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HARRIS, WILLIAM CRITCHLOW, architecte, né le 30 avril 1854 à Bootle, Angleterre, fils de William Critchlow Harris et de Sarah Stretch ; décédé célibataire le 16 juillet 1913 à Halifax.

William Critchlow Harris arriva à l’Île-du-Prince-Édouard en 1856 avec ses parents et quatre frères et sœurs. En 1870, après des études à Charlottetown, il commença son apprentissage auprès de l’architecte David Stirling* à Halifax. Une des premières commandes qu’on lui fit après son retour à Charlottetown en 1875 fut un manoir de 25 pièces, Beaconsfield, aujourd’hui le siège de la Prince Edward Island Museum and Heritage Foundation. En 1877, Stirling s’installa à Charlottetown et s’associa à Harris, qui devint quatre ans plus tard membre associé de l’Académie royale des arts du Canada.

En 1882, à cause d’un ralentissement de l’économie à l’Île-du-Prince-Édouard, Harris s’établit à Winnipeg. Après s’être classé deuxième en 1883 au concours de plans du nouvel hôtel de ville, il accusa de « fraude architecturale » le bureau d’architectes gagnant, Barber and Barber, ce qui lui valut cette riposte de Charles Arnold Barber : « Dussiez-vous peiner comme l’animal du proverbe (qui ressemble assez au cheval mais se comparerait mieux à vous, la bourrique), vous ne réussirez jamais à bien manier la plume d’oie. » La même année, les travaux de construction cessèrent à Winnipeg en raison d’une dépression, et Harris en fut réduit à dormir sur un matelas dans son bureau. Le jeune architecte rentra à Charlottetown pour participer à la reconstruction du district des affaires de cette ville, détruit en partie par un incendie en février 1884. Dès lors, il exerça son métier exclusivement dans les Maritimes, tout en participant à quelques concours ailleurs – par exemple, pour l’édifice du Bureau de commerce de Montréal en 1891, concours où il se classa premier parmi les architectes canadiens. Il demeura à Charlottetown jusqu’après la mort de son père en 1899, puis s’installa à Halifax, où il s’associa à un ancien bâtisseur, William T. Horton.

Les églises étaient la spécialité de Harris. Adepte du gothique de l’apogée de l’époque victorienne, il mit au point un style bien personnel en mariant des éléments provenant de diverses sources de la tradition gothique. Loin de se figer, sa manière évolua constamment sous l’impulsion de ses propres réflexions et des tendances contemporaines. Après avoir, dans ses premières années, conçu des églises inspirées de modèles gothiques anglais (par exemple, l’église anglicane St James de Mahone Bay, en Nouvelle-Écosse, bâtie pour son frère le révérend Edward Alexander Harris en 1886–1887), il se mit, vers 1895, à chercher son inspiration dans le gothique français. Il obéissait alors non pas à des motifs esthétiques, mais à une règle pragmatique qu’aucun bon architecte ne saurait négliger, à savoir que la fonction conditionne la forme. Le gothique français répondait mieux aux contraintes acoustiques et liturgiques du culte tel qu’il se pratiquait au xixe siècle. Fervent violoniste amateur, Harris apprit – surtout en faisant des expériences avec son violon et avec l’épinette de ses parents – à concevoir les églises comme d’immenses instruments de musique. Les fidèles devaient tout entendre : le célébrant à l’autel, le prédicateur en chaire, les choristes, l’orgue. Tout en employant correctement le vocabulaire néo-gothique, Harris ne fit jamais de plates imitations mais resta profondément pratique ; tel fut son exploit. Contrairement à beaucoup d’adeptes victoriens du gothique, il allait au delà du symbolisme et du romantisme, recourant à des formes gothiques pour servir des fonctions acoustiques, sociales et liturgiques.

La première église où Harris parvint à appliquer parfaitement ces principes fut l’église anglicane St Paul de Charlottetown. Construite en 1895–1896, elle était faite de grès rouge de l’Île-du-Prince-Édouard. Les bordures de fenêtre et de porte ainsi que les bandeaux étaient en pierre de taille grise de la Nouvelle-Écosse et le toit, en ardoise importée. De plan cruciforme, l’église avait des transepts peu profonds et ne comportait pas de clair-étage. Le clocher était situé du côté nord du chœur, à la jonction de la nef ; par ce procédé, utilisé neuf ans plus tôt par Harris à Mahone Bay, il dominait le paysage. L’intérieur de l’église présentait une voûte d’ogives faite d’étroites planches d’épinette, une abside orientée vers l’est et un chœur aussi large et haut que la nef. Les murs du chœur étaient recouverts de panneaux en minces planches d’épinette et d’érable, séparés par des espaces vides. Fait de bois dur, le plancher du chœur reposait sur un seul pilier en bois de genévrier, qui correspondait à l’âme d’un violon. On voyait et l’on entendait remarquablement bien dans cette église. Elle impressionnait beaucoup les ministres, accoutumés à s’égosiller pour se faire entendre dans de grands édifices à l’acoustique médiocre. Dans les 17 années suivantes, on construisit, à l’Île-du-Prince-Édouard et en Nouvelle-Écosse, pas moins de 22 églises selon des plans de Harris.

