des batteries défensives en maçonnerie. Un tel réseau de protection aurait pu être très efficace. La construction de l’enceinte, conçue d’après le premier et le plus simple des trois systèmes de fortifications de Sébastien Le Prestre de Vauban, commissaire général des fortifications sous Louis XIV, fut extrêmement coûteuse, en raison du climat et du transport des matériaux nécessaires, de la main-d’œuvre et des bêtes de somme qu’il fallait faire venir de France. L’alternance du froid et du dégel retardait les travaux de maçonnerie. Verville, prévoyant sans doute les événements, donna la priorité aux défenses du côté de la terre, ainsi qu’à l’installation d’une excellente batterie à l’entrée du port. Des indices montrent clairement que certains défauts dans la structure des casernes et de la Batterie royale sont, en partie, attribuables aux conceptions personnelles de Verville en architecture.

Ce sont avant tout des considérations économiques et politiques qui, à Louisbourg, rendirent si difficile la construction d’une grande place forte en maçonnerie. Il fallait que les ouvriers soient suffisamment payés pendant la courte période de travail (90 à 100 jours, selon Verville) pour vivre le reste de l’année. Les ouvriers expérimentés étant rares, leurs salaires étaient déjà très élevés. Si l’on trouvait sur place des matériaux de construction utilisables, un contretemps était toujours possible et pouvait provoquer une hausse subite des prix. C’est ce qui se produisit en 1723, à Port-Toulouse, à la suite de l’incendie du four à briques qui était la seule source d’approvisionnement de ce genre dans la région. Le budget spécial des fortifications, que le commissaire-ordonnateur devait régir en dehors de l’ensemble des fonds, était de l’ordre de 80 000 à 150 000# par an (1718–1723 et 1724 respectivement). Il n’existait toutefois aucune prévision pour les années où l’entrepreneur avait épuisé les fonds avant la fin de l’été, comme il arriva en 1722. On essaya de poursuivre les travaux avec des fonds privés, mais cette solution dévoilait trop la faiblesse économique de la colonie et fut mal vue a Versailles. La situation s’aggrava encore à la suite de prélèvements illicites sur les sommes destinées aux fortifications pour payer d’autres dettes publiques. Comme solution, Verville proposa que le trésorier résident, chargé de suivre les travaux, relève directement du trésorier général des fortifications de France. Le Conseil de Marine insista cependant pour garder, par l’intermédiaire de son propre commissaire ordonnateur, la haute main sur les finances et avertit le commissaire ordonnateur, Le Normant* de Mézy, qu’il serait l’objet de mesures disciplinaires s’il continuait d’enfreindre le règlement.

Jusqu’à la fin des travaux, la cour donna à la construction des fortifications et des bâtiments publics la priorité sur toutes les autres entreprises militaires. En 1723, on fit venir des mercenaires suisses et des sapeurs pour aider aux travaux. Les conseils de Verville, un spécialiste, furent presque toujours acceptés malgré les dénigrements dont il était l’objet, surtout de la part du gouverneur Saint-Ovide de Brouillan [Monbeton*], avec qui il était fréquemment en conflit. Verville, qui était d’un caractère emporté, ne tolérait aucune ingérence dans sa façon de diriger la construction (qu’il considérait comme une chasse gardée) et, à plusieurs occasions, ne tint aucun compte de l’autorité du gouverneur. Il négligea, notamment, de l’informer qu’il construisait, comme magasins à poudre sur la façade droite du bastion du roi, de petites casemates qu’il n’avait pas incluses dans les premiers devis. De son côté, le gouverneur, qui n’était pas ingénieur, critiquait les fortifications de Verville qu’il considérait trop grandioses pour leur destination et impropres à contenir une attaque navale qu’il croyait inévitable. Il l’accusait aussi de favoritisme envers l’entrepreneur (ce qui sous-entendait des prévarications) et, à l’automne, après le départ de Verville, il donna aux ingénieurs adjoints des ordres qui venaient en contradiction avec ceux de leur chef. Le gouverneur décida notamment de construire des maisons avec des fonds prélevés sur le budget des fortifications.

