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ROGERS, LUCY ANNE HARRINGTON (Butler), auteure d’un journal, jardinière d’enfants et intendante d’orphelinat, née le 24 mars 1841 à Yarmouth, Nouvelle-Écosse, huitième enfant de Benjamin Rogers et d’Elsie Knowles ; le 9 juin 1870, elle épousa au même endroit John Kendrick Butler, et ils eurent un fils et une fille ; décédée le 21 janvier 1906 à Halifax.

On sait peu de chose sur l’enfance d’Annie Rogers et les débuts de sa vie d’adulte, sinon qu’elle fut élevée dans la stricte discipline de la tradition méthodiste wesleyenne et qu’elle reçut une bonne instruction. Son père construisait des navires et au moins un de ses frères était marin. En juin 1870, en l’église Providence de Yarmouth, elle épousa le capitaine au long cours John Kendrick Butler. Elle avait 29 ans et lui, 33. Un mois plus tard, le couple partit pour Boston ; là, Annie s’embarqua sur le brick Daisy avec son mari, qui allait porter une cargaison en Amérique du Sud.

Même si la superstition populaire voulait que la présence de femmes à bord attire la malchance, il n’était pas rare que les capitaines emmènent leur épouse, et même leurs enfants, lorsqu’ils empruntaient un trajet régulier. Le capitaine exerçait de nombreuses fonctions, dont celles de navigateur, de premier matelot et de représentant commercial du propriétaire, mais son rôle d’employeur et de superviseur de la main-d’œuvre constituait une part importante de son travail. À ce titre, il devait non seulement embaucher l’équipage et subvenir à ses besoins, mais aussi maintenir la discipline. Il n’était pas censé fraterniser avec les matelots, sauf s’ils lui étaient apparentés par le sang ou par alliance. Aussi avait-il peu de compagnie durant de longues périodes. Sans sa famille, il était souvent condamné à vivre dans la solitude.

Quand Annie Butler accepta d’accompagner son mari à bord du Daisy, tous deux croyaient partir en lune de miel. Ils ne pouvaient prévoir que leur voyage serait périlleux et long – 13 mois en tout – à cause de l’épidémie de fièvre jaune qui faisait rage à Buenos Aires. Le 3 janvier 1871, après avoir passé 98 jours en mer, Mme Butler commença à noter ses observations, ses pensées et ses sentiments dans un journal qu’elle allait tenir jusqu’au retour. Ironie du sort, c’est ce document à caractère privé qui a attiré sur elle l’attention du public.

Ce journal est le témoignage direct d’une femme qui vécut entourée d’hommes sur un petit navire. Malgré l’exiguïté des lieux et l’absence de compagnie féminine, Mme Butler s’était tracé un programme de travaux ménagers : lessive, repassage, couture, reprisage, cuisine, préparation de conserves, tenue de la « maison ». Ainsi, le 18 avril, soit au moment où ses amies de Yarmouth faisaient leur ménage du printemps, elle notait, au large de Buenos Aires : « John est descendu à terre et moi, je fais le grand ménage. J’ai demandé à un des hommes de m’aider. Nous avons complètement vidé notre cabine et Tom l’a chaulée. » Il semble que perpétuer les rythmes connus de la vie domestique lui ait apporté à la fois un sentiment d’utilité et un peu de réconfort dans un milieu qui lui était peu familier.

Le journal illustre les différences de classe qui existaient sur un bateau de petites dimensions. Même si l’équipage ne manquait pas d’égards envers elle, Mme Butler n’aimait pas que son mari descende à terre, car elle se retrouvait alors « triste et seule parmi une bande de durs ». Ces hommes parlaient cru et buvaient sec : cela l’incommodait particulièrement, tout comme leur persistance à ne pas observer le repos dominical. Néanmoins, elle estimait de son devoir de promouvoir parmi eux les valeurs et les pratiques chrétiennes. Elle leur donna une bible, priait pour eux, soignait les malades, réconfortait ceux qui traversaient des moments de cafard.

On voit aussi, dans ces pages, que les liens entre parentes ou amies étaient étroits. Mme Butler souffrait particulièrement de l’absence de sa sœur Maria (« Rie ») et rêvait souvent d’elle. Certes, les lettres de sa famille et de ses amies lui apportaient des nouvelles qu’elle attendait avec impatience, mais en même temps, elles lui rappelaient à quel point son coin de pays lui manquait. À l’occasion, en rade de Buenos Aires, elle rencontrait d’autres femmes de capitaine ; ces brefs moments l’emplissaient de joie. L’affection profonde qui l’unissait à son mari ne pouvait combler son désir de compagnie féminine.

