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MARION, SALOMON (baptisé Charles ; connu occasionnellement sous le prénom de Pierre-Charles-Salomon ; bien que dans son acte de mariage il soit nommé Lafontaine, dit Marion, et qu’il ait parfois été désigné sous le nom de Marion, dit Lafontaine, il signait Salomon Marion), orfèvre et joaillier, né le 5 février 1782 à Lachenaie, Québec, fils de Michel Marion et de Marie-Charlotte Foisy ; décédé le 31 octobre 1830 à Montréal.

En 1798, Salomon Marion est mis en apprentissage chez Pierre Huguet*, dit Latour, marchand orfèvre de Montréal. Dans cet important atelier, il côtoie les orfèvres Faustin Gigeon, François Blache et Paul Morand*. Son contrat doit expirer en février 1803, le jour de son vingt et unième anniversaire. En octobre 1804, Marion se dit maître orfèvre lorsqu’il loue une maison sise rue du Saint-Sacrement à Montréal. Depuis mai de la même année, il s’était engagé pour un an envers le négociant Dominique Rousseau ; il travaille à sa profession et recueille la moitié des profits nets, tandis que Rousseau doit fournir « l’ouvrage d’orfèvrerie suffisamment pour l’Employer », de même que la boutique et les outils. Connaissant l’intérêt de Rousseau dans le commerce des fourrures, on peut supposer que les objets fabriqués sous ce contrat étaient principalement des pièces d’orfèvrerie de traite.

Le statut de Marion évolue sensiblement comme l’indique un marché fort différent conclu en juin 1810 avec son ancien maître. Marion a la permission de travailler chez lui, mais seulement pour « les chaines de lampe, d’encensoir et porte chaine » ; par contre, pour les fins de ce marché, il utilise l’atelier de Huguet qui s’engage à fournir « l’argent, le charbon et les outils ». Les ouvriers nécessaires sont à la charge de Marion, qui doit en outre travailler « au moins quatre jours régulièrement par chaque semaine ». C’est en ces termes qu’il s’engage pendant une année, à fabriquer, pour une somme totale de 2 568#, au moins 27 pièces majeures d’orfèvrerie religieuse, dont certaines avec une décoration fort élaborée. Avant même la signature de ce contrat, Marion avait livré à Huguet quelques objets du même type. C’est probablement la raison pour laquelle ce document détaille de façon aussi précise toutes les étapes et techniques de fabrication, les prix ainsi que les conditions de travail. Une clause d’exclusivité démontre clairement l’emprise de Huguet sur Marion qui « ne pourra faire chez lui, ni y faire faire ni ailleurs aucun ouvrage en argent pour les Églises, pour aucune autre personne quelconque ». On comprend dès lors pourquoi plusieurs objets qui portent le poinçon PH ressemblent à s’y méprendre à ceux de Marion.

En 1813, Marion devient le parrain du fils aîné de l’orfèvre William Delisle, vraisemblablement à la suite de quelques années d’amitié sinon de relations professionnelles. En 1816, il fait paraître une annonce dans le Spectateur canadien pour informer « ses Amis et le Public qu’il se propose d’exercer sa profession d’ORFÈVRE sur un plan plus étendu que ci-devant, c’est-à-dire dans toutes ses branches ». Aux pièces d’orfèvrerie religieuse qu’il fabriquait déjà, il ajoute « Des meubles de Tables dans le dernier gout, Bijouteries, dorures, Gravures, et une infinité d’autres articles ». Cette publicité marque sans contredit l’émancipation professionnelle de Marion. Peut-on alors penser qu’il employait l’horloger Hugh McQuarters, établi dans sa maison en 1815 ? Quoi qu’il en soit, son carnet de commandes est suffisant pour lui permettre d’engager un apprenti en 1817, Hilaire Seguin, âgé de 12 ans, qui l’assistera jusqu’à sa majorité. À compter de 1818, les fabriques deviennent ses clients habituels. Vers cette époque, il exécute pour l’église de Verchères la statue de la Vierge Marie, conservée au Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa. Unique figure en ronde-bosse de l’orfèvrerie ancienne, sa virtuosité et ses qualités esthétiques en font indiscutablement un chef-d’œuvre de l’art canadien.

En octobre 1817, Marion avait épousé une veuve, Sophie Lafrenière ; les orfèvres Joseph Normandeau et Paul Morand assistaient à la cérémonie. En 1819, Marion assiste à son tour au mariage de l’orfèvre Joseph Auclair, son beau-frère ; l’orfèvre Nathan Starns y est également présent. La même année, Marion est constitué procureur de François Loran, « chef dans le Département Sauvage, résidant à St-François », centre actif de production et d’échange d’orfèvrerie de traite. En 1822, il prend un nouvel apprenti, Jean-Baptiste Guimont, âgé de 14 ans. Un dernier apprenti est engagé en 1826 pour un terme de quatre ans. Il s’agit d’André-Zéphirin Grothé, fils de l’orfèvre Christian Grothé.

