DCB/DBC Mobile beta
+

BOUCHER, CYRILLE, journaliste et avocat, né à Saint-Rémi, Bas-Canada, le 30 juillet 1834, fils de François-Xavier Boucher, journalier, et de Félicité Roy, décédé à Montréal le 9 octobre 1865.

Au moment de la naissance de Cyrille Boucher, la paroisse Saint-Rémi-de-La-Salle, érigée canoniquement six ans auparavant, connaissait, sous l’impulsion de son curé, l’abbé Pierre Bédard, un rapide développement. C’est grâce au curé Bédard qu’à l’âge de 17 ans Boucher commençait son cours classique chez les sulpiciens, au collège de Montréal. À la distribution des prix de juillet 1852, son nom n’apparut qu’une fois au palmarès : il se classa premier en instruction religieuse, place qu’il conservera infailliblement chaque année. Les années suivantes, il obtint de remarquables succès scolaires. Au cours de son année de versification, pour des raisons inconnues, il quitta le collège.

En septembre 1855, Boucher fut admis gratuitement au collège Sainte-Marie. Le recteur fondateur de l’institution, le père Félix Martin*, l’exempta de la classe des belles-lettres pour le placer en rhétorique sous la direction d’un remarquable éducateur, le père Jean-Baptiste-Adolphe Larcher*. Parmi ses camarades se trouvaient Joseph Royal* et Joseph-Édouard Lefebvre* de Bellefeuille. En 1856, la pauvreté le contraignit à discontinuer ses études. Il s’improvisa professeur au collège Masson, que le curé de Terrebonne, l’abbé Adrien Théberge, avait fondé en 1847 avec le concours du seigneur Joseph Masson*. Durant les loisirs que lui procurait un enseignement qui ne dut pas l’accaparer beaucoup, Boucher se livra à une orgie de lectures, où l’on devine que Louis Veuillot tint la part du lion. Le premier article que l’on connaisse de Boucher, « Essai sur le guerrier », paru dans la Minerve du 26 novembre 1856, n’était qu’une paraphrase de l’ouvrage de Veuillot publié l’année précédente, la Guerre et l’homme de guerre. Adolphe Ouimet*, qui, sous le pseudonyme de Sophog Velligul, brochait en 1858, dans sa série les Contemporains canadiens, un pamphlet contre Boucher, ne voulut voir dans cet essai qu’un « pillage » de l’ouvrage de Veuillot.

Tout en enseignant, Boucher avait donc commencé à tâter du journalisme. Il collabora à la Patrie et à la Minerve. Mais ce fut surtout sa collaboration au Courrier du Canada, où il apprécia les conseils expérimentés du rédacteur en chef, Joseph-Charles Taché*, qui marqua son entrée effective dans la carrière journalistique. Du 1er au 4 juillet 1857 y parurent des articles dans lesquels Boucher prenait la contrepartie de la thèse de l’abbé Jean-Joseph Gaume, qui avait déchaîné en France une polémique retentissante sur l’usage des auteurs païens dans les collèges catholiques. Mgr Félix Dupanloup, évêque d’Orléans, France, s’était inscrit en faux contre la thèse de Gaume, à savoir que les classiques païens contribuaient à la décadence morale des adolescents. Boucher reprenait dans ses articles les arguments de Dupanloup. L’abbé Norbert Barret, du collège de L’Assomption, ne tarda pas à lui répondre dans le sens gaumiste. La polémique Boucher-Barret n’était que le prélude combien anodin de la campagne furieuse que l’abbé Alexis Pelletier* allait déclencher, huit ans plus tard, contre l’enseignement et les autorités du séminaire de Québec. On retrouve donc Boucher aux origines de la première affirmation véhémente de l’ultramontanisme sur la scène québécoise ; plus tard, les thèses que Boucher défendra comme rédacteur de l’Ordre préfigureront une autre phase de l’ultramontanisme, celle qui sera amorcée par la publication du « programme catholique ».

Au moment où il mettait le point final à sa polémique avec l’abbé Barret, Boucher reprenait, en septembre 1857, le chemin du collège Sainte-Marie, où une école de droit avait été fondée en mai 1851. Entre autres caractéristiques assez singulières, cette école ne comptait qu’un seul professeur, François-Marie-Uncas-Maximilien Bibaud*. À part McGill University, que fréquentait peu la jeunesse canadienne-française, Bibaud monopolisait l’enseignement du droit à Montréal. Les étudiants, au nombre de 14 au moment où Boucher se joignit à eux, n’étaient pas astreints à d’autres examens qu’à ceux du barreau. Le programme des études n’avait rien d’exigeant et les cours avaient lieu trois fois la semaine. Actif comme il l’était, Boucher pouvait assurer sa collaboration aux journaux tout en faisant son droit. En décembre 1857, avec l’aide de Ouimet, alors son ami, il fondait l’hebdomadaire la Guêpe, dont il fut pendant quelque temps le principal rédacteur.

