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GOODERHAM, WILLIAM, distillateur, homme d’affaires et banquier, né le 29 août 1790 à Scole, Norfolk, Angleterre, deuxième fils de James et Sarah Gooderham ; il épousa Harriet Tovell Herring, et ils eurent huit fils et cinq filles ; décédé le 20 août 1881 à Toronto.

À l’âge de 12 ans, William Gooderham quitta la ferme paternelle, dans le Norfolk, pour aller travailler à Londres, dans le bureau de son oncle maternel qui faisait commerce avec l’Inde. Pendant les guerres napoléoniennes, il s’enrôla dans les Royal York Rangers et participa à la prise de la Martinique en 1809 et de la Guadeloupe en 1810. Avant d’avoir atteint ses 21 ans, il fut réformé après avoir contracté la fièvre jaune. Pendant le reste de la guerre, Gooderham fut officier de recrutement, ce qui lui permit à la fois de purger une hypothèque de £800 sur la ferme paternelle, dont il allait bientôt hériter, et de s’assurer un modeste revenu. Il devint gentleman-fariner, mais sa situation financière se ressentit de la baisse générale qui affecta la valeur des propriétés agricoles après la guerre.

En 1831, le beau-frère de Gooderham, James Worts, donna le branle à un important mouvement d’émigration des familles Worts et Gooderham à destination du Haut-Canada. Worts s’établit comme meunier à l’embouchure de la rivière Don, près d’York (Toronto), et y entreprit la construction d’un moulin à vent. En 1832, Gooderham amena à York un groupe de quelque 54 personnes : des membres de sa famille et de celle de Worts, accompagnés de serviteurs et de 11 orphelins. Gooderham investit dans la meunerie de Worts les £3 000 qu’il avait apportées avec lui, et les deux beaux-frères formèrent une société, la Worts and Gooderham, qui fut dissoute à la mort de Worts en 1834. Gooderham maintint l’entreprise, mais en remplaça le nom par celui de William Gooderham, Company.

En 1837, Gooderham adjoignit à son entreprise une distillerie, de façon à utiliser avec profit les grains de surplus et de seconde qualité. Quatre ans plus tard, il installa l’éclairage au gaz dans son usine et, délaissant le vent comme source d’énergie, il adopta la vapeur. Ses expéditions en consignation à Montréal au début des années 1840 indiquent son intérêt croissant pour les terrains portuaires de la ville et pour les marchés éloignés. En 1846, la compagnie construisit son propre débarcadère et, dans les années 1860, elle possédait des schooners sur les Grands Lacs. Gooderham et son neveu James Gooderham Worts s’étaient associés à parts égales en 1845, et la firme fut dès lors connue sous le nom de Gooderham and Worts. Pendant les décennies 1860 et 1870, elle jouissait d’une situation de premier plan dans l’industrie, le transport et les finances à Toronto, de même qu’à la bourse et au sein du conseil et de la commission d’arbitrage du Board of Trade de Toronto.

