DCB/DBC Mobile beta
+

Nouvelles du DBC/DCB

Nouvelles biographies

Biographies modifiées

Biographie du jour

DEVAU, Retor, CLAUDE – Volume IV (1771-1800)

décédé à Sainte-Anne-de-la-Pérade (La Pérade, Québec) le 14 avril 1784

La Confédération

Le gouvernement responsable

Sir John Alexander Macdonald

De la colonie de la Rivière-Rouge au Manitoba (1812–1870)

Sir Wilfrid Laurier

Sir George-Étienne Cartier

Sports et sportifs

Les fenians

Les femmes dans le DBC/DCB

Les conférences de Charlottetown et de Québec en 1864

Les textes introductifs du DBC/DCB

Les Acadiens

Module éducatif

La guerre de 1812

Les premiers ministres du Canada en temps de guerre

La Première Guerre mondiale

Titre original :  Royal American Gazette (Shelburne), 19 June 1786

Provenance : Lien

NOM INCONNU, jeune esclave noir, né vers 1772 dans une colonie américaine ; décédé probablement après 1786.

À Shelburne, en Nouvelle-Écosse, le propriétaire d’un jeune Noir réduit en esclavage fit paraître, en juin 1786, une annonce dans la Royal American Gazette [V. James Robertson*] afin de le mettre en vente. On le décrivait comme un « garçon noir sain, fort, d’environ quatorze ans, élevé dans la famille d’un gentleman, très habile pour l’agriculture, les travaux ménagers, ou le service à table, tout à fait honnête et [doté d’un] excellent caractère ». On ne sait rien d’autre sur lui – on ne connaît pas son nom, ses origines et sa famille – ni sur ceux qui le considéraient comme leur propriété.

Des Noirs furent asservis un peu partout dans les régions de l’océan Atlantique, y compris à Shelburne, établissement loyaliste fondé en 1783 et connu quelque temps sous le nom de Port Roseway. Les documents historiques qui subsistent en disent peu sur le parcours individuel des esclaves. Dans de nombreux cas, leurs noms n’ont pas été enregistrés. Dans d’autres, il ne reste qu’un nom et aucune autre information. Parfois, un document plus complet, tel un acte de sépulture particulièrement détaillé, une note dans le journal d’un officier de marine, un document juridique ou une déposition, fait la lumière sur la vie de certains esclaves, comme ce fut le cas pour Diana Bestian, Lydia Jackson, Nancy, Statia* et Isaac Willoughby*. Ces cas demeurent toutefois isolés, car les noms, les vies et les histoires d’innombrables autres personnes sont tombés dans l’oubli.

L’esclavage au Canada à l’époque de la colonisation s’inscrivait dans le cadre beaucoup plus large de la traite des esclaves transatlantique. Les plus grandes puissances européennes et plusieurs royaumes africains s’enrichirent grâce à ce commerce cruel d’êtres humains, à la base d’un système économique qui connut une croissance exponentielle au xviiie siècle. Plus de dix millions de personnes furent amenées aux Amériques, au Brésil pour la majorité d’entre elles. Environ 400 000 arrivèrent dans les colonies américaines, où les propriétaires d’esclaves exploitèrent leur labeur pour tirer profit de cultures comme le sucre, le tabac et le riz. Une minorité d’esclaves nord-américains aboutirent dans les Maritimes.

Vers les années 1770, la plupart des esclaves qui vivaient dans les colonies américaines y étaient nés. Dans la région de la baie de Chesapeake, comprenant le Maryland et la Virginie, les personnes réduites en esclavage eurent des enfants et leur population se développa ; la Nouvelle-Angleterre et l’État de New York comptaient aussi de nombreux esclaves qui y étaient nés. Le jeune homme mis en vente en 1786 n’était donc probablement pas originaire d’Afrique. S’il était Africain, son ou ses propriétaires l’avaient peut-être amené à New York, puis dans les Maritimes, en passant par les Antilles, région où la traite des Africains se poursuivait, mais de manière plus limitée.

La fin de la guerre d’Indépendance américaine donna lieu, dans les Maritimes, à un afflux de loyalistes blancs accompagnés de leurs esclaves ainsi que de loyalistes noirs libres. Les loyalistes blancs développèrent considérablement l’esclavage dans la région en s’appuyant sur les systèmes en place à l’Île Royale (île du Cap-Breton) [V. Marguerite*] et chez les propriétaires terriens de la Nouvelle-Angleterre.

