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MUNSON, Mme LETITIA (Lecitia), guérisseuse, diseuse de bonne aventure et sage-femme, née probablement vers 1820 en Caroline du Nord, bien qu’en 1882 elle prétendit avoir 110 ans, décédée après 1882.

Née esclave dans une plantation de la Caroline du Nord, Letitia Munson fut envoyée par son maître « apprendre l’art de guérir, de façon à être utile [...] parmi les ouvriers de la terre ». Selon son dire, elle passa cinq ans avec des médecins et deux avec des Indiens, apprenant tout ce qu’elle pouvait de la médecine pratique et des remèdes à base de plantes. Après avoir obtenu son affranchissement, elle se fixa à Woodstock, Haut-Canada, vers 1861. Elle acheta deux maisons en bois juste à l’extérieur de la ville et en habita une avec son mari, un fils et une fille. Dans les années 1870, elle s’était fait une réputation de guérisseuse par les plantes et de diseuse de bonne aventure. Elle recevait aussi les confidences de femmes aux prises avec une grossesse non désirée à qui elle conseillait souvent d’aller aux États-Unis où elles pourraient donner naissance à leur enfant dans l’anonymat des hospices. Il semble qu’elle ait aussi utilisé sa seconde maison pour héberger des femmes enceintes à la recherche d’intimité. Ce fut dans cette maison, le matin du 16 septembre 1882, qu’on trouva Ellen Weingardner morte sur un matelas imbibé de sang, victime d’un avortement dans le huitième mois de sa grossesse.

Ellen Weingardner avait déjà travaillé dans un hôtel de Woodstock. Vers 1878, se trouvant enceinte à la suite d’une aventure avec l’un des employés de l’hôtel, elle se réfugia chez Mme Munson où elle mit au monde une fille en 1879. Puis elle quitta Woodstock, pour y revenir en avril 1882, avec sa fille et un dénommé John Camp, de Tilsonburg (Tillsonburg), Ontario, qui prétendit être son mari ; elle était de nouveau enceinte. Camp partit environ une semaine plus tard, après avoir pris des dispositions pour la loger chez Mme Munson. Au début de septembre, elle déménagea dans la maison voisine, où on allait la trouver morte.

Les témoignages fournis à l’enquête qui suivit la découverte de son corps ne permirent pas d’écarter la possibilité qu’Ellen Weingardner ait avorté toute seule, mais les médecins interrogés furent d’avis que la douleur d’une telle intervention la rendait peu probable. Il devait y avoir eu un complice ; les gens de Woodstock avaient peu de doutes sur son identité. On raconta à l’époque que « des histoires de prétendues horreurs, dont on se souvenait vaguement, au sujet de la famille Munson, avaient été évoquées et que si l’on croyait à la moitié de ce qui était raconté, cette vieille négresse devait incarner la plus grande ignominie ». Un bon nombre de preuves indirectes pesaient aussi contre Mme Munson. La fouille de sa maison fit découvrir des objets qui auraient pu servir à pratiquer un avortement : beaucoup de vêtements et de literie, plusieurs livres et articles sur des sujets médicaux, des remèdes et des herbes variés et plusieurs instruments pointus (dont un qui avait été enveloppé dans du linge et caché dans un coffre). À l’enquête, le constable en chef déclara que des prostituées l’avaient informé que « des filles s’adressaient [... à Mme Munson] pour se débarrasser de leur charge ». Enfin, Mme Munson avait elle-même fait des déclarations contradictoires sur sa connaissance de la condition d’Ellen Weingardner. À la suite de l’enquête, on l’accusa d’avoir pratiqué ou d’avoir aidé à pratiquer un avortement.

Mme Munson comparut devant la Cour d’assises d’Oxford en novembre, et on présenta de nouveau les témoignages contre elle. Pour sa défense, elle répondit que les instruments trouvés dans sa maison servaient à ouvrir des furoncles. Elle affirma sous serment avoir conseillé à des femmes enceintes d’aller accoucher dans des hospices américains et déclara qu’on lui avait déjà offert une vache pour tuer un enfant né dans sa maison, mais elle nia avoir jamais pratiqué un avortement. À la fin du procès, bien qu’il fût convaincu de sa « culpabilité morale », le jury l’acquitta.

Le procès de Mme Letitia Munson jette de la lumière sur l’existence de femmes qui, en raison de leur sexe et de leur pauvreté, seraient sans cela demeurées dans l’obscurité. Il donne aussi une idée de la grande détresse dans laquelle se trouvaient les mères célibataires à cette époque. Les orphelinats n’accueillaient pas les enfants illégitimes. On pouvait les abandonner dans les rues de Toronto ou les placer dans des « fermes pour bébés », où ils mouraient souvent du manque de soins ou d’une trop forte dose de laudanum. En tentant de mettre un terme à une vie qui menaçait la sienne, Ellen Weingardner opta pour le plus désespéré des tristes choix qui s’offraient à elle.

Gus Richardson

Infants’ Home and Infirmary, Annual report (Toronto), 18781880 ; 1884 ; 1886.— Globe, 23, 26 sept., 13, 17 nov. 1882.— Sentinel-Review (Woodstock, Ontario), 22 sept., 24 nov. 1882.

Bibliographie générale

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Gus Richardson, « MUNSON, Mme LETITIA », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 25 juill. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/munson_letitia_11F.html.

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Auteur de l'article:   Gus Richardson
Titre de l'article:   MUNSON, Mme LETITIA
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1982
Année de la révision:   1982
Date de consultation:   25 juillet 2014