En mars 1872, Mme Butler était enfin installée chez elle, à Yarmouth. Jamais plus elle n’accompagnerait son mari en mer. En avril, elle donna naissance à un fils, Frank, et trois ans plus tard à une fille, Elsie. En décembre 1876, John Butler partit pour la Martinique à bord du brigantin Clarence. Le navire se perdit en mer. À l’âge de 35 ans, Mme Butler se retrouva veuve, avec deux jeunes enfants.

On en sait peu sur la vie qu’elle mena durant les 15 années suivantes. Elle demeura en étroite relation avec ses beaux-parents, habitant avec eux ou près de chez eux, et s’en occupa jusqu’à leur mort. En mai 1882, elle ouvrit un petit jardin d’enfants. Au début, elle avait neuf élèves, dont six appartenaient aux familles Butler ou Rogers. Ses registres indiquent qu’elle demandait 0,25 $ par semaine.

En 1891, avec ses deux enfants, Mme Butler quitta Yarmouth pour Halifax afin d’aller occuper le poste d’intendante au Protestant Orphans’ Home. Cet orphelinat accueillait de petits protestants de deux ans ou plus et bénéficiait de solides appuis financiers. Les établissements de charité indépendants offraient, aux femmes scolarisées et obligées de gagner leur vie, quelques possibilités d’emploi. À l’instar des diaconesses, intendantes et institutrices de la Jost Mission, établissement voué aux pauvres de Halifax, Mme Butler appartenait à un groupe de travailleuses rémunérées qui, entre autres choses, administraient des programmes de bienfaisance pour les femmes et les enfants des classes laborieuses. Elles étaient les devancières des travailleuses sociales de profession. Leur activité témoignait d’un souci tout chrétien pour les pauvres et les défavorisés. En même temps, elle renforçait la doctrine alors dominante de la séparation des sphères, selon laquelle il revenait aux femmes de veiller au bien-être de leurs « sœurs moins bien nanties » et des enfants de celles-ci.

Annie Rogers Butler prit sa retraite en 1900. Elle s’installa alors dans une maison voisine de l’orphelinat, avec ses deux enfants ; à sa mort, en 1906, elle y habitait encore. Son histoire ressemble à celle de bien d’autres femmes scolarisées et de classe moyenne qui vécurent dans les villages côtiers de la Nouvelle-Écosse dans la seconde moitié du xixe siècle. La navigation jouait un rôle de premier plan dans leur vie, souvent avec des conséquences tragiques. Si Annie Butler put se tirer d’affaire, ce fut, comme pour bon nombre de ses sœurs néo-écossaises, grâce à la solidarité familiale, à la ferveur de sa foi religieuse et à sa débrouillardise : elle sut en effet investir sa formation dans une activité concrète et rémunérée.

Toni Ann Laidlaw

Des détails biographiques concernant Lucy Anne Harrington Rogers (Butler) ont été gracieusement fournis par M. Raymond Simpson, un petit-fils, à partir de papiers privés qui sont en sa possession. Ce sont le journal d’Annie Butler, dont les PANS possèdent une copie sur microfilm, ainsi que des lettres et autres documents introuvables ailleurs, qui forment la base de son manuscrit intitulé, « If we are spared to each other : love and faith against the sea ».

Des extraits du journal de Mme Butler figurent dans une anthologie coéditée par l’auteure, No place like home : diaries and letters of Nova Scotia women, 1771–1938, Margaret Conrad et al., édit. (Halifax, 1988), qui reproduit également une photographie du sujet. Il faut noter que le nom de famille des parents d’Annie indiqué comme Butler à la p. 135 de la première impression est inexact, mais qu’il a été corrigé à la seconde.  [t. a. l.]

Annuaire, Halifax, 1890–1891.— Judith Fingard, Jack in port : sailortowns of eastern Canada (Toronto, 1982).— E. W. Sager, Seafaring labour : the merchant marine of Atlantic Canada, 1820–1914 (Kingston, Ontario, 1989).— Christina Simmons, « Helping the poorer sisters » : the women of the Jost Mission, Halifax, 1905–1945 », Acadiensis (Fredericton), 14 (1984–1985), n° 1 : 3–27.— S. T. Spicer, Masters of sail : the era of square-rigged vessels in the Maritime provinces (Toronto, 1968).

Bibliographie générale

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Toni Ann Laidlaw, « ROGERS, LUCY ANNE HARRINGTON », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 23 juill. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/rogers_lucy_anne_harrington_13F.html.

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Auteur de l'article:   Toni Ann Laidlaw
Titre de l'article:   ROGERS, LUCY ANNE HARRINGTON
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1994
Année de la révision:   1994
Date de consultation:   23 juillet 2014