Saint-Ovide et le commissaire ordonnateur, Le Normant de Mézy, étaient d’avis, à juste titre, que l’on devait avoir un ingénieur résident, même si Verville, en sa qualité de directeur général, était ou non sur les lieux pendant l’été. Les absences prolongées de Verville faisaient obstacle à la bonne administration de la colonie, mais lui permettaient d’avoir avec la cour des relations plus étroites et plus assidues que n’en avaient les administrateurs de la colonie eux-mêmes. Ces derniers proposèrent de nommer Dubois* Berthelot de Beaucours ingénieur résident, en faisant l’éloge de ses connaissances dans le domaine des fortifications propres aux colonies. Malgré cela, lorsque finalement Maurepas consentit à nommer quelqu’un à ce poste, ce fut Verrier, un membre du corps de génie, qui fut choisi à la place de Beaucours.

Quand, en 1723, on demanda des soumissions pour la construction de la Batterie royale et de la Batterie de l’Îlot, Saint-Ovide et Mézy insistèrent pour avoir un entrepreneur ayant l’expérience de la construction dans les colonies. Ils demandèrent à Bégon*, intendant de la Nouvelle-France, d’inciter les entrepreneurs de Québec à faire des offres. De son côté, Verville fit observer que l’on avait besoin de quelqu’un ayant déjà exécuté des fortifications en maçonnerie en Europe. Il ne tint donc nullement compte des demandes des Canadiens et recommanda Isabeau comme entrepreneur. Après la mort de ce dernier, Verville fit jouer son influence dans la nomination du successeur et l’on prit François Ganet*, qui avait exécuté des travaux semblables en France.

Il avait été officiellement convenu que l’entrepreneur serait payé d’après le toisé définitif de toute la construction faite au cours de l’année. Verville ne tint pas compte de cette condition et on peut sans doute lui reprocher cette sérieuse négligence. La responsabilité de fournir ces documents n’incombait pas à ses adjoints, mais à Verville lui-même. Or, chaque automne, il s’embarquait sur un des derniers navires en partance pour la France, avant que l’on ait pu faire le toisé et calculer le coût des travaux exécutés. Entretemps, les entrepreneurs étaient rémunérés d’après les bons de paiement émis par les ingénieurs, bien que seules des mesures préliminaires aient é e prises, laissant en dernier lieu, à l’autorité royale et à l’entrepreneur, le soin d’établir les derniers chiffres pour le règlement du toisé définitif. Cette dernière opération était non seulement retardée au plus grand détriment de l’intérêt public, mais de plus les arrangements financiers entre les différents constructeurs traînaient indûment en longueur, ce qui se produisit notamment entre Ganet et les héritiers d’Isabeau. Verrier hérita d’une tâche immense, celle d’établir les derniers comptes des travaux exécutés avant sa venue.

La discrète mutation de Verville à Valenciennes, en 1725, montre que Maurepas jugeait que l’on pouvait mener les travaux à bonne fin, en les confiant à Verrier, qui était un homme beaucoup plus conciliant. Par contre, le ministre de la Marine n’était pas enclin à pardonner au gouverneur le jugement défavorable qu’il avait porté sur un ingénieur qui avait gagné ses lauriers sur les champs de bataille d’Europe et qui jouissait, semble-t-il, d’un grand prestige au sein du corps d’élite dont il faisait partie.

Au Canada, la réputation de Verville, comme ingénieur, fut souvent mise en doute. Les difficultés vinrent de ce qu’il voulut construire, sur les rivages glacés de l’Amérique du Nord, une place forte des plus compliquées, inspirée de celles d’Europe. Il est possible qu’il n’ait pu prévoir comment les matériaux du pays, dans des ouvrages de maçonnerie classique, se comporteraient sous l’effet du climat. C’est du moins ce qu’a prétendu Verrier, en 1727. Il était donc inévitable que Verville fît des erreurs dont l’expérience servit d’ailleurs d’une certaine façon à ses successeurs. Mais, en France, le prestige du corps du génie était si grand parmi les gens en place que la connaissance des choses de la colonie n’entrait pas en ligne de compte dans le choix des ingénieurs qui y étaient destinés. À Louisbourg, en particulier, ils pensèrent que, pour exécuter leurs projets, il suffisait d’envoyer un ancien du corps du génie. En tenant compte de tous ces faits, Verville n’en a pas moins été le créateur d’une ville et d’une place forte qui firent grande impression à l’époque et qui, avec Québec et Montréal, se placent au premier rang parmi les ensembles architecturaux datant du Régime français.

