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KITCHI-MANITO-WAYA (Kakee-manitou-wata, Kamantowiwew, Almighty Voice, connu aussi sous le nom de Jean Baptiste), chasseur cri des Saules et fugitif, né vers 1874, probablement près du lac aux Canards (Duck Lake, Saskatchewan), fils aîné de Natchookoneck (Nanācohkonākos, Spotted Calf, Appears in Various Ways), fille du chef des Cris des Saules Kā-namhcīt (Left Hand) et fille adoptive du confrère de ce dernier, le chef Kāpeyakwāskonam* (Une Flèche), et de Sinnookeesick (Seenokesick, John Sounding Sky, The Sounding Sky), Sauteux de la communauté de Nut Lake (Yellow Quill) ; en 1890, il épousa une fille de Nâpêsis (Little Man), et ils n’eurent pas d’enfants, puis en 1892, une fille de Rock Child, et ils eurent deux fils, dont l’un mourut en bas âge ; décédé le 30 mai 1897 dans les collines Minichinas, au sud-est de Batoche (Saskatchewan).
« INDIAN HOLDS 1,000 AT BAY », lançait la manchette d’un journal. Avec ce titre accrocheur annonçant la tenue en échec d’un millier de personnes par un « Indien », le journaliste Chief Buffalo Child Long Lance [Sylvester Clark Long*] commença son histoire d’Almighty Voice en 1924. L’article, publié dans toute l’Amérique du Nord, notamment dans le numéro du 5 janvier 1924 du Winnipeg Tribune, racontait comment un jeune Cri, arrêté pour avoir tué un bœuf du gouvernement, s’était évadé de prison en dérobant habilement la clé d’un gardien endormi et en se libérant discrètement de ses chaînes. Almighty Voice s’enfuit parce qu’il croyait que la Police à cheval du Nord-Ouest le pendrait pour son crime. « Mais jamais ils ne me mettront une corde autour du cou, dit-il à sa mère sur un ton de défi. Je vais me battre à mort. » Un gendarme avoua ultérieurement que la menace de pendaison n’était qu’une plaisanterie : la sentence habituelle était d’un mois d’emprisonnement. Almighty Voice, qui prit le canular au sérieux, jura de ne jamais se faire attraper, et l’affaire se termina par ce que le journaliste qualifia de « plus grand combat en solitaire de l’histoire de l’ouest de l’Amérique du Nord ».
Ce récit constitue la version populaire de l’histoire d’Almighty Voice, celle que des journaux, des revues, des livres, des romans bon marché, des poèmes, des pièces de théâtre, des pièces musicales et un long métrage racontèrent maintes fois. On a romancé, vilipendé, mal compris, célébré et inventé le personnage d’Almighty Voice ; ces interprétations ont pris naissance de son vivant et persistent encore de nos jours. La recherche de la vérité parmi ces nombreuses versions peut s’avérer aussi frustrante que la traque dont il fit l’objet de 1895 à 1897.
On sait qu’Almighty Voice naquit dans la communauté de One Arrow, l’une des trois collectivités de Cris des Saules installées dans la région des Territoires du Nord-Ouest qui deviendrait le centre de la Saskatchewan et de l’Alberta. Les Cris des Saules suivaient un itinéraire saisonnier qui les menait du lac aux Canards au lac Goose (près de North Battleford, Saskatchewan) à l’ouest, jusqu’à Round Prairie (près de Dundurn) au sud et au lac Little Manitou (près de Watrous) à l’est. Pendant l’été, ces « magnifiques chasseurs », comme le commerçant métis Norbert Welsh les décrivit dans ses mémoires, tuaient des bisons, soit en leur tirant dessus à cheval, soit selon la méthode traditionnelle qui consistait à rassembler les animaux dans un enclos, puis à les abattre. Pendant l’hiver, ils trouvaient refuge dans les vallées fluviales et subsistaient de chasse au petit gibier et de cueillette, notamment de baies.
