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LESIEUR-DÉSAULNIERS, ISAAC-STANISLAS (il signait Isaac Désaulniers), prêtre, professeur, supérieur du séminaire de Saint-Hyacinthe, né le 27 novembre 1811 à Sainte-Anne-d’Yamachiche, Bas-Canada, fils de François Lesieur-Désaulniers, cultivateur et député à la chambre d’Assemblée, et de Charlotte Rivard-Dufresne, décédé à Saint-Hyacinthe le 22 avril 1868.

Après des études classiques au séminaire de Nicolet où il entre en contact avec la philosophie du sens commun de La Mennais, appuyée sur la révélation et la tradition, Désaulniers prend la soutane en 1829. Il est immédiatement nommé professeur de sciences (1829–1833) puis de philosophie (1831–1833) au séminaire de Saint-Hyacinthe où les idées de La Mennais enthousiasment ses collègues Jean-Charles Prince*, Joseph-Sabin Raymond*, Joseph La Rocque*, soutenus par l’administrateur du diocèse de Québec à Montréal, Mgr Jean-Jacques Lartigue*.

Conscient de l’importance des échanges d’idées et soucieux de l’excellence de « son » séminaire, Mgr Lartigue envoie Désaulniers étudier les sciences, l’anglais, « sans perdre entièrement de vue sa théologie », à l’université des jésuites de Georgetown, Washington, D.C. Premier clerc canadien-français avec son frère François, professeur reconnu de philosophie et de sciences au séminaire de Nicolet, à faire des études supérieures à l’étranger, Désaulniers y séjourne de juin 1833 à juillet 1834 étudiant surtout les sciences et se familiarisant davantage avec la philosophie du sens commun de La Mennais vraisemblablement professée d’après les Nouveaux éléments de philosophie [...] de l’abbé Jean-Marie Doney. Il revient avec une « teinte de libéralisme démocratique » à Saint-Hyacinthe, au moment où la polémique (octobre 1833–septembre 1834) entre l’abbé Jacques Odelin*, cartésien, et les professeurs du séminaire, fervents de La Mennais, venait d’être close par l’encyclique Singulari nos de Grégoire XVI, qui condamnait les Paroles d’un croyant. Dégoûté, Désaulniers enseigne plutôt la physique (1834–1839, 1844–1847) avant de revenir à la philosophie (1837–1849) qu’il enseignera à l’aide du manuel éclectique de l’abbé Jérôme Demers* du séminaire de Québec, qui, délibérément non menaisien, ne prend pas le sens commun comme critère de certitude et s’avère plutôt cartésien dans son traitement du problème des idées.

Ordonné, le 30 juillet 1837, compte tenu de « son caractère décidé, indépendant », Désaulniers est prié, durant les troubles de 1837–1838, « de se tenir sur ses gardes » ; il signe avec ses collègues un mémoire justificatif de l’enseignement au séminaire qui garantit l’orthodoxie de l’enseignement de la « philosophie morale » sur « les principes fondamentaux de la société » et sur « les devoirs du citoyen à l’égard du gouvernement ».

Comme bon nombre de clercs à l’époque, Désaulniers intervient dans les « papiers publics » ; il polémique sur des questions scientifiques dans la Minerve en 1837 (identification d’un corps céleste observé ici) et dans les nouveaux Mélanges religieux en 1841 (sécurité des paratonnerres). De plus en plus identifié à la vie du séminaire, Désaulniers introduit l’enseignement de la chimie agricole, de l’économie politique (1845), enseigne la théologie (1847–1852) et se fait « mendiant de presbytère en presbytère » en 1847 pour recueillir des fonds nécessaires à la construction d’un nouveau séminaire.

Grâce à la générosité de la famille de Louis-François-Roderick (Rodrigue) Masson*, élève du séminaire auquel il allait servir de cicerone, Désaulniers entreprend un voyage en Europe et Proche-Orient (16 août 1852–28 mars 1854) qui déterminera sa pensée et son action ultérieures. Déjà familier avec l’est des États-Unis, Désaulniers découvre la France, l’Italie, l’Autriche, l’Allemagne, la Suisse, la Belgique, l’Espagne, la Grèce, la Turquie, la Palestine, Malte et l’Angleterre. Il y visite les cabinets de physique et les bibliothèques de nombreux collèges et universités. En France, il passe « d’abord au bureau de l’Univers », puis rencontre le philosophe Pierre-Célestin Roux-Lavergne, le père Auguste Gratry, l’abbé Théodore Combalot, un fils de Louis-Gabriel-Ambroise de Bonald et un petit-fils de Joseph de Maistre. Le périple italien le mène au « centre du monde », à Rome, où il rencontre le père Giovanni Perone et visite les universités ; saint Thomas d’Aquin est presque omniprésent : Désaulniers voit ses manuscrits, sa chambre et son crucifix à Rome et à Naples. Avant de revenir de ce pèlerinage aux sources, il est nommé supérieur du séminaire (1853), fonction qu’il occupera, sans enseigner, jusqu’en 1860, sauf durant son séjour en Illinois où il tentera vainement, à la demande de Mgr Ignace Bourget*, de rallier son ancien ami, le « schismatique » Chiniquy* (novembre 1856–juin 1857).

Désaulniers revient à l’enseignement de la philosophie (1860–1868). Après avoir « erré » du cartésianisme à la philosophie éclectique en passant par la philosophie du sens commun de La Mennais, il adhère passionnément à la philosophie de saint Thomas d’Aquin qu’il avait découverte durant son voyage en Europe et vraisemblablement approfondie durant son supériorat. Il lit, traduit, enseigne le docteur angélique ; il se fait le propagateur de sa « vérité » devant le Cabinet de lecture paroissial de Montréal et l’Union catholique de Saint-Hyacinthe dans des « lectures » sur l’histoire de la philosophie, sur l’origine de nos connaissances, sur l’autorité, sur la peine capitale et la théorie du pouvoir.

