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CLOUTIER, JEAN-BAPTISTE, éducateur, auteur et directeur de revue, né le 24 novembre 1831 à Saint-Nicolas, Bas-Canada, fils de Jean-Baptiste Cloutier, navigateur, et de Rose Gingras ; le 12 avril 1853, il épousa au même endroit Amanda Lambert, et ils eurent deux fils et une fille qui lui survécurent ; décédé le 28 janvier 1920 à Québec.

Jean-Baptiste Cloutier commence à enseigner dans son village natal en 1849, à l’âge de 17 ans. En 1852, il se présente devant le Bureau catholique des examinateurs de la cité de Québec et obtient un diplôme d’école élémentaire. Dès l’ouverture des premières écoles normales en 1857, il s’inscrit comme élève-maître à l’école normale Laval de Québec. On le dit « doué d’un talent peu ordinaire ». Le 15 juillet 1858, il obtient le premier diplôme décerné par cet établissement, qui l’habilite à enseigner dans les écoles modèles. Dès septembre, il prend la direction de l’école modèle de Saint-Nicolas. Le 25 novembre 1859, il est nommé professeur à l’école normale Laval, où il succède à Félix-Emmanuel Juneau*. Il occupera ce poste jusqu’au 30 juin 1891 et y donnera tous les cours, dont l’anglais, le vocabulaire et la pédagogie. Ses qualités d’homme cultivé, de bon pédagogue, d’innovateur en matière d’enseignement seront maintes fois reconnues, particulièrement au cinquantième anniversaire de l’école normale Laval en 1907.

Durant sa longue carrière de professeur, Cloutier publie plusieurs manuels scolaires. En dépit de la vague montante des éditions de grammaire, il fait paraître à Québec en 1873 Éléments de la grammaire française de Lhomond et, l’année suivante, Devoirs grammaticaux gradués en rapport avec la grammaire de Lhomond, d’après la méthode analytique, suivis d’un tableau des sons et articulations de la langue française ; ces deux livres connaîtront plusieurs éditions. En 1875, Cloutier publie à Québec un syllabaire intitulé le Premier Livre des enfants ou Méthode rationnelle de lecture ; cet ouvrage utilise le procédé phonique qu’il a introduit avec l’abbé Pierre Lagacé à l’école d’application annexée à l’école normale. Enfin, en 1885, paraît à Québec le Recueil de leçons de choses : à l’usage des écoles primaires, modèles et académiques, des collèges, couvents, etc. qui porte sur les trois règnes la nature – végétal, animal et minéral – et nombre de connaissances usuelles pratiques. Dans la préface de cet ouvrage, Cloutier précise : « Il n’est personne aujourd’hui qui ne sache qu’elles [les leçons de choses] sont un des plus puissants moyens éducatifs que puisse employer la classe enseignante, puisqu’elles ont pour but la culture simultanée de toutes les facultés intellectuelles de l’enfant. » Le recueil réunit les leçons de choses publiées dans la revue l’Enseignement primaire auxquelles il a ajouté des éléments émanant d’autres auteurs comme son futur gendre Charles-Joseph Magnan*, l’évêque de Rimouski Jean Langevin*, et des pédagogues belges et français. Tous les manuels de Cloutier sont approuvés par le Conseil de l’instruction publique.

Cloutier cherche à systématiser l’organisation de l’enseignement au Québec. Dans une conférence sur l’uniformité de l’enseignement prononcée en 1880 au Congrès pédagogique de Montréal, il déplore le manque flagrant de formation pédagogique chez les instituteurs qui n’ont obtenu qu’un diplôme du Bureau catholique des examinateurs. L’étude des sciences pédagogiques doit, selon lui, faire l’objet d’une attention particulière. Il déplore aussi les difficultés qu’ont les instituteurs à assister aux conférences pédagogiques et s’insurge vigoureusement contre l’interdiction pour les femmes d’y prendre part alors que les neuf dixièmes des écoles sont soutenues par ces dernières : « je ne vois pas pourquoi les femmes sont exclues de ces intéressantes et instructives assemblées, déclare-t-il, tandis qu’en Europe elles y figurent au premier rang. En France, en Belgique, en Suisse, en Italie, les institutrices occupent dans les conférences une place fort distinguée ; elles y donnent, comme les hommes, des leçons pratiques, font des lectures, prennent part aux discussions et cela sans le moindre inconvénient. Pourquoi n’en serait-il pas ainsi chez nous ? Il est bon d’attirer l’attention des autorités sur cette importante question. » Cloutier précise que, pour certains, l’uniformité de l’enseignement est synonyme d’uniformité des livres alors que pour lui le manuel n’est qu’un auxiliaire de l’enseignement. Citant à l’appui l’axiome « il faut que le professeur professe », il fonde son argumentation sur les grand pédagogues comme Jan Amos Comenius, Johann Heinrich Pestalozzi, tout en émettant quelques réserves sur Jean-Jacques Rousseau.