Au mois d’août 1876, le chef Une Flèche, grand-père adoptif d’Almighty Voice, participa au traité no 6, négocié par le lieutenant-gouverneur des Territoires du Nord-Ouest, Alexander Morris* ; le groupe s’installa alors dans une réserve, connue sous le nom de réserve indienne One Arrow, sur la rive orientale de la rivière Saskatchewan-du-Sud, près de Batoche. Au début, les membres de One Arrow se montraient peu disposés à pratiquer l’agriculture, préférant chasser le gibier et se nourrir des produits de la cueillette dans les collines Minichinas, à l’est. La disparition du bison en 1878−1879 rendit plus difficile que jamais la conservation des anciens modes de subsistance [V. Kamīyistowesit*].
Le jeune Almighty Voice se serait familiarisé avec ces collines couvertes de broussailles en perfectionnant ses techniques de survie grâce aux conseils de son père et de son grand-père. Pour le département des Affaires indiennes, l’entêtement de la communauté à observer les méthodes traditionnelles, en particulier le refus général des membres de parler anglais ou de se convertir au christianisme, représentait une attitude rétrograde. Les fonctionnaires se plaignaient fréquemment de l’échec du groupe à cultiver la terre, ne tenant pas compte du fait que l’aide agricole promise par le traité ne serait fournie complètement qu’en 1884 ; les membres de One Arrow firent des progrès par la suite. Le gouvernement fédéral affirmait également que les peuples autochtones resteraient arriérés et démoralisés tant qu’ils adhéreraient aux pratiques traditionnelles et aux cérémonies rituelles, qu’on bannirait partiellement en 1895 [V. Amédée-Emmanuel Forget*].
En mars 1885, au déclenchement de la rébellion du Nord-Ouest, le général métis Gabriel Dumont*, accompagné de cavaliers armés, contraignit la communauté de One Arrow à le suivre à Batoche pour renforcer les combattants dirigés par le Métis Louis Riel*. Almighty Voice aurait compté parmi les personnes ainsi involontairement réquisitionnées. Après la rébellion, le gouvernement canadien accusa les membres de One Arrow de déloyauté. On reconnut le chef coupable d’attentat à la sûreté de l’État et on l’incarcéra. Ce dernier mourut en 1886, peu après sa libération. Aucun autre chef ne le remplaça. Hayter Reed*, commissaire adjoint aux Affaires indiennes pour les Territoires du Nord-Ouest, fusionna les trois communautés de Cris des Saules et ordonna que celle de One Arrow s’installe dans les réserves dirigées par Kamīyistowesit et Okemasis (Sayswaypus) près du lac aux Canards. Quand le groupe de One Arrow refusa de quitter sa propre réserve, le département des Affaires indiennes tenta en vain de soumettre ses membres en les affamant.
Almighty Voice, que le gouvernement canadien connaissait comme le membre no 57 de One Arrow, atteignit la maturité pendant ces années difficiles. Chasseur réputé, le jeune homme de grande taille et de belle allure portait une cicatrice singulière qui descendait de son oreille gauche jusqu’au coin de sa bouche. Comme il était l’aîné d’une fratrie de sept enfants, dont quatre moururent en bas âge, son habileté au tir prit de plus en plus d’importance quand les rations gouvernementales furent réduites au début des années 1890. Il trouva aussi du travail dans des collectivités environnantes, et ce furent probablement les prêtres catholiques de Duck Lake qui l’appelèrent Jean Baptiste. Selon les dossiers financiers de l’agence des Affaires indiennes de Duck Lake, Almighty Voice agit comme transporteur en novembre 1888 ; il pourrait avoir transporté du foin que la réserve One Arrow fournissait aux colons de l’endroit.