L’année 1826 marque la consécration du talent de Marion, sous la forme de l’article suivant, paru dans le Canadian Spectator : « Nous conseillons à ceux qui s’intéressent au progrès des arts dans ce pays, et surtout au succès de leurs compatriotes en ce genre, d’entrer chez Mr. MARION, orfèvre de cette ville. Ils y verront un morceau d’ouvrage de sa façon qui mérite l’attention des connaisseurs, et qui ne peut manquer d’être admiré par toutes les personnes de goût. C’est une lampe d’église en argent. Des guirlandes de feuillages, de fleurs et fruits en relief en font l’ornement. Des têtes d’anges avec leurs ailes masquent les premiers anneaux de la chaîne qui soutient la lampe. Le tout est de la plus grande beauté. »

Marion meurt subitement le 31 octobre 1830. En mars et avril 1831, Mme Marion publie à plusieurs reprises dans la Minerve l’annonce qui suit : « aucun ordre qu’il lui sera confié pour tout ouvrage d’Eglise et Orfèvrerie, seront exécutés à l’ordinaire, et à des prix très modérés. Elle a encore en mains une quantité d’ouvrages de la branche ci-dessus, et autres Argenteries exécutés par feu Mr. Marion. » Elle liquide donc le fonds de l’atelier. Mais, a-t-elle vraiment fait exécuter de nouveaux objets ? À moins de pratiquer elle-même le métier, elle a dû alors compter sur l’aide d’un orfèvre, peut-être André-Zéphirin Grothé, dont l’apprentissage était terminé. L’œuvre de ce dernier a du reste été fortement influencée par celle de son maître, sans toutefois atteindre sa qualité. Quoi qu’il en soit, Mme Marion déménage d’abord chez une dame Millette, puis dans la maison occupée auparavant par l’orfèvre Joseph Normandeau. Elle se remarie en 1832 et de nouveau en 1834. On ignore si elle continue alors d’exploiter son commerce d’orfèvrerie. Par une clause de son testament de novembre 1830, elle léguait à sa sœur, épouse de l’orfèvre Joseph Auclair, tous les outils d’orfèvrerie en sa possession à son décès.

La notice nécrologique de Salomon Marion parue dans la Minerve laisse supposer qu’il entretenait plusieurs amitiés profondes : « sa perte prématurée plonge dans le deuil ses nombreux amis qui le regretteront longtems ». La Gazette de Québec du 4 novembre 1830 commente élogieusement sa carrière : « il s’était acquis dans son art une juste célébrité ». Les nombreux et magnifiques objets sortis de ses mains révèlent un artisan productif et consciencieux. Son style se caractérise par une intelligence innée des formes, un sens décoratif raffiné et une technique d’exécution soignée. C’est l’œuvre d’un esthète et d’un poète, comparable à celle de François Ranvoyzé* par sa puissance de création et son génie du métier. Elle mérite sans aucun doute d’être mieux connue.

Robert Derome et José Ménard

ANQ-M, CE1-51, 19 juin, 20 oct. 1817, 24 mai 1818, 28 juin 1819, 3 nov. 1830, 3 mars, 9 août 1832 ; CN1-121, 28 mai 1804 ; CN1-128, 30 mars 1795, 25 sept. 1797, 23 juill. 1798, 28 avril 1802 ; CN1-134, 20 janv. 1817, 6 sept. 1822, 7 juill. 1828, 23 nov. 1830, 18 mars 1834 ; CN1-243, 13 oct. 1804, 14 juin 1810, 3 sept. 1819 ; CN1-295, 16 août 1813, 9 févr. 1815 ; CN1-348, 6 nov. 1826.— MAC-CD, Fonds Morisset, 2, dossiers A.-Z. Grothé ; Christian Grothé ; Salomon Marion.— Canadian Spectator (Montréal), 13, 27 mai, 3, 10, 17, 24 juin, 1er, 8, 15, 29 juill., 5, 12, 19, 26 août, 9 sept. 1816, 31 juill. 1824, 10 juin 1826.— La Gazette de Montréal, 1er avril 1811, 27 nov., 4, 11 déc. 1815.— La Minerve, 1er nov. 1830, 10, 14, 17, 21, 28, 31 mars, 7 avril 1831.— Montreal directory, 1819–1820.— Tanguay, Dictionnaire, 5 : 517.— Robert Derome, « Delezenne, les orfèvres, l’orfèvrerie, 1740–1790 » (thèse de {{m.a}}., univ. de Montréal, 1974) ; « Gérard Morisset et l’Orfèvrerie », À la découverte du patrimoine avec Gérard Morisset (Québec, 1981), 205–220.— Gérard Morisset, le Cap-Santé, ses églises et son trésor, C. Beauregard et al., édit. (2e éd., Montréal, 1980) ; Évolution d’une pièce d’argenterie (Québec, 1943).— Ramsay Traquair, The old silver of Quebec (Toronto, 1940).— Annales d’hist. de l’art canadien (Montréal), 5 (1980), no 1 : 69–74.— Jean Trudel, « Étude sur une statue en argent de Salomon Marion », la Galerie nationale du Canada, Bull. (Ottawa), 21 (1973) : 3–19.

Bibliographie générale

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Robert Derome et José Ménard, « MARION, SALOMON », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 6, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 31 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/marion_salomon_6F.html.

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Auteur de l'article:   Robert Derome et José Ménard
Titre de l'article:   MARION, SALOMON
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 6
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1987
Année de la révision:   1987
Date de consultation:   31 octobre 2014