Jusqu’à son entrée à l’école de droit, Cyrille Boucher s’était comporté en franc-tireur du journalisme catholique. De retour à Montréal, il avait commencé de prendre une part des plus active à l’offensive que l’évêque de Montréal menait contre l’Institut canadien. Dans trois lettres pastorales publiées successivement les 10 mars, 30 avril et 31 mai 1858, Mgr Ignace Bourget* condamnait le libéralisme professé par les chefs de file de l’Institut canadien. Il en résulta la démission de quelque 135 membres qui fondèrent l’Institut canadien-français, inauguré le 16 décembre suivant. Au témoignage de Boucher, cet institut prit tout de suite « une tournure vraiment nationale ». L’acte d’autorité de Mgr Bourget n’était que l’aspect spectaculaire d’une résistance acharnée à l’influence considérée comme néfaste de l’Institut canadien chez les jeunes catholiques de Montréal, résistance qui s’incarnait principalement dans deux organismes : l’Union catholique du collège Sainte-Marie et le Cabinet de lecture paroissial des sulpiciens.

L’Union catholique avait débuté en 1854 sous la forme d’une congrégation puis d’une académie. Le 16 avril 1858, Boucher fut choisi comme secrétaire. Il était également membre actif du cercle littéraire du Cabinet de lecture paroissial, établi le 2 février 1857, et dont le programme était « l’instruction, l’enseignement et la diffusion des sciences religieuses et morales et la connaissance des arts, au moyen de la circulation des livres et journaux et de lectures ou discours publics ».

L’Union catholique apporta sa contribution à la lutte commune en fondant le journal l’Ordre, dont le premier numéro parut le 23 novembre 1858. C’est Joseph Royal qui en prit l’initiative ; il fit appel à son ami Cyrille Boucher, puis un peu plus tard à Joseph-Édouard Lefebvre de Bellefeuille et à Louis Beaubien*, tous quatre anciens élèves du collège Sainte-Marie et membres du bureau de direction de l’Union catholique. Quant à l’idée d’un journal catholique, on l’attribuait au chanoine Venant Pilon de l’évêché de Montréal ; Denis-Benjamin Viger assura l’aide financière nécessaire à la publication. Boucher eût souhaité un journal quotidien ; finalement on se décida pour la publication de deux numéros par semaine. C’est le 5 mars 1860 que l’Ordre devint trihebdomadaire et vit son format s’agrandir. Et le 15 novembre de la même année, le journal passait en d’autres mains : l’Ordre ultramontain avait vécu pour faire place à l’Ordre libéral modéré.

Dans le plan des fondateurs, l’Ordre était avant tout un journal de doctrine, consacré à la défense de la vérité dans les domaines religieux, national et politique. Bien. que tous les rédacteurs se soient considérés comme égaux et fraternellement aient fait équipe, Boucher apparut bientôt comme leur chef et c’est à lui qu’échut la tâche de présenter le programme. Il rédigea assez souvent la revue de la presse, assista alternativement avec Royal aux séances de la session et, dans cette revue comme dans le compte rendu des débats parlementaires, il glissa ici et là, sur les hommes et sur les faits, des réflexions morales dont le ton tranchant déclencha assez souvent la polémique. Déjà redouté pour sa verve et son intransigeance, il devint bientôt à l’Ordre le point de mire des attaques partisanes. C’était un trouble-fête dont l’indéniable influence sur les jeunes gens de son âge, les électeurs de demain, menaçait de déranger bien des plans. Car Boucher allait s’attaquer désormais, non seulement aux libéraux démocrates de l’Institut canadien et à leurs organes dans la presse, le Pays et le Courrier de Saint-Hyacinthe, mais encore aux partisans de George-Étienne Cartier* et au journal des conservateurs, la Minerve.