F. J. Thorpe

BN, Cartes et plans, 23 271, Portefeuille 131, div.10, no 1D.— Archives Maritimes, Port de Rochefort, E, 1E, 89, f.197 ; 90, ff.307, 517, 542 ; 93, ff.24, 119 ; 94, ff.571s., 678, 748 ; 96, f.641 ; 97, f.9 ; 99, ff.223, 283, 671, 695–699 ; 101, ff.39, 759 ; 103, ff.105, 173 ; 105, ff.149, 475, 531. AN, Col., B, 38, f.279v. ; 39, ff.266–269, 302v. ; 40, f.568v. ; 41, ff.569, 587 ; 42, ff.481, 491v. ; 44, ff.60v., 179–180v., 560, 569–574v., 577v.–578v. ; 45, ff.93v., 301, 1 119, 1 151 ; 46, ff.109, 114 ; 47, ff.1 239, 1 242, 1 247 ; 48, ff.925, 929, 932 ; 49, f.703 ; 50, ff.570–572, 597v.–599 ; 52, ff.588–593, 598v. ; 53, ff.602v.–606 ; 54, f.16v. ; C11B, 1, ff.421, 438–440v., 460–461v. ; 2, ff.14–20v., 34–37v., 69–74, 75–83, 119, 131, 193, 251s., 304–310 ; 3, ff.12–13v., 67, 115s., 119–130v. ; 4, ff.15–18, 39–45, 66, 71–71v., 73–74v., 76–85, 107–108v., 120–123v., 133, 142–142v., 211–213v., 224, 235s., 237–241v., 243–246 ; 5, ff.116–118, 136–143v., 148–155v., 177–179, 202–205, 206–216, 218–219, 220–223, 228, 231–233v., 235–237, 238–240v., 324, 328, 349–356, 386–388v., 414–416, 418s., 420s., 6, ff.30–51, 112s., 114, 116–118, 145–148, 152, 164, 170, 178, 182, 199, 209, 235, 293, 295, 298, 325, 327 ; 7, ff.12–13, 59–65v., 132s., 136–137v., 142–150, 154, 156, 194–197v., 261, 328 ; 8, ff.71–75, 115 ; 9, ff.31, 93, 141–147v. ; 10, ff.81, 131–140 ; C11C 16, pièce 6, no 15 (fortifications, 1724) ; F3, 51, ff.31–40, 41–54, 57–61, 63–74, 75–85, 86, 87–92, 93s., 105, 128–147v., 189–191v., 193–226, 227–250 ; Marine, C7, carton 344 (dossier de Verville ; 1723, et 15 oct. 1751) ; Section Outre-Mer, Dépôt des fortifications des colonies, carton 3, nos 135, 143, 145–147, 149 ; carton 4, nos 245–247 ; carton 5, nos 258, 260, 261s., 268s.— CTG, art.3, sect.1, carton 1, pièces 4, 5, 6, 7— art 14 Majorque, carton 1, pièces 6, 7.— [M.-L.-E. Moreau de Saint-Méry], Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue [...], Blanche Maurel et Étienne Taillemite, édit. (3 vol., Paris, 1958).— A.-M. Augoyat, Aperçu historique sur les fortifications, les ingénieurs et sur le Corps du Génie en France (3 vol., Paris, 1860–1864), I : 385, 427n., 447s.— McLennan, Louisbourg, 42, 50–52, 53, 57.— (P. Mayrand, « La renaissance de Louisbourg », Vie des arts (Montréal), 46 (1967) : 35.]

Bibliographie générale

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F. J. Thorpe, « VERVILLE, JEAN-FRANÇOIS DE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 2, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 29 août 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/verville_jean_francois_de_2F.html.

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Auteur de l'article:   F. J. Thorpe
Titre de l'article:   VERVILLE, JEAN-FRANÇOIS DE
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 2
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1969
Année de la révision:   1969
Date de consultation:   29 août 2014