Le complexe industriel possédé par Gooderham et Worts, qu’on désignait en 1845 sous la dénomination de Toronto City Steam Mills and Distillery, grossit au point de devenir un centre d’attraction industriel et de faire de ses propriétaires les plus gros contribuables de la ville. En 1859, la compagnie se lança dans un vaste programme d’expansion en faisant construire une nouvelle distillerie de cinq étages sous la direction de l’architecte torontois David Roberts, avec le concours d’entrepreneurs locaux. Cette distillerie était reconnue comme la plus vaste du Haut-Canada : en 1861, elle pouvait produire jusqu’à 7 500 gallons de spiritueux par jour et la compagnie avait commencé à exporter sur le marché anglais. Au début de 1862, on évaluait à $200 000 le coût de nouvelles constructions, qui comprenaient des entrepôts et un bâtiment abritant des machines, et, dans le vieux moulin, l’installation d’un équipement mécanique moderne. On ajouta par la suite une malterie de brique. Après 1862, l’ancien moulin servit à distiller en plus grande quantité des marques de première qualité de la compagnie : Toddy et Old Rye, qui étaient l’une et l’autre distribuées sur le marché anglais et qui se vendaient très bien au Bas-Canada, de même que le « whisky ordinaire », populaire dans le Haut-Canada. Le 26 octobre 1869 au soir, un spectaculaire incendie détruisit un entrepôt et une pile de bois de construction et ne laissa debout que les quatre murs du bâtiment abritant le moulin principal et la distillerie proprement dite, causant des dommages évalués à environ $100 000. La compagnie n’avait pas d’assurances. Sans se laisser abattre, Gooderham et Worts reconstruisirent, et l’entreprise continua de grandir. En 1874–1875, elle produisit plus de 2 000 000 de gallons, soit un tiers de la quantité totale de l’alcool titré distillé au pays. À la fin des années 1870, Gooderham et Worts, comme d’autres distillateurs canadiens, s’étaient retirés du marché anglais et orientés de plus en plus vers la vente de l’alcool de grain pour la fabrication de produits tels que le vinaigre et l’alcool dénaturé, de même que l’eau de Floride. Si Gooderham et Worts déléguèrent la gestion immédiate de l’entreprise et cédèrent une certaine partie de leurs actions dans les décennies 1860 et 1870, ils restèrent les premiers responsables des succès de leur firme.

Ceux qui, après 1861, visitaient les établissements de la Gooderham and Worts étaient impressionnés par la masse imposante des bâtiments, leur propreté, l’outillage entièrement automatique de la meunerie – lequel contribuait à distinguer davantage encore les opérations de cette distillerie de celles de la plupart des autres dans la province – et par les abris pour le bétail situés le long de la distillerie. De même que celle-ci était issue de la minoterie, de même l’élevage du bétail, commencé dans les années 1840, était issu de la distillerie. Gooderham éleva d’abord des porcs, puis des bêtes à cornes, engraissés à même la pâtée nutritive qui était un sous-produit de la distillation. D’un troupeau laitier qui comptait 22 têtes en 1843, on en arriva en 1861 à engraisser quelque 1 000 animaux par année, tant pour la production laitière que pour celle de la viande de bœuf, mais le troupeau n’appartenait probablement déjà plus alors à la Gooderham and Worts. Quand l’amélioration des moyens de transport permit l’accès au marché anglais, on ne produisit plus que du bœuf. Vers la fin de la décennie, les abris près de la distillerie pouvaient loger 3 000 bêtes. Des fermes situées près de Streetsville et de Meadowvale (qui font maintenant tous deux partie de Mississauga), dans le comté de Peel, et mentionnées parmi les biens de Gooderham en 1881, servaient peut-être à la production de denrées supplémentaires.

En 1845, Gooderham et Worts avaient loué pour 14 ans des moulins à farine à Norval, dans le comté de Halton, et ils investirent dans une fabrique de laine et de toile à Streetsville, quelque temps avant qu’elle fût détruite par un incendie en janvier 1868. À la mort de Gooderham, la compagnie possédait des moulins et des « magasins généraux » à Pine Grove, sur un affluent de la rivière Humber, ainsi qu’à Streetsville et à Meadowvale. Pour la distillerie, ils importaient du maïs des états de l’Ouest américain, sollicitaient par la voie d’annonces locales du seigle (lequel, cependant, était en grande partie importé), de l’avoine et de l’orge ; quant au blé, c’est sur l’arrière-pays de Toronto qu’ils comptaient pour leur approvisionnement.