Pourtant, en trois occasions, les plans de Harris pour des cathédrales furent rejetés – par les catholiques à Charlottetown en 1895 (en faveur des plans de François-Xavier Berlinguet) et par les anglicans de Halifax en 1887 et en 1906. Depuis l’époque de son apprentissage, où il avait chanté à Halifax dans le chœur de la vieille église en bois qui tenait lieu de cathédrale, Harris rêvait de remplacer ce bâtiment par un imposant édifice en pierre. En 1887, on posa une pierre angulaire, mais ce fut tout. En 1905, à la suite de l’incendie de l’église en bois, Harris, membre de la paroisse, produisit un plan comportant une abside, une croisée octogonale, une voûte à arêtes et un clocher qui flanquait l’extrémité arrière de la nef. Cependant, des critiques de Toronto déclarèrent au nouvel évêque de la Nouvelle-Écosse, Clarendon Lamb Worrell*, que le clocher n’allait pas et lui conseillèrent de solliciter des plans auprès du prestigieux architecte américain Bertram Grosvenor Goodhue, qui dessinait des églises de style perpendiculaire anglais. L’évêque se rendit à leur avis, et Percy Erskine Nobbs*, le professeur de dessin d’architecture de la McGill University à Montréal, proposé par Harris pour choisir parmi les plans, conseilla à l’évêque de choisir le plan de Goodhue, où figurait une tour centrale qui ferait ressembler l’église à une cathédrale anglaise. Cet édifice a constamment causé des problèmes à l’Église anglicane du Canada en Nouvelle-Écosse. En raison de particularités inadaptées au climat, de l’acoustique médiocre et de défauts dus aux économies de temps et d’argent que l’on avait voulu réaliser en le construisant, l’Église a dû faire appel maintes fois à des experts-conseils (dont Nobbs en 1929) et à la générosité des fidèles. Ironie du sort, la tour centrale n’a jamais été construite. Trois mois après l’inauguration de la cathédrale en 1910, Harris, blessé par la manière dont on avait réalisé son rêve, eut la première d’une série de crises cardiaques qui allaient finalement l’emporter.

Cependant, Harris ne dessina pas que des églises. En 1992, on trouvait encore 58 de ses bâtiments à l’Île-du-Prince-Édouard, 43 en Nouvelle-Écosse et un au Nouveau-Brunswick. Parmi ceux-ci, 32 sont des églises. Beaucoup de ses constructions ont un air de famille ; la plupart de ses maisons appartiennent au style Queen Anne. En 1904, la Cape Breton Coal, Iron and Railway Company Limited l’avait engagé comme architecte pour concevoir la nouvelle localité de Broughton, qui devait desservir une houillère située près de Louisbourg. En 1905, on construisit 50 édifices selon des plans de Harris, dont 2 hôtels. Puis l’aventure prit brusquement fin. Aujourd’hui, il n’en subsiste aucune trace.

Contrairement à son frère portraitiste, Robert, qui était aussi son meilleur ami, Harris était un piètre observateur de la nature humaine. Occupé à rendre ses bâtiments aussi fonctionnels que beaux, il ne décelait pas toujours les mobiles cachés de ses clients. Ainsi, dans le cas de la cathédrale de Halifax, il ne comprit pas que l’évêque tenait plus à avoir un prestigieux monument anglican qu’une église adaptée à sa fonction. On sent, d’après ses lettres, que Harris s’entendait bien avec les enfants ; comme eux, il ne recourait pas à la ruse. Pour les adultes, il n’était qu’un ermite ébouriffé, un solitaire vivant en pension dans une chambre où s’entassaient des livres – et un piano à queue !

La cathédrale de Halifax n’ayant pas été construite selon ses vœux, le chef-d’œuvre de William Critchlow Harris reste la chapelle All Souls de la cathédrale St Peter, à Charlottetown, où son frère collabora avec lui en peignant 18 tableaux sur le thème de la communion des saints.

Robert Critchlow Tuck

Deux grands cartons de dessins d’architecture et d’aquarelles de William Critchlow Harris ont été donnés au Centre de la Confédération galerie d’art et musée à Charlottetown par G. Keith Pickard, architecte de Charlottetown, et a servi de base à l’exposition organisée par le musée sous la direction de Robert C. Tuck, conservateur ; cette exposition a fait le tour de plusieurs galeries d’art et musées canadiens entre 1994 et 1996. Le catalogue de cette exposition intitulé Rêves gothiques : l’architecture de William Critchlow Harris (1854–1913), R. C. Tuck, compil. (Charlottetown, 1994), comprend un répertoire photographique de 132 bâtiments dessinés par Harris, dont un grand nombre n’existe plus, ainsi que plusieurs dizaines de plaques en couleur de ses dessins.

All Saints’ Cathedral (Halifax), P. [E.] Nobbs and Lesslie Thompson, report on the cathedral, 1929.— Centre de la Conféderation galerie d’art et musée, papiers de la famille Harris, comprenant des lettres et des souvenirs de W. C. Harris.— The deserted town (Broughton) (Glace Bay, N.-É., 1970).— The Island family Harris : letters of an immigrant family in British North America, 1856–1866, R. C. Tuck, édit. (Charlottetown, 1983).— R. C. Tuck, Gothic dreams : the life and times of a Canadian architect, William Critchlow Harris, 1854–1913 (Toronto, 1978).

Bibliographie générale

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Robert Critchlow Tuck, « HARRIS, WILLIAM CRITCHLOW », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 1 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/harris_william_critchlow_14F.html.

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Auteur de l'article:   Robert Critchlow Tuck
Titre de l'article:   HARRIS, WILLIAM CRITCHLOW
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1998
Année de la révision:   1998
Date de consultation:   1 septembre 2014