En 1890, Almighty Voice épousa une fille de Nâpêsis (Little Man) et vécut avec elle (qualifiée de « mineure » dans le registre de l’agence) pendant deux ans. Après leur séparation, il se maria avec une fille de Rock Child ; leur premier fils, né en mai 1893, succomba à la tuberculose environ un an plus tard. Quelques récits portent à croire qu’Almighty Voice prit une troisième femme, la fille de The Rump ; les listes de rentes prévues dans les traités ne documentent toutefois que deux mariages au début des années 1890. Il n’était pas polygame, comme certains l’ont affirmé, mais selon un membre d’une autre communauté, il avait une réputation de « jeune homme excessif ».
Les années 1890 furent difficiles pour la communauté de One Arrow. L’agent des Affaires indiennes Robert Sutherland Mackenzie ne facilita guère les choses ; nommé par le gouvernement fédéral, il avait pour mission, à l’instar des autres agents, d’encourager l’assimilation des Autochtones. Ses responsabilités consistaient notamment à fournir des rations, à maintenir la paix et à veiller à ce que les enfants soient baptisés et envoyés dans des pensionnats catholiques. La fréquentation scolaire, qui le préoccupait particulièrement, faisait l’objet d’une forte résistance de la part des Cris. Mackenzie subissait de lourdes pressions pour limiter les dépenses de l’agence et il se querellait souvent avec les Cris à cause de la parcimonie du gouvernement. Afin de montrer son autorité, Mackenzie les avertit que, s’ils ne permettaient pas à leurs enfants de recevoir une éducation conforme aux valeurs des Blancs, il retiendrait les rations et les droits de négoce. Une telle attitude peut expliquer pourquoi, un jour, Almighty Voice menaça de mort l’agent des Affaires indiennes. Sur ses gardes, Mackenzie reconnut le danger ; il dirait qu’il n’avait « pas le moindre doute qu’il [le] tuerait s’il en avait la chance ».
En mai 1895, pendant que les membres de One Arrow se trouvaient acculés à la famine, Almighty Voice et son beau-frère Flying Sound abattirent une vache égarée qui appartenait à un colon (et non pas un bœuf du gouvernement, comme le déclarerait Long Lance) pour nourrir leurs familles affamées. Les deux hommes savaient sans aucun doute qu’ils commettaient un délit ; Almighty Voice offrit plus tard au colon un cheval en compensation. L’incident n’eut pas de suite jusqu’au 22 octobre, quand, à l’occasion du paiement des rentes annuelles dans la réserve One Arrow, le sergent Colin Campbell Colebrook de la Police à cheval du Nord-Ouest arrêta les deux hommes. (On appréhenda également Good Young Woman, sœur d’Almighty Voice, pour vols mineurs.) Colebrook les escorta à la caserne de Duck Lake, où ils devaient comparaître le lendemain matin devant Mackenzie. Le sergent Harry Keenan prit les prisonniers en charge. Comme le bâtiment ne disposait pas de cellules, il leur fit installer des lits et organisa une rotation pour la surveillance de nuit. Keenan ne menotta pas les détenus ; accusés de crimes mineurs, ils recevraient selon lui une peine légère. À deux heures du matin, le policier Robert Casimir Dickson s’assura que les prisonniers dormaient et se rendit à l’étage pour réveiller son remplaçant, le policier Andrew Nolan O’Kelly, laissant la clé de la porte avant sur une table, sous un journal. Quand O’Kelly descendit, Almighty Voice avait disparu. (On relâcha les membres de sa famille le lendemain.)
Long Lance déclara ultérieurement, suivi par d’autres auteurs, que Dickson avait dit à Almighty Voice qu’il encourait la pendaison. Pourtant, on ne mentionna cet avertissement ni dans l’enquête policière exhaustive sur l’évasion ni pendant les audiences disciplinaires de Dickson et de Keenan. De même, les rapports du département des Affaires indiennes ne contiennent aucune preuve en ce sens. Almighty Voice devait savoir que même si son infraction exigeait une restitution, tuer une vache n’entraînait jamais de punition sévère ; néanmoins, comme il serait jugé par l’agent des Affaires indiennes qu’il avait menacé, il craignait l’incarcération. Selon des membres de la communauté de One Arrow, l’emprisonnement injustifié de ce dernier avait causé sa mort.