L’ampleur et la nature de l’esclavage dans la région demeurent difficiles à évaluer, car on ne peut pas toujours déterminer si un individu était un esclave ou plutôt un domestique sous contrat à long terme. La propension des loyalistes blancs à remettre les Noirs libres à l’état de servitude ainsi que l’incapacité des gouvernements coloniaux à recenser les esclaves rendent l’estimation chiffrée particulièrement ardue. Malgré tout, il est possible de croire qu’au moins 1 500, voire 2 500 personnes, dont peut-être ce jeune homme au nom inconnu mis en vente à Shelburne, suivirent contre leur gré leurs propriétaires loyalistes dans les Maritimes. Certaines d’entre elles y demeurèrent peut-être de façon permanente, alors que d’autres retournèrent aux États-Unis.

Si le jeune homme avait été amené à Shelburne depuis la Nouvelle-Angleterre ou New York, il aurait trouvé ses conditions de vie peu différentes une fois arrivé dans les Maritimes. L’esclavage dans le nord-est de l’Amérique du Nord se pratiquait sur de petites propriétés, où, en règle générale, chaque ménage disposait d’un à trois esclaves. Leur travail aurait comporté à la fois des activités agricoles et domestiques, et ils entretenaient des relations étroites, quoique souvent hostiles, avec leurs propriétaires. Quelques loyalistes, comme James Moody* et John Polhemus, gardaient plus de huit esclaves, ce qui était peu fréquent, tandis que les propriétaires de plantations dans le sud des États-Unis en avaient beaucoup plus. Dans les Maritimes, maîtres et esclaves travaillaient régulièrement côte à côte, se retrouvant constamment dans le même espace, autre différence importante avec l’esclavage en Caroline du Sud ou en Virginie, où les Noirs réduits en esclavage ne voyaient que rarement leurs propriétaires ou leurs surveillants.

Dans les Maritimes, les contacts quotidiens entre propriétaires et esclaves n’empêchèrent pas ces derniers de fonder des familles, de nouer des amitiés, d’établir leur propre culture et des communautés, même s’ils constituaient une minorité au sein de la société blanche dominante. Malgré ce déséquilibre, l’opposition croissante à l’esclavage dans l’Empire britannique signifiait que les propriétaires ne pouvaient pas agir en toute impunité.

Aucune loi sur l’esclavage n’existait dans les Maritimes, sauf dans l’île Saint-Jean, qui deviendrait l’Île-du-Prince-Édouard, où une loi sur le baptême des esclaves légalisa l’institution en 1781, jusqu’à son abrogation en 1825. Les propriétaires essayèrent plusieurs fois d’introduire des lois, mais des gens qui ne possédaient pas d’esclaves s’opposèrent fréquemment à de telles tentatives. Ce fut notamment le cas en Nouvelle-Écosse, où des maîtres qui souhaitaient une législation sur l’esclavage sous le couvert d’une loi sur l’émancipation graduelle (comparable à celle sanctionnée par le Haut-Canada en 1793) virent leurs plans contrecarrés en 1787, 1789, 1801 et 1808 ; un projet semblable au Nouveau-Brunswick échoua en 1801.

Dans les Maritimes, la lutte juridique pour mettre fin à l’esclavage progressa de façon inégale. Des esclaves essayèrent d’obtenir leur liberté en passant par les tribunaux et, en Nouvelle-Écosse, les juges en chef Sampson Salter Blowers* et sir Thomas Andrew Lumisden Strange*, entre autres, se prononcèrent contre l’esclavage. Ces juges évitèrent les jugements directs, préférant priver graduellement les Blancs de leurs biens humains. Quand des esclaves s’échappaient, leurs propriétaires tentaient habituellement de les récupérer par l’entremise des tribunaux. Sans législation qui autorisait de garder des esclaves en captivité, il devint toutefois difficile de prouver à qui ceux-ci appartenaient ; les décisions de Blowers, notamment, rendirent presque impossible la justification légale de posséder un autre être humain. À Dibgy, des maîtres intransigeants déposèrent une pétition en 1808, dans laquelle ils se plaignaient du fait que les tribunaux de la Nouvelle-Écosse avaient miné l’esclavage et permis à leurs esclaves de les traiter avec « défiance ». Toutefois, les requérants semblent avoir finalement conclu qu’il valait mieux garder leurs esclaves en tant que domestiques affranchis et les engager contre rémunération.

Les tribunaux du Nouveau-Brunswick se prononcèrent différemment. Les juges étaient soit partagés de manière égale sur la question, soit, comme ce fut le cas en 1806, favorables à l’esclavage. Cependant, l’esclavage commença à disparaître ; la promotion du commerce d’esclaves se fit plus rare et fut remplacée par des offres d’emploi pour des postes de domestique. À l’instar de la pratique établie en Nouvelle-Écosse, il paraissait logique de retenir les individus en les employant comme domestiques à des salaires probablement très bas.

