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MOHR, SIGISMUND, ingénieur, né le 21 octobre 1827 en Prusse, à Breslau (Wroclaw, Pologne), fils de Herman Mohr ; vers 1856, il épousa Blume Levi, fille de Philip Levi, de New York, et ils eurent au moins cinq filles (Philippine, Amelia, Lenorah, Fanny, Clara) et deux fils (Eugene Phillip, Henry Ralph) ; décédé le 15 décembre 1893 à Québec.

Tout ce que l’on sait de l’enfance de Sigismund Mohr, c’est qu’il aurait obtenu du collège de Breslau, en 1849, un diplôme d’ingénieur en électricité. Par la suite, il aurait passé quelques années à Londres avant d’immigrer au Canada et de s’installer à Québec vers 1871. À partir de 1873, on retrouve dans le Quebec directory le nom de Mme « Sighmond » Mohr, spécialisée dans la vente de « sous-vêtements féminins », puis ceux d’Amelia et de E. P. Mohr, sans doute Eugene Phillip.

Les débuts de Mohr à Québec semblent difficiles. En septembre 1875, le tribunal le condamne à payer la somme de 100,40 $ pour des achats effectués en août et en septembre 1874 auprès des associés John Kerry, David Watson et Walter B. King de Montréal, grossistes en produits pharmaceutiques. Le 13 septembre 1877, il est condamné à payer 412,44 $ à Antoine Carrier, marchand de Lévis. Enfin, le 18 décembre 1879, une bonne partie de ses meubles font l’objet d’une saisie parce qu’il a négligé de payer le loyer de sa maison de la rue Saint-Jean. Le 25 février 1880, les procureurs de Mohr, maîtres Gauthier et Chouinard, plaident l’insalubrité des lieux décrétée d’ailleurs par « l’Inspecteur de la Cité, lequel après avoir examiné la dite maison l’a condamnée comme inhabitable, et a ordonné au défendeur et à sa famille de déloger sans délai ». La famille Mohr avait quand même habité à cet endroit durant une année complète, soit jusqu’au 1er mai 1879. Le bail signé le 26 avril 1878 prévoyait un loyer annuel de « 120 piastres ».

Au moment du procès de 1877, Mohr est qualifié d’« agent du télégraphe ». C’est d’ailleurs à ce titre qu’il a obtenu, le 5 octobre 1876, que le conseil de ville de Québec lui octroie, pour sept ans, le « privilège [...] d’installer dans la ville et d’exploiter le télégraphe projeté, à condition qu’il ne nuise aucunement au télégraphe avertisseur d’incendie ». Le 9 octobre, les autorités du séminaire de Québec décident « de louer un des appareils Mohr pour télégraphie privée ». Le lendemain, Mohr fait enregistrer la City District Telegraph Company qu’il a formée avec deux associés, William B. Chapman et Henry Harris qui épousera l’une de ses filles.

Les débuts du téléphone, dont Mohr se fait le promoteur à Québec, sont marqués d’une vive concurrence. La Canadian District Telegraph Company de Montréal obtient pour l’ensemble de la province de Québec la distribution du téléphone mis au point par Alexander Graham Bell* tandis que la Compagnie du télégraphe de Montréal connaît de beaux succès avec l’invention de Thomas Alva Edison, en particulier avec une ligne Montréal-Québec expérimentée à Québec en 1877. En date du 2 octobre de cette année-là, le journal du séminaire de Québec mentionne que Mohr « doit donner dans quelques jours une séance de téléphonie (parler à distance, par fil télégraphique) entre le magasin de M. [Arthur] Lavigne et [la] salle de récréation des prêtres ». L’expérience, fort bien réussie, aura lieu le 9 octobre. Pour sa part, l’orfèvre-bijoutier-inventeur Cyrille Duquet* commence vers la même époque à installer ses propres appareils. Le 14 mai 1879, les autorités de la ville de Québec l’autorisent « à ériger une ligne téléphonique pour relier son magasin de la rue de la Fabrique au couvent Jésus-Marie de Sillery ».

Après avoir tenté de vendre son invention à des intérêts canadiens pour 100 000 $, Bell accepte en mars 1880 une offre du National Bell Téléphone de Boston qui s’empresse de créer une compagnie canadienne. En juillet de la même année, la Compagnie canadienne de téléphone Bell achète la Compagnie de télégraphe de la Puissance, son usine et ses droits. Sans délai, on envoie une lettre aux 35 agents canadiens, dont 28 se trouvent en Ontario, 3 en Nouvelle-Écosse, 2 au Nouveau-Brunswick et 2 au Québec. C’est ainsi que Mohr qui a dissous la City District Telegraph Company en janvier 1878 et qui travaille déjà pour la Compagnie de télégraphe de la Puissance à Québec devient l’agent de la Compagnie canadienne de téléphone Bell.