À l’occasion de l’agrandissement de ses installations, après 1859, la Gooderham and Worts se dota d’une voie de garage, reliée au Grand Tronc et suffisamment longue pour aligner 14 wagons. Les deux associés allaient jouer un rôle de premier plan, à Toronto, parmi les hommes d’affaires intéressés aux lignes de chemin de fer à faible écartement, dont George Laidlaw, un de leurs anciens employés, s’était fait le promoteur. Leur intérêt pour les chemins de fer vint naturellement des besoins de leurs moulins, comme de leur complexe industriel (moulin à farine et distillerie) de Toronto. En 1870, à des conditions qui leur étaient favorables, ils consentirent un prêt dont le montant était suffisamment élevé pour que les titres de la Toronto, Grey and Bruce Railway et de la Toronto and Nipissing Railway acquièrent une valeur marchande. Par la suite, leur influence s’accrut dans l’exploitation de ces deux lignes de chemin de fer, en particulier de celle de la Toronto and Nipissing, dont Gooderham était devenu l’un des administrateurs provisoires lors de sa constitution juridique en 1868. Avant même que William Gooderham fils remplaçât John Shedden* en qualité de président de la Toronto and Nipissing en 1873, la famille Gooderham constituait, de par ses intérêts, le principal client de ce chemin de fer ; le terminus torontois de cette ligne fut commodément installé près de la distillerie et des abris à bétail. Qu’une famille eût la haute main sur une entreprise ferroviaire édifiée avec une part considérable de fonds publics, cela ne fut pas sans soulever des critiques, mais les promoteurs de cette ligne de chemin de fer firent valoir le besoin qu’on avait des capitaux de Gooderham pour lancer l’entreprise et pour financer sa principale activité commerciale, qui consistait à acheter du bois de corde dans le Nord et à l’entreposer pour le séchage avant de le transporter pour le vendre en ville.

Quand, en 1864, Gooderham devint président de la Banque de Toronto, poste qu’il allait occuper jusqu’à sa mort, il entreprenait sa dernière carrière. Neuf ans plus tôt, au moment où Gooderham and Worts était la seule firme à faire partie de cet organisme, la Millers’ Association of Toronto avait obtenu une charte lui permettant de mettre sur pied cette banque. Jusqu’à son accession à la présidence, Gooderham avait laissé à Worts le soin d’y surveiller leurs intérêts. De plus, il avait été l’un des administrateurs de la Bank of Upper Canada en 1860, mais il avait probablement vu, dans le rôle qu’il joua alors, un moyen de servir ses autres intérêts plutôt que ceux de la banque. La Banque de Toronto eut la chance d’avoir George Hague* comme caissier en chef (directeur général) pendant 13 des 17 années de la présidence de Gooderham. Néanmoins, l’attitude prudente adoptée par la banque en matière d’investissements, liée à une efficacité interne et à une gestion innovatrice, portait bien la marque de Gooderham. Durant son mandat, la banque acquit une réputation enviable de stabilité, qui lui valut une part croissante des affaires transigées par les industries principales. Ses actions restèrent à un prix relativement élevé, même pendant la récession des années 1870. La Banque de Toronto joua aussi le rôle de principal porte-parole des intérêts bancaires ontariens et ses administrateurs virent plusieurs des principes directeurs de leurs gérants, en particulier le fait de conserver des réserves d’une importance inhabituelle, inscrits dans les règlements canadiens mis en vigueur par les lois bancaires de 1870 et 1871 [V. sir Francis Hincks]. Reflet sans doute des idées de Gooderham sur la valeur relative des banques et des sociétés d’épargne, l’inventaire de ses biens apporte un complément intéressant à sa carrière bancaire : il détenait des actions d’une valeur de $42 000 dans la Banque de Toronto, par opposition à $122 000 dans des sociétés de prêt et d’épargne, dont $90 000 et $32 000 respectivement dans la Canada Permanent Loan and Savings Company et dans la Western Canada Loan and Savings Company.

Même si ses opinions modérées étaient bien connues, Gooderham évitait de s’afficher publiquement ; il fut l’un des membres du premier conseil scolaire élu au suffrage public à Toronto en 1850, mais c’est à titre d’échevin du quartier St Lawrence en 1853 et 1855 qu’il fit sa seule véritable incursion dans le domaine politique. Il présida le comité des quais et des havres qui accepta la soumission, par la suite rejetée, de Casimir Stanislaus Gzowski* pour la construction du projet de l’Esplanade, visant à mettre en valeur des terrains au bord de l’eau. Anglican évangélique convaincu, Gooderham fut l’un des fidèles les plus influents de l’église Little Trinity (située près de la distillerie) ; il en fut l’un des marguilliers de 1853 à 1881. Franc-maçon tout au long de sa vie, il agit à titre de président de la York Pioneer Society de 1878 à 1880. Ses œuvres de charité allèrent aussi bien à des individus (il protégea un nombre toujours grandissant d’orphelins) qu’à des organismes. Il représenta le Board of Trade de Toronto au sein du conseil d’administration du Toronto General Hospital et, avec Worts et William Cawthra*, il fournit les $113 500 nécessaires à la construction d’une nouvelle aile pour les patients affectés de maladies contagieuses.

