Sir George-Étienne Cartier

Introduction

En 1835, au cours d’un banquet organisé par la jeune Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, George-Étienne Cartier, âgé de 20 ans, entonne un air patriotique qu’il vient de composer. Intitulée Avant tout je suis Canadien, la chanson deviendra une source d’inspiration pour l’organisation politique militante nommée les Fils de la liberté. Cartier lui-même combat avec les patriotes à la bataille de Saint-Denis le 23 novembre 1837. La perspective de la défaite de leur cause le contraint cependant à prendre la fuite et à entrer provisoirement dans la clandestinité. Cartier est désormais persuadé que le recours à la violence n’est pas une solution aux problèmes constitutionnels de la colonie et déclare en 1865 : « Il nous faut ou avoir une Confédération de l’Amérique britannique du Nord ou bien être absorbés par la Confédération américaine. » Plusieurs autres sujets britanniques d’Amérique du Nord servent cette cause, mais peu le font aussi bien que Cartier et aucun ne le fait mieux. L’un des Pères de la Confédération, Cartier a appartenu à une génération de politiciens canadiens-français qui ont contribué de manière significative à la construction du Canada moderne. Sa vie et ses réalisations illustrent nombre d’aspects de la vie politique canadienne et, surtout, canadienne-française au xixe siècle. À l’instar de Jean-Charles Bonenfant, auteur de sa biographie publiée en 1972 dans le volume X du Dictionnaire biographique du Canada/Dictionary of Canadian Biography, le présent ensemble thématique analyse son parcours, de son statut de rebelle à celui d’homme d’État, tout en insistant sur les plus importants chapitres de sa longue carrière publique.

Tôt dans sa vie, Cartier envisage des projets et des réformes qui pourraient mener à la création d’un nouveau Canada. Il est guidé et soutenu dans ses réflexions par des personnes qui le côtoient au quotidien. Comme la sous-section sur le retour au prétoire et la vie associative, celle consacrée à sa famille, ses amis et ses conseillers met en valeur les biographies de certains proches de Cartier (Alexandre-Maurice Delisle, par exemple). Admis au Barreau du Bas-Canada à la fin de 1835, Cartier pratique le droit au sein d’importantes sociétés juridiques montréalaises, dont celle de son premier mentor en droit et en politique, Édouard-Étienne Rodier, et, plus tard, avec des associés tel Louis Bétournay. Parmi les clients de Cartier figureront la Compagnie du chemin de fer du Grand Tronc et les sulpiciens, chez qui il a étudié.

Quand les troubles de 1837–1838 éclatent dans le Bas-Canada, Cartier a seulement 23 ans. Il s’est toutefois déjà fait un nom par son verbe éloquent et ses chants patriotiques. Comme Louis-Joseph Papineau, Robert Nelson et d’autres, il participe au mouvement des patriotes. Il prend cependant rapidement ses distances, tel que le prouve une missive qu’il adresse en septembre 1838 à Charles Buller, premier secrétaire de lord Durham.

Cartier fait partie des acteurs de la vie politique au Canada-Uni qui, entre 1841 et 1867, ont réussi à implanter des réformes dans la colonie. Dans l’effervescence politique de l’époque, où l’usage du poing apparaît tout aussi persuasif que celui de l’argumentation étoffée, Cartier tire son épingle du jeu. Partisan d’une forme de gouvernement responsable, il devient l’homme de confiance de Louis-Hippolyte La Fontaine à Montréal dans les années 1840. Une instabilité ministérielle chronique, résultat d’une incapacité des institutions politiques nées de l’Acte d’Union à s’adapter aux changements démographiques et socioéconomiques, caractérise ces trois décennies.

Pendant les 25 années que durera sa vie politique active, Cartier exercera beaucoup d’influence et d’autorité au Canada-Est (Bas-Canada, Québec actuel). Il est l’instigateur ou le continuateur de plusieurs réformes législatives et institutionnelles, dont la réorganisation du monde municipal, l’abolition de la tenure seigneuriale, la création d’un conseil de l’Instruction publique et la codification du droit civil. Cartier désire l’épanouissement de ses compatriotes canadiens-français, ainsi que la paix sociale et politique au pays. Or, il croit fermement que de sains rapports entre les différents groupes linguistiques reposent sur la protection des droits des minorités. Cartier entretient également des relations étroites avec les autorités religieuses catholiques et, à l’instar de l’avocat et député Gédéon Ouimet, par exemple, il intervient dans des crises qui secouent périodiquement l’Église ; les deux parties s’en trouvent parfois influencées dans leurs décisions. Toutefois, sa manière ne plaît pas à tous : certains hommes politiques, dont Louis-Victor Sicotte et Thomas-Jean-Jacques Lorangercritiquent son comportement qu’ils jugent brutal et autoritaire.