Almighty Voice traversa la rivière Saskatchewan-du-Sud près de Saint-Laurent-de-Grandin (Saint-Laurent-Grandin) et rentra chez lui à pied. Il savait que la police à cheval tenterait de l’y trouver et, le 24 octobre, il s’enfuit, toujours à pied, espérant trouver refuge dans la région accidentée de la rivière Carrot, au nord-est. Une jeune fille de 13 ans, Small Face, de la réserve James Smith, l’accompagnait.
Le sergent Colebrook, qui avait arrêté Almighty Voice, entreprit les recherches. Un parent de Gabriel Dumont, le guide et traqueur François (Frank) Dumont, qui avait signé un traité et s’était joint à la communauté de One Arrow, lui prêtait main-forte. Apparemment, François Dumont et Almighty Voice ne s’entendaient pas bien, probablement parce que Dumont, croyait-on, agissait à titre d’informateur du département des Affaires indiennes.
Au matin du 29 octobre, on trouva Almighty Voice, sa compagne et un cheval volé à l’est du lac Waterhen, à environ 60 milles de la réserve One Arrow. Almighty Voice cria à Dumont qu’il était prêt à tirer. Malgré les avertissements de Dumont à Colebrook, celui-ci s’avança, en disant calmement avec son accent anglais : « Viens donc, mon garçon. » Pendant ce temps, Dumont, en langue crie, appelait Almighty Voice à se rendre. Le fugitif au fusil amorcé commença à reculer. Il s’arrêta deux ou trois fois en hurlant dans sa langue : « Va-t’en, va-t’en ! » Il posa alors un genou à terre et visa. Colebrook passa de nouveau outre à la mise en garde et continua de s’approcher. Retiré derrière un bosquet, Almighty Voice le tua d’un coup de fusil à la poitrine. Dumont partit au galop chercher du secours. Il fournit son assistance à la police à cheval encore quelques fois, mais, craignant des représailles d’Almighty Voice, il s’enfuit dans une autre réserve au printemps de 1896.
Après avoir laissé Small Face se mettre à l’abri, Almighty Voice chevaucha vers le nord, en direction des réserves James Smith et Big Head (Cumberland), près de Fort-à-la-Corne, au bord de la rivière Saskatchewan. À la mi-novembre, il se dirigea au sud-est, vers le territoire de chasse des communautés de Sauteux Kinistin et Yellow Quill, à la recherche de son grand-père paternel, Kā-namhcīt, et d’autres parents. La cachette était parfaite. Peu de colons vivaient dans cette région vallonnée couverte de buissons, qui s’étendait vers le sud à partir de la rivière Saskatchewan. Chasseur de talent, Almighty Voice reçut un bon accueil des peuples nomades locaux. Il réussit à passer relativement inaperçu en se déplaçant avec de petits groupes de chasseurs. Il rentra probablement chez lui à la fin de décembre ou au début de janvier 1896 pour voir son fils nouveau-né. (Sa femme était enceinte quand on l’avait emprisonné.)
Même si la Police à cheval du Nord-Ouest poursuivit les recherches, souvent dans des conditions difficiles, jamais ils ne repérèrent Almighty Voice pendant les 19 mois qui suivirent le meurtre de Colebrook. On soupçonna les collectivités des réserves situées autour de Duck Lake d’abriter le fugitif. Quels qu’aient été leurs sentiments au sujet de la mort de Colebrook, elles souffraient des brimades du gouvernement et n’allaient pas dénoncer l’un des leurs auprès des autorités. L’échec des efforts pour trouver le tueur irritait le commissaire de la Police à cheval du Nord-Ouest, Lawrence William Herchmer*, qui assura à la population que son organisation finirait par lui mettre la main au collet. Les journaux de la région, qui couvraient régulièrement l’affaire à la une, firent d’abord preuve de patience, mais demandèrent bientôt qu’on lance un avis de recherche avec promesse de récompense. À Ottawa, le surintendant aux Affaires indiennes, Thomas Mayne Daly*, porta la requête à l’attention du premier ministre, sir Mackenzie Bowell*, et l’on approuva une prime de 500 $ en avril 1896.