Dégagé de ses fonctions de supérieur, le professeur collabore avec son confrère Joseph-Sabin Raymond à l’offensive antilibérale contemporaine : il encourage l’entreprise des zouaves de « l’Église militante » et bientôt « triomphante », prêche en l’honneur des défenseurs du Saint-Siège tombés à Mentana et à Castelfidardo, fait des conférences sur Rome et la Terre Sainte, décrit les devoirs de l’évêque à l’occasion du sacre de Mgr Charles La Rocque* et approuve les écrits de Mgr Louis-François Laflèche* à l’occasion de son sacre. Devenu grand vicaire (1866), il appuie Joseph-Sabin Raymond, en polémique avec le libéral Louis-Antoine Dessaulles*, en critiquant (avril 1867) une conférence de celui-ci, faite en 1863, sur « le progrès ». Désaulniers meurt le 22 avril 1868 et il est inhumé à Saint-Hyacinthe devenu pour l’occasion le rendez-vous de nombreuses « puissances ».

Ce prêtre érudit de Saint-Hyacinthe, dont l’évolution constitue en quelque sorte la trame philosophique de l’influence de La Mennais au Québec, devait grâce à ses voyages découvrir le thomisme comme vérité, quelque 25 ans après le vide philosophique laissé par la condamnation de La Mennais et l’uniformisation de la philosophie éclectique par le « manuel » de l’abbé Demers. Ce savant, indépendant et décidé, qui intervint d’abord publiquement sur des questions purement scientifiques s’orienta progressivement, vers 1860, au moment de la montée de l’autorité cléricale, ici et ailleurs, vers un prosélytisme conservateur antilibéral. Clerc, professeur de philosophie, son savoir devint son pouvoir.

Yvan Lamonde

ACAM, RLB, 1, pp.50, 216 ; 2, p.160 ; RLL, 7, pp.48, 107s., 301s., 467, 492 ; 8, pp.176, 321 ; 9, pp.69, 227 ; 901.009, 837–3.— APC, MG 24, B59, Cahier de notes, p.14.— ASQ, mss, 626, p.26.— ASSH, A, F, Grands cahiers, I : 97–99, 125s. ; III : 2s., 8 ; IV : 19s., 48s., 58, 74–79, 97s., 108, 123–127 ; A, G, Correspondance des supérieurs, 1860–1870, chemises 177, 187 ; Fonds Isaac Désaulniers ; A, M, Lettres d’affaires, B, 127s.— BUM, Coll. Baby, Corr. générale, lettre de J. Désaulniers, 24 avril 1859.— JIP, juill.–août 1868, 96s.— L’Avenir, 28 juill. 1847, juin juill. 1857.— Le Courrier de Saint-Hyacinthe, 4 sept. 1864, 21, 24, 28 nov. 1865, 27 mars 1866, 6, 9, 13 avril 1867, 25 janv., 23 avril 1868.— L’Écho du cabinet de lecture paroissial, janv.–févr., 15 mars, 15 oct., 1er nov. 1864, 1er févr., 1er juill., 1er août 1865, 15 août 1866.— Le Journal des Trois-Rivières, le, mars 1867.— Mélanges religieux, 16 juill., 6, 13, 20 août 1841.— La Minerve, avril-mai 1837, 14 avril 1857.— Le Pays, 7 mai 1867.— La Revue canadienne (Montréal), 9 août 1855.— Lucien Beauregard, La part de M. Isaac-Stanislas Désaulniers à l’introduction du thomisme au Canada français vers l’époque de la renaissance religieuse de 1840 à 1845, Historiographie de la philosophie au Québec (1853–1970), Yvan Lamonde, édit. (Montréal, 1972), 113–130.— Napoléon Caron, Histoire de la paroisse d’Yamachiche (précis historique) (Trois-Rivières, 1892).— C.-P. Choquette, Histoire du séminaire de Saint-Hyacinthe depuis sa fondation jusqu’à nos jours (2 vol., Montréal, 1911–1912), I.— L.-O. David, Monsieur Isaac S. Désaulniers ; prêtre, professeur de philosophie au séminaire de Saint-Hyacinthe (2e éd., Montréal, 1883).— J.-A.-I. Douville, Histoire du collège-séminaire de Nicolet, 1803–1903, avec les listes complètes des directeurs, professeurs et élèves de l’institution (2 vol., Montréal, 1900), II : 143.— [J.-S. Raymond], Éloge de messire I. S. Lesieur-Desaulniers prononcé à la distribution des prix du séminaire de St.-Hyacinthe, le 7 juillet 1868 (Saint-Hyacinthe, Québec, 1868).— Émile Chartier, Figure d’éducateur, messire Isaac-Stanislas Désaulniers (1811–1868), SRC Mémoires, 3e sér., XLII (1948), sect. i : 29–41.

Bibliographie générale

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Yvan Lamonde, « LESIEUR-DÉSAULNIERS, ISAAC-STANISLAS », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 9, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 23 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/lesieur_desaulniers_isaac_stanislas_9F.html.

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Auteur de l'article:   Yvan Lamonde
Titre de l'article:   LESIEUR-DÉSAULNIERS, ISAAC-STANISLAS
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 9
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1977
Année de la révision:   1977
Date de consultation:   23 septembre 2014