Pour améliorer la formation pédagogique des instituteurs et institutrices, Cloutier propose, notamment, que tous reçoivent un journal pédagogique. Afin de réaliser cet objectif, il a lancé en janvier 1880 l’École primaire, qu’il financera et dirigera jusqu’en 1897, moment où il passera le flambeau à son gendre Magnan. Un an après sa fondation, la revue devient l’Enseignement primaire. Le lancement de ce bimensuel se fait dans un contexte de concurrence énorme entre diverses revues pédagogiques, qui a entraîné la disparition du Journal de l’instruction publique (Québec) en juin 1879. Dès le second numéro de l’École primaire, Cloutier réclame à grand cri l’appui de ceux qu’il appelle les « Messieurs du clergé ». Il affirme vouloir combler, par l’entremise d’une initiative privée, le vide laissé par la disparition du Journal de l’instruction publique qui, contrairement à sa revue, bénéficiait de subventions importantes du gouvernement provincial. Cloutier, quant à lui, ne pourra compter, du moins jusqu’en 1883, que sur l’appui d’abonnés pour assurer la survie de la revue.

Chaque numéro comprend des actes officiels, des articles de fond abordant différentes questions pédagogiques et des leçons et exercices conçus dans la perspective d’aider instituteurs et institutrices à préparer leur classe. Une des particularités de la revue, selon Cloutier, est son prix abordable (1,00 $), et le fait d’être écrite par des « hommes de métier ». Cloutier s’inspire des revues européennes et cherche à se faire l’écho des pédagogues catholiques de France et de Belgique. Juste retour des choses, l’Enseignement primaire sera connu à l’étranger, cité entre autres dans l’Éducation de Paris et l’Abeille de Bruxelles. Cloutier entend agrémenter les parties plus pratiques de la revue par la relation d’événements religieux, politiques et littéraires de la vieille Europe, ce qui n’est pas sans inquiéter les milieux éducatifs de l’époque. La France vit alors d’énormes bouleversements dans les relations entre l’Église et l’État, changements que l’on craint voir s’implanter au Québec. Cloutier fait toutefois preuve d’une grande prudence sur cette question et, dès 1881, il précise sa position : « nous n’attachons pas à ce fameux mot progrès la même signification qu’en Europe, où on l’invoque pour dépouiller l’Église de ses droits les plus sacrés, la priver, par une persécution inqualifiable, sans nom, des éminents services de ces nombreuses corporations religieuses dont le zèle, la piété [...] sont au-dessus de tout éloge ».

S’il est relativement prudent dans ses éditoriaux, Cloutier l’est moins dans les réunions de l’Association des instituteurs de la circonscription de l’école normale Laval, dont il sera membre jusqu’à sa retraite en 1891. Il s’insurge régulièrement contre les salaires de famine des institutrices et lutte activement pour que les veuves d’instituteurs reçoivent une retraite décente. Il se commet d’ailleurs publiquement sur cette question en 1886, dans un mémoire écrit conjointement avec Urgel-Eugène Archambeault* à propos de la loi de 1881, qui établit un fonds de retraite et de secours en faveur des fonctionnaires de l’enseignement primaire. Il intervient très souvent sur des questions d’ordre syndical ou encore pour prononcer des conférences traitant particulièrement de pédagogie. Il en profite pour proposer des activités comme les cercles de lecture (reading circles) et les congrès de perfectionnement (teachers’ institutes), s’inspirant d’expériences américaines ou protestantes.

En 1897, le gouvernement décide de ne plus financer l’Enseignement primaire, ce qui oblige Cloutier à annoncer la disparition de « l’unique bulletin de langue française consacrée à la pédagogie et à la méthodologie en Amérique ». Magnan, qui y collaborait depuis 1885, prend la relève en 1897 et achète la revue, doublant en outre le nombre de pages. En 1898, le comité catholique du Conseil de l’instruction publique recommande au gouvernement d’envoyer gratuitement l’Enseignement primaire à toutes les écoles catholiques de la province, ce qui sera fait jusqu’à la disparition de la revue en 1937.