Tôt dans la matinée du 28 mai 1897, près de Bellevue (Saint-Isidore-de-Bellevue), une patrouille tomba par hasard sur trois hommes qui couraient à travers les sous-bois en direction d’un bosquet de peupliers en contrebas. Il s’agissait d’Almighty Voice et de deux jeunes hommes : son cousin Anihšināpēns (Little Saulteaux) et son beau-frère Topean (Dublin). Apparemment, ils se dirigeaient vers la réserve One Arrow, où Almighty Voice rendit souvent visite à des membres de sa famille pendant ses mois de cavale. On les aperçut tout à fait accidentellement. Cette traque figurerait parmi les plus célèbres de l’histoire canadienne, et l’insaisissabilité du fugitif rivaliserait avec celle d’Albert Johnson* et de Simon Peter Gunanoot* au cours de poursuites ultérieures.
Les policiers tentèrent de faire sortir les trois hommes du bosquet en pénétrant dans les buissons touffus d’un côté pour les forcer à se mettre à découvert. La manœuvre était téméraire et deux gendarmes subirent de graves blessures. Le fugitif et ses compagnons, sans nourriture ni eau, renforcèrent leur position en se creusant une tranchée dans la partie la plus dense du bosquet. On envoya un homme à Batoche pour répandre la nouvelle par téléphone et par télégramme qu’on avait repéré Almighty Voice. Plusieurs volontaires de Duck Lake et de la ville de Prince Albert se joignirent aux forces policières massées en nombre grandissant sur une colline avoisinante. Des membres de la réserve One Arrow, entre autres la mère du prisonnier évadé, arrivèrent aussi pour observer l’opération d’une autre colline.
Au début de la soirée, la police et les civils volontaires organisèrent une deuxième attaque du bosquet, qui tourna au désastre. Deux policiers et un civil y trouvèrent la mort. La police décida d’appeler des renforts. Des hommes vinrent de Prince Albert avec un canon ; des gendarmes de Regina en transportèrent un autre, qu’ils avaient embarqué sur un train en direction nord le samedi 29 mai, et ils arrivèrent plus tard ce jour-là. Almighty Voice les accueillit en leur lançant en langue crie : « Frères, nous avons bien bataillé aujourd’hui. J’ai travaillé dur et j’ai faim. Vous avez plein de bouffe ; envoyez-m’en un peu. Demain, nous finirons le combat. »
On ne donna aucune chance aux trois fugitifs de s’échapper ou de se rendre, d’autant plus qu’on craignait voir leur geste de défi entraîner une rébellion des Autochtones. Au matin du dimanche 30 mai, le commissaire adjoint, John Henry McIllree, qui voulait éviter d’autres pertes de vie, ordonna une canonnade qui dura près de deux heures. Puis, une centaine de policiers et de civils armés de fusils foncèrent à travers les arbres restés debout.
Les trois hommes étaient morts. Apparemment, Topean avait péri la nuit précédente, pendant l’escarmouche fatale avec la police. On trouva Almighty Voice et Little Saulteaux dans la tranchée, tous deux manifestement tués par la même salve. Almighty Voice avait perdu le dessus de la tête. On ne sait pas exactement où le fragment de son crâne fut retrouvé ni par qui, mais, le considérant comme un « trophée de guerre », le musée de la Gendarmerie royale à Regina l’exhiberait pendant plusieurs décennies à l’insu de la communauté de One Arrow. On achemina les dépouilles mortelles à l’instructeur agricole de la communauté pour inhumation dans la réserve One Arrow. Peut-être pour clore cet épisode le plus vite possible, la police ne demanda pas d’enquête du coroner pour la mort des deux gendarmes au bosquet.