Élu député pour la première fois en 1848, Cartier travaille au rapprochement du Canada-Est et du Canada-Ouest (Haut-Canada, Ontario actuel). Il est nommé ministre en 1854. Cette année-là, il contribue à la fondation du Parti libéral-conservateur, qui devient l’une des principales formations politiques canadiennes du milieu du xixe siècle. Motivés en partie par leur volonté d’apporter des solutions durables aux problèmes politiques, économiques et sociaux, les hauts dirigeants du Canada-Uni, Cartier et John Alexander Macdonald en tête, élaborent des scénarios de fédération des colonies britanniques de l’Amérique du Nord [V. Les conférences de Charlottetown et de Québec en 1864]. D’autres personnalités publiques de l’époque, dont l’homme d’affaires et politique Alexander Tilloch Galt, mettent également des idées de l’avant pour assurer la construction du futur Canada. Elles doivent considérer maints facteurs. L’accès aux marchés américain et britannique variant, entre autres, au gré de l’économie, on doit agrandir et stabiliser le marché intérieur par le prolongement de l’axe commercial est-ouest – d’où l’importance de la construction d’un chemin de fer sur cet axe –, et éventuellement imposer des tarifs protecteurs des industries nationales. De plus, le projet d’union fédérale doit proposer une répartition équitable de la dette publique entre les provinces. Ce dernier point, notamment, suscite la résistance des élus des Maritimes [V. L’opposition à la confédération], qui craignent la faillite et la sous-représentation parlementaire. Parallèlement, Cartier, qui honnit les institutions politiques et les valeurs « libérales » des États-Unis, pourfend la théorie annexionniste [V. sir Antoine-Aimé Dorion ; David Kinnear ; John Redpath ; John Torrance] et se sert de la guerre de Sécession (1861–1865) comme argument supplémentaire pour convaincre les indécis de l’urgence d’unir les colonies.

Le 1er juillet 1867, Cartier est de ceux qui prennent place dans le Parlement d’un nouveau pays : le dominion du Canada. Il fait partie des Pères de la Confédération, qui ont jeté les bases institutionnelles d’un régime fédéral caractérisé par une répartition des pouvoirs entre un gouvernement central et des gouvernements provinciaux. Or, l’Acte de l’Amérique du Nord britannique ne règle pas tout. Dans le but de veiller aux intérêts de ses compatriotes canadiens-français – dont le poids démographique est en diminution au sein de la fédération, mais qui ont joué un rôle fondamental dans la construction du pays –, Cartier se permet d’intervenir dans les champs juridictionnels de sa province d’origine ; son double mandat de député fédéral-provincial lui accorde à cet égard une relative marge de manœuvre. La sous-section sur Cartier et la direction politique de la province de Québec rappelle ces tractations, notamment ses liaisons étroites avec d’influentes personnalités, dont sir Narcisse-Fortunat Belleau et Hector-Louis Langevin.

Cartier devient titulaire du portefeuille de la Milice et de la Défense au sein du premier cabinet canadien. Assisté par des fonctionnaires, des militaires et des policiers, tels George Futvoye, Patrick Robertson-Ross et Frederick William Ermatinger, il entreprend une importante réforme de l’appareil militaire.

Cartier s’intéresse aussi à l’expansion territoriale vers l’ouest, à l’économie et aux transports. Dans ces questions, les décideurs politiques ressentent un certain sentiment d’urgence. C’est ainsi que Cartier encourage des personnes, telles que Joseph Dubuc et Marc-Amable Girard, à s’installer au Manitoba afin d’assurer la présence de jeunes francophones de profession libérale dans cette province créée en 1870.

La colonisation des territoires à l’ouest de l’Ontario est inéluctablement associée aux relations avec les peuples autochtones et métis. Dans les mois qui ont précédé la création du Manitoba – territoire secoué par une rébellion que dirige le métis Louis Riel –, Cartier a négocié avec Mgr Alexandre-Antonin Taché, évêque de Saint-Boniface. Ensemble, ils tentent de trouver des solutions aux problèmes qui, entre autres, affectent la qualité de vie des Métis et contribuent à la dégradation de leurs rapports avec les nouveaux arrivants anglo-protestants. Ces problèmes sont de divers ordres : frontalier, territorial, religieux et linguistique.

En 1871, Cartier fait entériner par le Parlement canadien l’adresse appelant l’entrée d’une autre province dans la Confédération, la Colombie-Britannique, avec la promesse de construire un chemin de fer jusqu’au Pacifique. En 1849, Cartier a prononcé une allocution qui annonçait son intérêt pour la question des transports collectifs, notamment les chemins de fer, domaine dans lequel il investira son propre capital. Accusé par ses adversaires d’être l’« homme lige » des entrepreneurs ferroviaires, Cartier devient, ainsi que Toussaint Trudeau et Asa Belknap Foster, un des acteurs importants dans ce domaine vital pour un Canada en pleine expansion démographique et territoriale.

Cartier et d’autres hommes politiques canadiens du xixe siècle ont été impliqués dans des controverses et des scandales. Poussés par l’envie de s’enrichir et celle de soutenir leurs propres partisans, ils font régulièrement intervenir la corruption et le favoritisme dans leurs stratégies, notamment pendant la mise en œuvre des grands chantiers de l’État. Pour sa part, Cartier est mêlé à l’un des plus importants scandales de l’histoire politique du Canada, celui du Pacifique (1872–1873) [V. John Hillyard Cameron ; Lucius Seth Huntington]. Entre autres choses, il reçoit personnellement des dizaines de milliers de dollars de sir Hugh Allan, afin que le gouvernement canadien accorde le contrat de la construction du chemin de fer du Pacifique au consortium dirigé par le magnat du commerce et de l’industrie.

Les biographies qui figurent dans l’ensemble thématique dédié à sir George-Étienne Cartier renferment beaucoup d’information sur une période importante de l’histoire canadienne et sur un homme politique majeur. Vous êtes invités à découvrir la vie de ce personnage et de plusieurs autres, ainsi que les thèmes généraux qu’elle met en lumière.