Une note inscrite en 1828 dans un registre d’esclaves de Montserrat, aux Antilles, six ans avant l’abolition de l’esclavage dans la majeure partie de l’Empire britannique, constitue l’une des dernières sources à faire référence à des esclaves au Canada à l’époque de la colonisation. Ce registre indique qu’un certain monsieur Ormsby possédait trois esclaves et que ceux-ci vivaient avec lui dans l’Île-du-Prince-Édouard, trois ans après l’abolition de l’esclavage dans la colonie.

Même si la situation dans les colonies britanniques variait considérablement selon les régions et les pays (on peut citer, par exemple, la Nouvelle-Écosse, la Virginie et la Jamaïque), une caractéristique commune résidait dans le commerce des Noirs, qu’illustre le cas du jeune homme au nom inconnu mis en vente en 1786. Son humanité passait après les intérêts pécuniaires des marchands d’esclaves et son nom n’avait aucune valeur pour son maître, ni sans doute pour les acheteurs potentiels.

On ne sait pas qui mit ce jeune homme en vente ni pour quelle raison, ou même s’il fut finalement vendu, ce qui rend quasi impossible la reconstitution de son parcours. Toutefois, la description de ce « garçon noir sain, fort » et l’accent mis sur l’éventail impressionnant de ses qualités – élevé dans la famille d’un gentleman, habile dans les travaux agricoles et ménagers, honnête, ayant bon caractère – laissent supposer qu’il aurait seulement convenu à une famille aisée de Shelburne, ce qui correspondait à un très petit groupe en 1786. À cette époque-là, plusieurs habitants de Shelburne parmi les plus riches étaient retournés aux États-Unis avec leurs esclaves, et d’autres suivraient bientôt. Le propriétaire du jeune esclave le vendit peut-être parce qu’il prévoyait de quitter le Canada pour s’installer là-bas et qu’il avait besoin de fonds.

Les perspectives économiques dans la colonie n’étaient pas bonnes. En dépit de l’arrivée rapide de loyalistes dans la région à peine trois ans plus tôt, Shelburne dut faire face à une récession au milieu des années 1780. Des tensions éclatèrent dès 1784, lorsque des Blancs se soulevèrent contre des Noirs affranchis qui acceptaient de travailler pour de plus bas salaires qu’eux. Le déclin de la colonie se poursuivrait au cours de la décennie suivante.

Si le jeune homme au nom inconnu avait pu voyager durant les années précédant sa mise en vente, il aurait constaté que la situation était, pour la population noire, encore plus désastreuse à Shelburne qu’ailleurs. Le prédicateur méthodiste Boston King*, venu chercher du travail dans la colonie après avoir échoué dans la ville voisine de Birchtown, malgré son métier de charpentier, nota que la pauvreté y était si extrême que certains s’écroulaient sur place, morts de faim.

Que le jeune homme au nom inconnu ait assisté aux offices de King ou à ceux de David George*, autre éminent prédicateur noir qui exerçait alors son ministère à Shelburne, demeure très hypothétique. Par contre, il avait sans doute conscience de vivre dans une colonie abritant une importante communauté de Noirs affranchis. Que pensait-il du fait de résider si proche de gens libres ? Envisagea-t-il de s’échapper ? Il aurait sûrement entendu parler de propriétaires qui menaçaient de vendre leurs esclaves à des acheteurs aux Antilles, ce qui se produisait régulièrement.

Les questions abondent sur ce jeune homme, tant au sujet de sa famille que sur ses espoirs et ses craintes. Son destin et son identité demeurent un mystère. Il est clair, cependant, que son expérience de l’esclavage à Shelburne, en marge de l’Empire britannique, fut façonnée par le contexte global de l’esclavage en Amérique du Nord, par l’exode des loyalistes de la nouvelle république américaine et par les conditions de vie à Shelburne durant les années 1780. Ce jeune homme fournit une page de plus à l’histoire de la traite des Noirs dans les régions de l’Atlantique.

Harvey Amani Whitfield

Royal American Gazette (Shelburne, N.-É.), 19 juin 1786.— Black slavery in the Maritimes : a history in documents, H. A. Whitfield, édit. (Peterborough, Ontario, 2018).— H. A. Whitfield, Biographical dictionary of enslaved Black people in the Maritimes (Toronto, 2022) ; North to bondage : loyalist slavery in the Maritimes (Vancouver et Toronto, 2016).

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Harvey Amani Whitfield, « NOM INCONNU », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 14 avril 2024, http://www.biographi.ca/fr/bio/nom_inconnu_4F.html.

Information à utiliser pour d'autres types de référence bibliographique


Permalien: http://www.biographi.ca/fr/bio/nom_inconnu_4F.html
Auteur de l'article:    Harvey Amani Whitfield
Titre de l'article:    NOM INCONNU
Titre de la publication:    Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4
Éditeur:    Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:    2024
Année de la révision:    2024
Date de consultation:    14 avril 2024