Depuis le 21 février 1880, dans la ville de Québec, une première centrale téléphonique dessert les 36 abonnés de la Compagnie de télégraphe de la Puissance. À l’automne de 1880, la Compagnie canadienne de téléphone Bell acquiert la Compagnie du télégraphe de Montréal et ses filiales qui avaient commencé à installer leurs propres centrales téléphoniques. Elle entreprend d’une part de bien distinguer téléphone et télégraphe et, d’autre part, d’intégrer, là où ils existent, les deux réseaux téléphoniques. À Québec, ce sera la tâche de Mohr qui l’exécute avec succès : le nombre d’abonnés passera de 79 à 240 en 6 mois.

Mohr rencontre cependant plus de difficultés avec l’installation de ses poteaux. Cette question le ramène plusieurs fois au conseil municipal et finalement devant la cour où l’entraîne James Carrell, le propriétaire du Quebec Daily Telegraph. Une bataille juridique complexe s’engage qui amènera les divers gouvernements à intervenir selon qu’il y a connexions interprovinciales ou internationales. Mohr, constamment au cœur de controverses à cause de ses poteaux qui irritent bien des contribuables, gagne toutefois en prestige auprès de ses employeurs qui accèdent volontiers à sa demande d’augmentation de salaire en 1882.

La même année, Mohr se retrouve à nouveau en cour, à titre de témoin cette fois, dans une cause qui oppose la Canadian Telephone Company (Bell) et Cyrille Duquet. Se disant « âgé de 55 ans », il prête serment sur les saints Évangiles le 11 mai 1882 et déclare être l’agent de la compagnie depuis ses débuts à Québec. Il atteste que des appareils manufacturés par Duquet sont installés dans Québec et font l’objet d’une location sur une base annuelle et à un prix qui varie en fonction de la distance. En conclusion de cet important procès, Duquet est condamné à une légère amende pour avoir utilisé une technique brevetée par Bell, mais il vend à la même compagnie un récepteur qu’il a perfectionné et pour lequel il détient un brevet d’invention enregistré le 1er février 1878.

Ce procès à peine terminé, Mohr obtient l’autorisation d’installer un câble téléphonique entre Québec et Lévis dès qu’il aura trouvé dix entreprises prêtes à souscrire 100 $ par année ; en août 1882, il a atteint ce résultat. En décembre 1883, W. Duchesneau succède à Mohr qui reste tout de même en contact avec la compagnie à titre de consultant, au moins à deux reprises. Son intérêt est cependant tourné vers l’électricité et, dans l’annuaire de 1883, il figure en qualité d’électricien.

Mohr devient un véritable héros le soir du 29 septembre 1885. « La grande exposition de lumière électrique, écrit le Canadien du 30 septembre 1885, si impatiemment attendue, a eu lieu hier soir sur la terrasse Dufferin, avec un succès qu’ont applaudi 20 000 personnes. » Le journaliste ne cache pas son enthousiasme pour « M. Mohr, l’actif et intelligent gérant [... de la] compagnie de lumière électrique de Québec et Lévis [, laquelle] a réussi au-delà de toute attente » à transporter le « fluide » produit par la chute Montmorency jusqu’aux « 34 foyers lumineux » installés sur la terrasse. Au signal donné par le lieutenant-gouverneur Louis-François-Rodrigue Masson* « au moyen d’une sonnerie électrique [... l’]aspect de la terrasse a été transformé comme par une baguette magique ».

Une semaine durant, Mohr répétera sa prouesse de transporter le « fluide » sur une distance de 34 milles. Après deux jours de succès, il complique sa démonstration en s’employant à couper le courant pour le rétablir l’instant d’après. C’est le délire. La population réclame l’électricité. Des pétitions circulent. Seule ombre au tableau : la compagnie de gaz avait un peu prévu le coup et conclu avec la ville un contrat de sept ans. Qu’à cela ne tienne, on commence par installer les lumières électriques « dans les districts éclairés à l’huile de charbon ».