Dès le début, dans son article-programme, il affirma sans ambiguïté que le journal serait indépendant des partis : « Notre place dans la presse, écrivait-il le 26 novembre 1858, [...] se trouve au-dessus des partis qui s’agitent aujourd’hui dans l’arène politique ; notre devoir, c’est de dire sans respect humain et sans détour, sans peur et sans transactions honteuses, la vérité à chacun dès que nous nous apercevons qu’il s’en éloigne. » Idéaliste intransigeant, Boucher ne pouvait tolérer les compromissions auxquelles avaient recours les chefs du parti conservateur pour se maintenir au pouvoir à cette époque d’instabilité ministérielle : « Politique rampante et sans entrailles, tu n’es pas celle qu’il faut à mon pays ; il est fait pour être gouverné plus noblement. » Les jeunes paladins de l’Ordre se montrèrent tellement virulents dans la critique du parti de Cartier que le rédacteur en chef du Courrier du Canada, Joseph-Charles Taché, crut bon de ramener son jeune confrère à une appréciation plus réaliste de la politique canadienne : « Qu’on blâme ce que l’on croit blâmable, écrivait Taché le 23 février 1859, [...] mais qu’on vienne faire tout en soi pour démolir un parti qui, quelles que soient ses erreurs d’ailleurs, est après tout le représentant de l’ordre et des bonnes idées et cela dans l’intérêt des hommes du mauvais parti, voilà ce que nous ne comprenons pas et ce qui nous afflige. »

Mais Boucher et ses amis firent la sourde oreille aux appels de Taché et continuèrent à frapper d’estoc et de taille. Puisque la Minerve biaisait sur les principes et refusait de s’en prendre aux thèses libérales des démocrates, l’Ordre démasquait ces derniers, grâce à Lefebvre de Bellefeuille, qui publiait dans les numéros du 13 au 27 mai 1859 son « Essai sur le rougisme » « A proprement parler un Rouge est celui qui : demande 1o la séparation de l’Église et de l’État ; 2o l’abolition du droit de propriété ; 3o la souveraineté du peuple. D’après cela, un Rouge, c’est donc celui qui soutient et défend trois principes abominables, gros d’anarchie et de résultats funestes et qui ne peuvent jamais s’accorder avec la conscience d’un chrétien éclairé. » Cette analyse des thèses libérales s’inspirait des ouvrages de Veuillot. Jamais on n’avait jusque-là décelé influence plus évidente sur des journalistes canadiens-français. Elle devint encore plus palpable, pour ainsi dire, quand Boucher et Royal eurent à porter des jugements sur la guerre d’Italie de 1859. Aux yeux des catholiques, le mouvement de l’unité italienne, effectuée sous le couvert du principe des nationalités, n’était qu’une tentative des forces hostiles à l’Église pour la réduire à l’impuissance parce qu’il aboutissait à l’anéantissement du pouvoir temporel pontifical. De tous les ultramontains, c’est sans doute Veuillot qui soutint avec le plus de force et d’éloquence cette thèse, qui faisait totalement abstraction des aspirations du peuple italien à l’indépendance de la patrie. Cyrille Boucher et Joseph Royal adoptèrent d’emblée ce point de vue, de sorte que l’Ordre ne fut, pour ce qui regardait les affaires d’Italie, que la filiale canadienne de l’Univers de Paris.

C’est avec un commentaire sur Castelfidardo, qui marqua, le 18 septembre 1860, la défaite de la petite armée pontificale, que Boucher mit pratiquement fin à sa collaboration régulière et avouée à l’Ordre. Ses trois confrères l’imitèrent. Des circonstances impérieuses imposaient d’ailleurs à l’équipe cette ligne de conduite. En effet, les deux promoteurs de l’œuvre décédaient à un bref intervalle : le chanoine Pilon, le 30 novembre 1860, et Viger, le 13 février 1861. Dépourvus de l’appui de leur conseiller et de leur bailleur de fonds, ils démissionnaient le 25 juin 1861. L’imprimeur Jacques-Alexis Plinguet*, propriétaire de l’Ordre depuis le 15 novembre précédent, mettait le journal à la remorque du chef des libéraux bas-canadiens, Antoine-Aimé Dorion*.

À part une collaboration occasionnelle à l’Écho du cabinet de lecture paroissial, Cyrille Boucher ne devait plus faire œuvre de journaliste. Reçu avocat en décembre 1861, sa nouvelle profession l’absorba sans doute entièrement, car on ne le vit reparaître en public qu’à deux reprises : à l’Union catholique, le dimanche 8 juin 1862, alors qu’il prononça une causerie sur « le rôle que joue la papauté dans la société », et le 26 septembre 1865, à une soirée des anciens élèves du collège Sainte-Marie, où il figurait au programme aux côtés d’Honoré Mercier*, de Napoléon Legendre* et de Charles-Chamilly de Lorimier*.