Ni la Police à cheval du Nord-Ouest ni le département des Affaires indiennes ne firent enquête sur l’affaire. On ne tenta pas de savoir pourquoi Almighty Voice avait tué la vache d’un colon, fui pendant sa détention provisoire et abattu un sergent. On ne posa pas non plus de questions pour comprendre comment, à l’aide de sa famille et de ses amis, il avait échappé à sa capture pendant plus de 19 mois. On supposa que ses actes reflétaient les pires défauts de sa race, et on considéra comme une chance le fait qu’il soit mort avant que d’autres ne se joignent à lui pour soulever une rébellion semblable à celle de 1885. Le rapport annuel du département des Affaires indiennes résuma son compte rendu de la rencontre fatale dans le bosquet par la déclaration suivante : « Les Indiens apprennent ainsi que la justice, même si parfois lente, est infaillible, et sera rendue quoi qu’il en coûte. » Le commissaire Herchmer reprit dans le même sens en soulignant « le tort que même un seul Indien malfaisant peut causer [à] la paix et à la sécurité du pays ».
Étant donné la situation désespérée où se trouvaient les communautés autochtones des Territoires du Nord-Ouest, on peut s’étonner qu’il n’y ait pas eu plus d’incidents violents de cette nature. La police et les fonctionnaires du gouvernement faisaient manifestement fi de leur misère, ce qui, vraisemblablement, ne pouvait manquer d’engendrer de la résistance. L’Evening Telegram de Toronto émit ce commentaire tranchant : « Almighty Voice se fit le défenseur d’une race contre laquelle la civilisation se dresse. Ce qui est extraordinaire, ce n’est pas que de temps à autre un brave secoue le joug, mais que tous les braves ne préfèrent pas la mort soudaine à la lente extinction de leur peuple. »
La vie et la mort d’Almighty Voice illustrent les priorités de l’État canadien à la fin du xixe siècle : ouvrir l’Ouest aux colons blancs, maintenir la paix et garder les peuples autochtones confinés à leurs réserves et sous la férule du gouvernement dans l’espoir qu’ils deviennent des fermiers autosuffisants qui, graduellement, s’assimileraient à une société basée sur des valeurs européennes. Les fonctionnaires des Affaires indiennes considéraient Almighty Voice comme un rebelle dangereux qui, une fois disparu, devait tomber dans l’oubli le plus vite possible. En juin 1897, le contrôleur de la Police à cheval du Nord-Ouest, Frederick White, se plaignit qu’il était « malheureux » qu’on fasse « tant d’histoires » autour de « l’affaire Almighty Voice ». Il avait entendu parler du « ridicule achevé » de l’usage du canon, relevé notamment par sir Adolphe-Philippe Caron*, ancien ministre conservateur de la Milice et de la Défense, et cela le contrariait. Celui-ci avait poussé le sarcasme jusqu’à insinuer que « la police sortira ses canons de 9 livres pour tuer les mouches quand le temps chaud sera venu ».
Un large gouffre séparait la compréhension non autochtone et autochtone de l’histoire d’Almighty Voice. De nombreux fonctionnaires croyaient agir dans les intérêts fondamentaux des Autochtones, et ces derniers s’opposaient aux politiques restrictives et souvent coercitives du département des Affaires indiennes. Inévitablement, on considéra Almighty Voice soit comme un « mauvais Indien », soit comme un représentant de la résistance face à des obstacles insurmontables.