Jean-Baptiste Cloutier profite de sa retraite pour vivre paisiblement au milieu des siens. Son petit-fils Jean-Charles Magnan le décrira comme un gentil vieillard qui cultivait son petit bout de jardin citadin, un aïeul qui initiait un gamin aux joies du jardinage et des leçons de choses, et un grand-père affectueux. En 1920, à l’âge de 88 ans, s’éteignit celui que l’on considère comme l’un des pionniers de la presse pédagogique laïque au Québec, « une des figures les plus intéressantes parmi les éducateurs de la seconde moitié du xixe siècle », selon Charles-Joseph Magnan.

Thérèse Hamel

Outre les volumes qu’il a publiés, Jean-Baptiste Cloutier est l’auteur de nombreux articles parus dans la revue l’Enseignement primaire (Québec). Nous en avons dressé la liste, et cet inventaire est conservé dans nos dossiers.  [t. h.]

D’autres articles et publications de Cloutier méritent d’être mentionnés : Pédagogie : conférence sur l’uniformité de l’enseignement au congrès pédagogique de Montréal ([Montréal, 1880 ?]) ; « la Presse pédagogique dans la province de Québec », BRH, 4 (1898) : 147–149 ; et en collaboration avec U.-E. Archambeault, Mémoire sur la loi 43 et 44 Vict., ch. 22, établissant un fonds de retraite et de secours en faveur des fonctionnaires de l’enseignement primaire (s.l., [1886 ?]). Son allocution aux noces d’or de l’école normale Laval a été reproduite dans le livre publié à cette occasion, les Noces d’or de l’école normale Laval, 1857–1907 (Québec, 1908), 98–102.

ANQ-Q, CE1-21, 25 nov. 1831, 12 avril 1853 ; E30/38, no 407 ; 39, no 444 ; P-456.— P.-P. Magnan, « l’École normale Laval de Québec ; quelques notes », le Soleil, 7 juill. 1928.— Paul Aubin, l’État québécois et les Manuels scolaires au xixième siècle (Sherbrooke, Québec, 1995).— Réal Bertrand, l’École normale Laval ; un siècle d’histoire (1857–1957) (Québec, 1957).— Bibliothèque de l’univ. Laval, Catalogue des manuels scolaires québécois (2e éd., 2 vol., Québec, 1988).— École normale Laval, Souvenir décennal de l’école normale Laval, 1857–1867 (Québec, 1867) ; Comité des fêtes du centenaire, Centenaire, école normale Laval, Québec, 1857–1957 (Québec, [1958 ?]).— Roger Girard, « l’Établissement de l’école normale Laval et la Transmission du cathéchisme » (mémoire de m.a., univ. Laval, 1992).— J. Hamelin et al., la Presse québécoise, 3.— André Labarrère-Paulé, les Instituteurs laïques au Canada français, 1836–1900 (Québec, 1965), 198, 268, 313s., 318, 331, 333, 394, 424 ; les Laïques et la Presse pédagogique au Canada français au xixe siècle (Québec, 1963).— C.-J. Magnan, « Éducateurs d’autrefois – anciens professeurs de l’école normale Laval – 1 – M. J.-B. Cloutier : 18311920 », BRH, 48 (1942) : 139–145 ; « J.-B. Cloutier », l’Enseignement primaire, 41 (1919–1920) : 386s.— Hormisdas Magnan, la Famille Magnan établie à Charlesbourg en 1665 ; quelques notes sur la famille Magnan établie à Saint-Cuthbert en 1775, puis à Sainte-Ursule en 1852 ; les familles alliées : Béland, Bruneau, Lemieux, Paquet, Cloutier et Tardivel (Québec, 1925).— J.-C. Magnan, Confidences (Montréal, [1960]).— T.-G. Rouleau, Notice sur l’école normale Laval de Québec pour l’exposition de Chicago (Québec, 1893).

Bibliographie générale

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Thérèse Hamel, « CLOUTIER, JEAN-BAPTISTE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 30 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/cloutier_jean_baptiste_14F.html.

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Auteur de l'article:   Thérèse Hamel
Titre de l'article:   CLOUTIER, JEAN-BAPTISTE
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1998
Année de la révision:   1998
Date de consultation:   30 octobre 2014