Il mourut presque subitement le matin du 9 octobre 1865 et fut inhumé dans sa paroisse natale. « Quelque temps plus tard, au témoignage de Lefebvre de Bellefeuille, une rumeur épouvantable nous arrivait : il avait été enterré vivant, disait-on. » Dix ans plus tard, le journaliste Oscar Dunn* se faisait encore l’écho de ce bruit.

C’est Joseph Royal qui se chargea, dans l’Ordre du 11 octobre 1865, de tracer le portrait de son confrère : « M. Cyrille Boucher était de bonne taille et bien pris, son front était magnifique et son nez légèrement aquilin ; la coupe de sa figure accusait une énergie extraordinaire, que démentait bientôt la mobilité du regard. Un peu animée, sa physionomie était vraiment mâle et belle. On pouvait lire dans cet œil doux et peu fixe toute la bonté et l’abandon de cette fière nature. »

François-Edmé Rameau* de Saint-Père était d’avis que les plus brillants succès eussent accueilli Boucher sur le grand théâtre de la presse parisienne, tellement son talent littéraire était incontestable. « Mais, selon Laurent-Olivier David, comme beaucoup de jeunes gens, il a manqué de patience, de persévérance. Se résigner à rester pauvre pendant plusieurs années quand on a du talent et de l’ambition, demande un caractère bien trempé. »

Laissait-il en manuscrit un roman intitulé « Emilie de Bruneville », comme l’affirment Henry James Morgan* et la Minerve du 17 septembre 1864 ? Aucune trace n’en a été retrouvée.

Philippe Sylvain

Cette biographie est la synthèse d’une étude, intitulée « Cyrille Boucher (18341865), disciple de Louis Veuillot », parue dans les Cahiers des Dix, 37 (1972) : 295317.

La source essentielle sur Boucher est une étude inédite du père Paul Desjardins, « Cyrille Boucher », à laquelle est jointe une anthologie des articles de Boucher. Conservée aux ASJCF dans les Papiers Paul Desjardins, cette étude de 30 pages eût mérité d’être publiée. Un autre travail inédit de 48 pages, déposé aux mêmes archives sous la cote 3 162, nous a été d’un grand secours pour situer exactement l’activité de Boucher dans la réaction catholique ultramontaine qui se fit sentir à Montréal à partir de 1858 : c’est l’« Apologie de l’Union catholique », rédigée vers 1864 par le père Firmin Vignon.  [p. s.]

      Le Courrier du Canada, juill.–sept. 1857.— La Guêpe (Montréal), 18571858.La Minerve, 18561858.— L’Ordre (Montréal), 23 nov. 185825 juin 1861.— Morgan, Bibliotheca Canadensis, 41.— Sophog Velligul [Adolphe Ouimet], Les contemporains canadiens (Trois-Rivières, 1858), 2333.— L.-O. David, Mélanges historiques et littéraires (Montréal, 1917), 256 ; Souvenirs et biographies, 1870–1910 (Montréal, 1911), 8.— Paul Desiardins, Le collège Sainte-Marie de Montréal (2 vol., Montréal, 1940–[1944]), II : 60–75.— C.-A. Gareau, Aperçu historique de Terrebonne (Terrebonne, Québec, 1927), 37s.— Olivier Maurault, Le collège de Montréal, 1767–1967, Antonio Dansereau, édit. (2e éd., Montréal, 1967), 198.— Oscar Dunn, Une pièce inédite de Cyrille Boucher, Revue canadienne (Montréal), XII (1875) : 642.— Henri Gauthier, Le Cabinet de lecture paroissial, Revue canadienne, nouv. sér., VIII (1911) : 387–400.— J.-É. Lefebvre de Bellefeuille, Cyrille Boucher, Revue canadienne, XLIX (1905) : 67–69.— É.-Z. Massicotte, Adolphe Ouimet, BRH, XXXII (1926) : 57.— L.-A. Prud’homme, L’honorable Joseph Royal ; sa vie, ses œuvres, Revue canadienne, XLIX (1905) : 36–66.

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Philippe Sylvain, « BOUCHER, CYRILLE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 9, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 23 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/boucher_cyrille_9F.html.

Information à utiliser pour d'autres types de référence bibliographique

Permalien: http://www.biographi.ca/fr/bio/boucher_cyrille_9F.html
Auteur de l'article:   Philippe Sylvain
Titre de l'article:   BOUCHER, CYRILLE
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 9
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1977
Année de la révision:   1977
Date de consultation:   23 octobre 2014