Après que son grand-père eut signé le traité, Almighty Voice endura une existence déshumanisante. La réserve One Arrow ne valait guère mieux qu’une ferme pénitentiaire dont les membres n’avaient aucune autonomie et s’exposaient à des sanctions s’ils ne suivaient pas les directives de l’agent des Affaires indiennes et de l’instructeur agricole. Le commissaire aux Affaires indiennes, Edgar Dewdney*, appela ces stratégies de la « contrainte pure ». Son successeur, Hayter Reed, rabaissait les Cris en les traitant de geignards chroniques et tentait de maintenir au minimum les dépenses gouvernementales qui leur étaient réservées. Almighty Voice avait vu souffrir sa famille et ses amis, et son évasion de ce qu’il considérait comme une persécution injustifiée lui offrit l’occasion de défier la main de fer du gouvernement. Au bout du compte, dans l’affaire Almighty Voice, il faut non pas se demander pourquoi elle se produisit, mais pourquoi de tels incidents ne survinrent pas plus souvent.
Nous avons publié une biographie détaillée du sujet, sous le titre In search of Almighty Voice : resistance and reconciliation (Markham, Ontario, 2020). Almighty Voice a fait l’objet de calomnies dans les premiers comptes rendus de la Police à cheval du Nord-Ouest. Les écrits du chef Buffalo Child Long Lance, en particulier son autobiographie intitulée Long Lance : the autobiography of a Blackfoot Indian chief (Londres, 1928), ont toutefois changé cette interprétation, décrivant Almighty Voice comme un jeune homme malavisé, qu’on avait convaincu de contre-attaquer des agents du gouvernement et des colons blancs. Cette version et, notamment, le fait que des gardes auraient menacé Almighty Voice de pendaison ont été repris dans les ouvrages de L. [B.] Peterson, Almighty Voice (Agincourt, Ontario, 1974), et de D. D. Moses, Almighty Voice and his wife (Stratford, Ontario, 1991), ainsi que dans le film Alien thunder (1974), réalisé par Claude Fournier. Nous tenons à remercier S. D. Hanson, auteur de la biographie originale d’Almighty Voice publiée en 1990 dans le DBC (voir l’« Historique de publication »), pour sa contribution érudite.
Bibliothèque et Arch. Canada (Ottawa), MG26-A, vol. 213 (Sir John A. Macdonald fonds, political papers, corr.), L. W. Herchmer à E. Dewdney, 10 févr. 1886 (lien, pp.90617–90620) ; RG10, vol. 3710, dossier 19550-3 (Northwest Territories – corr. regarding the Indian participation during the rebellion), Hayter Reed, 20 juill. 1885, « Memorandum for the Honorable the Indian commissioner relative to the future management of Indians » (lien, items 137–145) ; RG10, vol. 8616, dossier 1/1-15-2-1, part. 1 (Famous Indians – Almighty Voice), mfm C-14236, J. H. Gordon à R. S. McKenzie, 6 nov. 1895 (lien, images 1791–1793) ; RG10-A, vol. 1603 (Duck Lake Agency – letterbooks, 1894–1895), mfm C-14861, R. S. McKenzie à A. E. Forget, 21 mai 1895 (lien, image 1654) ; RG10-A, vol. 1607 (Duck Lake Agency – letterbooks, 1895–1897), mfm C-14862, R. S. McKenzie à J. H. Gordon, 12 nov. 1895 (lien, images 462–463) ; RG10-B-8-d, vol. 9423–9430 (Treaty annuity paylists – treaties 4, 6 and 7), One Arrow (1890–1897), mfm C-7147–C-7149 (lien) ; RG10-B-8-k, vol. 9995 (Financial statements of expenses – Duck Lake Agency, 1887–1889) ; RG18, vol. 10039 (NWMP Personnel records, Colin Campbell Colebrook file), J. B. Allen à G. B. Moffatt, 4 nov. 1895, G. B. Moffatt à L. W. Herchmer, 26 oct. 1895, Frank Dumont and Small Face testimony, coroner’s inquest (lien) ; RG18-A-1, vol. 121, dossier 269-96 (Dickson, ex cons. R. C. – punishment of, for allowing Indian prisoner to escape), R. C. Dickson, 24 oct. 1895, disciplinary hearing transcript ; RG18-A-1, vol. 137, dossier 376-97 (Allan, Insp. J. B. – shooting of, by Almighty Voice), Allan à S. Gagnon, 27 juill. 