Pendant les trois ou quatre dernières années de sa vie, Gooderham remit une bonne partie de ses affaires à son troisième fils, George*, qui fut l’un des associés principaux de la Gooderham and Worts avant la mort de son père. Son fils aîné, William, président et directeur général de la Toronto and Nipissing Railway de 1873 à 1882, après une carrière obscure dans d’autres entreprises, mourut en 1889 ; son deuxième fils, James, avait perdu la vie dans un accident survenu sur une voie du Credit Valley Railway en 1879. Trois autres fils, Henry, Alfred Lee et Charles Horace, travaillèrent dans différentes succursales des entreprises familiales. Le révérend Alexander Sanson, de l’église Little Trinity, prononçant son éloge funèbre, présenta Gooderham comme une sorte de patriarche.

Même après avoir pourvu ses enfants, Gooderham laissa des biens totalisant, après une première évaluation, environ $1 550 000. Les notices nécrologiques insistèrent sur l’étendue de son influence dans le monde des affaires et sur sa contribution à la croissance de Toronto, qui était passée du rang de ville de « trois ou quatre mille habitants, et sans grandes richesses », à celui de métropole en 1881. Gooderham édifia son empire grâce à deux atouts : le principe de faire le commerce des produits de grande consommation et le sens, qu’il conserva en vieillissant, des possibilités offertes par les progrès de la technique et les nouveaux marchés. Dans le monde économique fluctuant de Toronto, au milieu du xixe siècle, ces atouts lui valurent de grandes réussites.

Dianne Newell

MTL, Biog. scrapbooks, VII : 481 ; XXIX : 25 ; Toronto scrapbooks, VII : 127 ; XII : 41.— York County Surrogate Court (Toronto), n3 236, testament de William Gooderham, 9 sept. 1881 (mfm aux AO).— Bank of Toronto, Reports and proc. of annual meetings (Toronto), 1857–1881.— Canada, Parl., Sessional papers, 1876, III : n3.— « Canadian railways, no. XXV : Toronto and Nipissing Railway », Engineering ; an Illustrated Weekly Journal (Londres), 28 (juill.–déc. 1879) : 295–298.— Toronto Board of Trade, Annual report [...] (Toronto), 1860–1863 ; Annual review of the commerce of Toronto [...], W. S. Taylor, compil. (Toronto), 1867, 1870 ; Annual statement of the trade of Toronto [...], J. M. Trout, compil. (Toronto), 1865.— Daily Mail and Empire, 23 oct. 1933.— Globe, 7 févr. 1862, 22 août 1881, 21 juin 1882, 6 mars 1885.— Monetary Times, 1869–1883.— Toronto Daily Mail, 22 août 1881, 21 juin 1882.— Canadian biog. dict., I : 62–70.— Chadwick, Ontarian families, I : 154–157.— Dominion annual register, 1882.— Masters, Rise of Toronto.— Middleton, Municipality of Toronto.— Robertson’s landmarks of Toronto.— Joseph Schull, 100 years of banking in Canada : a history of the Toronto-Dominion Bank (Toronto, 1958).— E. B. Shuttleworth, The windmill and its tunes ; a series of articles dealing with the early days of the windmill (Toronto, 1924).— Shortt, « Hist. of Canadian currency, banking and exchange : some individual banks », Canadian Banker, 13 : 11, 184–191.

Bibliographie générale

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Dianne Newell, « GOODERHAM, WILLIAM (1790-1881) », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 25 juill. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/gooderham_william_1790_1881_11F.html.

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Auteur de l'article:   Dianne Newell
Titre de l'article:   GOODERHAM, WILLIAM (1790-1881)
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1982
Année de la révision:   1982
Date de consultation:   25 juillet 2014