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KOREICHUK, TYMOFEI, militant ouvrier et politique, né vers 1879 dans le comté de Kitsman, Bucovine (Ukraine), alors possession autrichienne ; décédé célibataire en octobre 1919 à Vernon, Colombie-Britannique.

Issu du milieu paysan et homme politique très en vue, Tymofei Koreichuk appartenait à la cohorte d’orateurs et d’organisateurs qui émergèrent des masses ukrainiennes en Bucovine et en Galicie à la fin du xixe siècle. En 1902, dans la localité de Kitsman, il fonda une section de la société Sich, qui contestait l’autorité ecclésiastique et appelait les paysans et les ouvriers agricoles ukrainiens à prendre leur destinée en main. Bien qu’il n’ait pas réussi à convaincre la section de prendre une orientation socialiste, il resta l’un des organisateurs de la société jusqu’en 1906, année où il participa à la création de la section bucovinienne du Parti social-démocrate ukrainien. Par la suite, il visita des villages du nord de la Bucovine, mit sur pied des organisations ouvrières agricoles, prit la parole dans des assemblées de masse et se présenta sans succès en 1911 à la Diète de Bucovine sous la bannière du Parti social-démocrate ukrainien. Finalement, la misère, la répression autrichienne et une maladie respiratoire chronique l’obligèrent à immigrer au Canada, au printemps de 1913 semble-t-il.

Dès son arrivée, Koreichuk milita à la section montréalaise et à la direction nationale de la Fédération des sociaux-démocrates ukrainiens. À l’époque, le mouvement social-démocrate ukrainien du Canada, né en 1907 à l’extrémité nord de Winnipeg et dans les districts miniers de l’Alberta et de la Colombie-Britannique, était en pleine crise. Des querelles à propos des fonds recueillis pour libérer un prisonnier politique ukrainien en Galicie (Myroslav Sichynsky), la défection de plusieurs organisateurs et la récession économique avaient démoralisé la base du mouvement, tari ses ressources et amené au bord de la faillite son hebdomadaire, le Robochyi narod (Travailleurs) de Winnipeg. Si le mouvement parvint à se tirer d’affaire, ce fut en grande partie grâce à Koreichuk et à d’autres organisateurs sociaux-démocrates arrivés au pays à ce moment-là, dont Ivan Hnyda et Hryhorii Tkachuk.

Tout comme les migrants ukrainiens qu’il tenterait de rallier, Koreichuk menait une existence nomade. Lorsque la Fédération des sociaux-démocrates ukrainiens transféra son comité directeur à Winnipeg en janvier 1914 et prit le nom de Parti social-démocrate ukrainien au Canada, il s’installa dans cette ville des Prairies. Toujours membre de la direction nationale du parti, Koreichuk fut également le premier président du Volodymyr Vynnychenko Drama Circle, collabora au Robochyi narod et prit la parole à des réunions convoquées par le Parti social-démocrate ukrainien au Canada, l’Industrial Workers of the World et le Parti social-démocrate ukrainien du Canada. Ses discours portaient sur des sujets divers : les réalisations du poète national ukrainien Tarass Grigorovitch Chevtchenko et du chef socialiste français Jean Jaurès, les objectifs de la social-démocratie européenne, la brutalité policière contre les chômeurs de Winnipeg, les « cantines gratuites » financées par les municipalités et la sanction donnée par le clergé chrétien à la boucherie de la Première Guerre mondiale.

D’octobre 1914 à mai 1915, Koreichuk fut l’organisateur dans l’Ouest du Parti social-démocrate ukrainien au Canada. Il visita des sections du parti en Saskatchewan, en Alberta et en Colombie-Britannique ; des contributions de membres servaient à payer ses dépenses. Devant des foules qui comptaient souvent plusieurs centaines de personnes, dont des Ukrainiens, des Polonais, des Russes et des Slovaques, il préconisait la tempérance et l’instruction personnelle, faisait valoir la nécessité pour les travailleurs de s’organiser en vue de la lutte politique contre le capital et parlait de l’inhumanité de la guerre. Ses discours et son exemple contribuèrent à revigorer le parti dans l’Ouest canadien. Toutefois, son travail d’organisateur itinérant ne fut pas aussi fructueux qu’il aurait pu l’être, à cause de ses ennuis de santé et de l’internement, au printemps de 1915, de centaines de migrants ukrainiens non naturalisés (dont beaucoup de membres du parti) qui avaient travaillé dans la passe du Nid-du-Corbeau (Colombie-Britannique et Alberta). Pendant le reste de l’année, Koreichuk vécut dans le centre-est de l’Alberta, visita des communautés rurales ukrainiennes, donna des conférences et s’employa peut-être à organiser plusieurs sections rurales du parti. (Les sociaux-démocrates ukrainiens se distinguaient des autres socialistes canadiens par leurs efforts de syndiquer des colons endettés qui exploitaient des terres peu productives.)