1897 ; RG18-B-1, vol. 1038, dossier 68 ([First Nations & Indian Dept. – Prince Albert Dist.]), A. B. Perry à A. G. Irvine, 19 févr. 1886 (lien) ; RG18-B-1, vol. 1347, dossier 226-1895 (Pursuit of Indian murderer, « Almighty Voice »), G. B. Moffatt à NWMP commissioner, 13 mars 1896 ; RG18-B-1, vol. 1398, dossier 186-1897 (Injury received by Napoleon Venne during pursuit of Almighty Voice), Pee-yeh-chew witness statement ; F. Smith à L. W. Herchmer, 1er juin 1897 ; O’Kelly à Gagnon, 2 juin 1897 ; RG18-B-5, vol. 2480 (Court documents – « Almighty Voice », murder), part. 1, J. H. McIllree à L. W. Herchmer, 4 juin 1897 ; RG18-G, vol. 7197 (NWMP Personnel records, Harry Keenan file), 18 nov. 1895, disciplinary hearing transcript.— Univ. of Regina, Canadian Plains Research Center, Indian History Film Project, « [Transcript of an interview with Seno-Kisik (Sounding Sky) by D. G. Mandelbaum, 17 juill. 1934] ».— El Paso Times (El Paso, Tex.), 6 janv. 1924.— Family Herald and Weekly Star (Montréal), 5 janv. 1924.— Canada, Chambre des communes, Doc. de la session, 1893, vol. 8, no 13 (exploration dans la région de la Saskatchewan) : 59–60 ; Doc. de la session, 1896, vol. 11, no 15 (rapport du commissaire de la police à cheval du Nord-Ouest, 1895) : 4 ; Doc. de la session, 1898, vol. 11, no 14 (rapport annuel du département des Affaires indiennes pour l’exercice terminé le 30 juin 1897) : xxv , et vol. 12, no 15 (rapport du commissaire de la Police à cheval du Nord-Ouest, 1897) : 2–3.— W. A. Fraser, « Soldier police of the Canadian northwest », McClure’s Magazine (New York), 13 (mai–octobre 1899) : 231.— John Jennings, « The North West Mounted Police and Indian policy after the 1885 rebellion », dans 1885 and after : native society in transition, F. L. Barron et J. B. Waldram, édit. (Regina, 1986), 235–236.— Chief Buffalo Child Long Lance [S. C. Long], « How Canada’s last frontier outlaw died », MacLean’s, 1er janv. 1924 : 19–20, 42, 44.— T. M. Longstreth, The silent force : scenes from the life of the mounted police of Canada (Londres, 1928), 220.— Dale Russell, « The Fort a la Corne forest area : a survey of the historical documents » (Saskatoon, 2007).— J. L. Tobias, « Canada’s subjugation of the Plains Cree, 1879–1885 », dans Sweet promises : a reader on Indian-white relations in Canada, J. R. Miller, édit. (Toronto, 1991), 222.— Mary Weekes as told to her by Norbert Welsh, The last buffalo hunter (Saskatoon, 1994), 19–20, 44–45.
W. A. Waiser, « KITCHI-MANITO-WAYA (Kakee-manitou-wata, Kamantowiwew, Almighty Voice, Jean Baptiste) », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 25 févr. 2026, https://www.biographi.ca/fr/bio/kitchi_manito_waya_12F.html.
| Permalien: | https://www.biographi.ca/fr/bio/kitchi_manito_waya_12F.html |
| Auteur de l'article: | W. A. Waiser |
| Titre de l'article: | KITCHI-MANITO-WAYA (Kakee-manitou-wata, Kamantowiwew, Almighty Voice, Jean Baptiste) |
| Titre de la publication: | Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12 |
| Éditeur: | Université Laval/University of Toronto |
| Année de la publication: | 1990 |
| Année de la révision: | 2026 |
| Date de consultation: | 25 févr. 2026 |