Là encore, Mohr trouve Duquet sur sort chemin. Ce dernier a préparé pour les autorités municipales une rigoureuse évaluation des besoins et des coûts. Année après année, de 1886 à 1889, Mohr étend un réseau d’éclairage électrique à titre de gérant de la Compagnie de la lumière électrique. En 1889, on trouve dans les procès-verbaux du comité des chemins de la ville, interlocuteur habituel de Mohr, une proposition d’éclairage pour l’hôtel de ville même.

En novembre 1893, un orage endommage la ligne électrique qui relie Québec à la chute Montmorency. Mohr s’emploie à réparer les dégâts malgré le mauvais temps. Il attrape une vilaine grippe qui s’aggrave rapidement et l’emporte le vendredi 15 décembre, à quatre heures du matin. Tous les journaux de Québec soulignent son décès, particulièrement le Quebec Daily Telegraph qui précise que les restes du défunt seront transportés à New York, dès le lundi suivant, pour y reposer parmi les siens. Il laisse derrière lui une veuve et six enfants. Ses deux fils occupent, écrit-on, d’importants postes aux États-Unis. Eugene Phillip serait à la tête de la compagnie qui exploite le téléphone et l’électricité à Brooklyn.

Sigismund Mohr savait allier des connaissances techniques à un enthousiasme indéfectible. À l’instar de Cyrille Duquet et des esprits inventifs de son temps, il a su passer du télégraphe au téléphone puis à l’électricité. Nul doute que sa persévérance et son acharnement ont vite fait oublier ses modestes débuts tout comme les controverses qui entourèrent l’installation de poteaux dans les rues étroites de Québec. Pionnier méconnu, personnage ignoré de la grande histoire, ce modeste immigrant juif a contribué à transformer complètement le visage de Québec en cette fin du xixe siècle.

Denis Vaugeois

Les ouvrages de synthèse parlent peu des débuts du téléphone et de l’électricité. Même les monographies spécialisées mentionnent à peine des ouvriers de la première heure comme Sigismund Mohr.

Dans « le Téléphone à Québec », BRH, 45 (1939) : 157–158, il faudrait lire Sigismund au lieu de E.-P. Mohr.  [d. v.]

ANQ-Q, E25/425 ; M80 ; M87 ; T11–1/28, nos 1903, 2010, 2125 ; T11–1/184, n° 124 ; 882, n° 1411 ; 946, n° 1544 ; 1064, n° 1823 ; 1085, n° 1947.— ASQ, Journal du séminaire, II : 665 ; Plumitif du conseil, 9 oct. 1876.— AVQ, Travaux publics, Comité des chemins, procès-verbaux, nos 8–10.— Centre d’arch., Hydro-Québec (Montréal), Compagnie de lumière électrique impériale (F0074) ; Quebec and Levis Electric Light Company (F0259).— Service hist. de Bell Canada, Coll. hist. du téléphone de Bell Canada (Montréal), lettres à Sigismund Mohr ; « Sigismund Mohr and the telephone in Quebec City » (20 nov. 1959) ; « Sigismund Mohr and the Bell Telephone Company » (s.d.).— R. v. Mohr, Rapports judiciaires de Québec (Québec), 7 (1881) : 183–192.— Le Canadien, 16 oct. 1877, 29 sept–2 oct. 1885.— Le Courrier du Canada, 16 déc. 1893.— L’Électeur, 15 déc. 1893.— Morning Chronicle (Québec), 10 oct. 1877, 9 févr. 1878, 3 nov. 1879, 28 févr. 1880, 16 déc. 1893.— Quebec Daily Mercury, 15 déc. 1893.— Quebec Daily Telegraph, 28 sept. 1877, 9 févr. 1878, 29 janv. 1880, 15 déc. 1893.— Quebec directory, 1873–1894.— The Jew in Canada : a complete record of Canadian Jewry from the days of the French régime to the present time, A. D. Hart, édit. (Toronto et Montréal, 1926), 427.— Brantford Expositor (Brantford, Ontario), 28 nov. 1959.— Jewish Standard (Toronto), 1er sept. 1959.— « Les 60 ans du téléphone », l’Événement-Journal (Québec), 27 avril 1940 : 4.— Telephone Gazette (Montréal), 1 (1909), n° 4 : 1–4.

Bibliographie générale

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Denis Vaugeois, « MOHR, SIGISMUND », dans FR:UNDEF:public_citation_publication, vol. 12, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 18 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/mohr_sigismund_12F.html.

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Auteur de l'article:   Denis Vaugeois
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Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1990
Année de la révision:   1990
Date de consultation:   18 avril 2014