En 1916, Koreichuk était de retour à Winnipeg. Il reprit ses activités de conférencier et d’organisateur, et tint pendant un certain temps une librairie pour les ouvriers ukrainiens à l’extrémité nord de la ville. Au printemps de 1917, il vivait à Ottawa, où il parla de la signification de la récente Révolution russe à l’occasion d’une manifestation du Premier Mai ; on le vit à des réunions du Parti social-démocrate ukrainien au Canada jusqu’à l’automne. À ce moment-là, il s’installa à Toronto. Puis, en janvier 1918, il se rendit à Welland, en Ontario, où il organisa une école du soir pour ouvriers et donna des conférences sur l’astronomie, la géologie, la géographie, le conflit entre science et religion, la conception matérialiste de l’histoire, l’histoire mondiale, l’économie politique et la révolution sociale.

Dans le courant de l’été de 1918, Koreichuk s’établit près de Vegreville, en Alberta, avec des parents ou des connaissances. La détérioration de son état de santé était le principal motif de ce déménagement, mais un autre facteur avait joué : l’acharnement du gouvernement du Canada contre le militantisme ouvrier. Après la Révolution bolchevique et la conclusion de traités de paix, d’une part, entre les puissances centrales et la Rade centrale d’Ukraine et, d’autre part, le nouveau gouvernement soviétique de la Russie, la répression contre les « radicaux non naturalisés » s’était intensifiée. Au printemps et à l’été de 1918, il y eut des descentes dans les sections du Parti social-démocrate ukrainien à Montréal, à Ottawa, à Timmins, à Brantford, à Copper Cliff (Sudbury) et à Hamilton. Des membres non naturalisés du parti, dont deux proches collaborateurs de Koreichuk, Ivan Hnyda et Petro Haideichuk, furent internés. Dès la fin de septembre, les publications en ukrainien et dans 11 autres langues « ennemies » étaient interdites ; en outre, le Parti social-démocrate ukrainien au Canada et 13 autres organisations radicales étaient déclarés illégaux. Koreichuk se fit discret et prononça seulement quelques conférences dans des localités rurales en 1919. On ignore s’il exposa l’orientation probolchevique adoptée par le Robochyi narod et le parti après décembre 1917. Néanmoins, la simple possibilité qu’il prenne la parole à Vegreville semble avoir provoqué la colère des hommes d’affaires et du clergé ukrainiens de cette localité, car ils craignaient des désordres ouvriers et rejetaient la perspective d’une Ukraine soviétique. Selon l’Ukrainski robitnychi visty (l’Actualité ouvrière ukrainienne) de Winnipeg, ses adversaires – « des prêtres et des nationalistes » – le dénoncèrent aux autorités. Koreichuk et N. D. Tkachuk, militant bien connu du Parti social-démocrate ukrainien au Canada et du milieu des travailleurs miniers, furent arrêtés le 5 septembre 1919 et accusés d’avoir prononcé des « discours séditieux ». Koreichuk, qui était toujours un sujet autrichien non naturalisé, fut interné dans un camp à Vernon, où, quelques semaines après, il succomba à la tuberculose.

Tymofei Koreichuk était peut-être le plus chevronné des organisateurs ouvriers ukrainiens qui traversèrent l’Atlantique. Il fut aussi l’une des figures les plus marquées par la tragédie au sein du mouvement social-démocrate ukrainien au Canada. La maladie et la guerre l’obligèrent à compter sur son parti pour pourvoir à ses besoins et compliquèrent la tâche à laquelle il s’était voué. Ses voyages à divers endroits au Canada à la recherche d’un moyen de subsistance, la crainte et le mépris qu’il inspirait aux élites ukrainiennes ainsi que son internement rappellent l’expérience de milliers de travailleurs ukrainiens arrivés au Canada avant la guerre.

Orest T Martynowych

Robochyi narod [les Travailleurs] (Winnipeg), 1913–1918, particulièrement 21 oct. 1914.— Ukrainski robitnychi visty [Nouvelles des travailleurs ukrainiens] (Winnipeg), 17 sept., 29 oct. 1919.— Petro Kravchuk, Ukrainskyi sotsialistychnyi rukh v Kanadi, 1907–1918 [le Mouvement socialiste ukrainien au Canada, 1907–1918] (Toronto, 1976).— O. T. Martynowych, Ukrainians in Canada : the formative period, 1891–1924 (Edmonton, 1991).— I. L. Rudnytsky, Essays in modern Ukrainian history, P. L. Rudnytsky, édit. (Edmonton, 1987).

Bibliographie générale

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Orest T Martynowych, « KOREICHUK, TYMOFEI », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 16 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/koreichuk_tymofei_14F.html.

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Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1998
Année de la révision:   1998
Date de consultation:   16 septembre 2014