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SAGARD, GABRIEL (baptisé Théodat), frère, récollet, missionnaire en Huronie en 1623 et 1624, premier historien religieux du Canada ; circa 1614–1636.

Par une allusion au père Daniel Saymond (mort en 1604), supérieur du couvent de Verdun, Sagard nous permet de croire qu’en 1604 il est déjà récollet. À la fin de 1614, il réside à Paris auprès du père Jacques Garnier Chapouin, provincial des Récollets de Saint-Denis, en qualité de secrétaire privé. À ce moment, Louis Houel, secrétaire du roi et contrôleur des Salines de Brouage, propose au père Chapouin l’envoi de missionnaires en Nouvelle-France. Encouragé par le clergé français, réuni pour les États généraux, le père Chapouin désigne aussitôt quatre religieux : Denis Jamet, Jean Dolbeau, Joseph Le Caron et Pacifique Duplessis. Le départ a lieu au printemps de 1615 : « j’eusse bien désiré dès lors d’être de la partie », écrit Sagard. Son vœu ne se réalisera qu’en 1623, date où il obtient la permission de s’embarquer pour le Canada avec le père Nicolas Viel. Partis du couvent de Paris le 18 mars, les deux récollets débarquent à Québec le 28 juin, après une traversée de « trois mois six jours de navigation ».

Dès leur arrivée, les missionnaires forment le projet de gagner la Huronie. Le 16 juillet, les pères Viel, Le Caron et le frère Sagard quittent, le couvent des Récollets ; ils profitent du départ des barques françaises pour la traite qui a lieu cette année-là au Cap-de-la-Victoire, à l’entrée de la rivière des Iroquois (Richelieu). La traite terminée (2 août), les Hurons regagnent leur territoire en compagnie des trois missionnaires, dispersés dans des canots différents. Après un voyage des plus pénibles, Sagard atteint le lac des Hurons le 20 août. Deux jours plus tard, il est à Ossossané, village auquel appartient son guide et protecteur, Oonchiarey.

Hôte respecté et aimé, partageant son temps entre la prière, l’étude de la langue et la visite des familles, Sagard passe « un assez longtemps » dans ce milieu. Et voici qu’un jour arrive le père Viel. Ensemble ils rejoignent le père Le Caron à Carhagouha, à quelque cinq lieues d’Ossossane. A proximité du bourg, les trois récollets, aidés des sauvages, érigent une cabane à la mode indienne, mesurant « environ vingt pieds de longueur et dix ou douze de large, faite en la forme d’un berceau de jardin ». C’est dans ce petit couvent que les récollets exercent leur apostolat, célébrant les saints mystères, administrant les sacrements aux Français, recevant sans cesse de nombreux sauvages, les uns venant pour recevoir des leçons religieuses, d’autres, plus « malicieux », afin de « nous dérober de nos petits emmeublements sous prétexte de visite ».

Vers le mois de mai 1624, en compagnie des Hurons qui vont faire la traite, Sagard prend le chemin de Québec afin de se pourvoir de certains effets nécessaires à la mission. En route, il rencontre le convoi d’Étienne Brûlé qui se dirige également vers la vallée du Saint-Laurent. Après nombre de péripéties, la flottille du missionnaire aborde à Québec le 16 juillet. Au moment du retour, une lettre du père Polycarpe Du Fay, provincial, enjoint à Sagard de revenir à Paris.

Quelques mois après la publication de son Histoire du Canada (1636), Sagard quitte les Récollets. Ces derniers multiplient les démarches pour son retour parmi eux ; elles s’avèrent inutiles puisque Sagard meurt, vraisemblablement, chez les Cordeliers.

Gabriel Sagard nous a légué trois ouvrages, consacrés aux temps primitifs de la Nouvelle-France. Le Grand Voyage du pays des Hurons (1632) paraît en deux tomes. Six chapitres relatent la traversée de l’océan, le voyage de Québec au lac des Hurons et le retour de l’auteur en France. Le reste de l’ouvrage étudie les mœurs et les coutumes huronnes, la faune et la flore du pays. Fresque brillante et d’une étonnante précision.

Quatre ans plus tard, Sagard publie l’Histoire du Canada en quatre livres. Le premier a trait à l’activité apostolique des Récollets au Canada depuis 1615 jusqu’au voyage de l’écrivain en 1623 ; les deux livres suivants reproduisent Le Grand Voyage, revu et augmenté ; le dernier se rapporte à la période qui voit l’arrivée des Jésuites, la prise de Québec et l’abandon temporaire de la colonie. En plus de décrire la vie missionnaire, l’auteur retrace les principaux événements politiques, commerciaux et agricoles auxquels furent mêlés les Récollets. Œuvre importante qui confirme ou précise les écrits de Champlain ; œuvre qui fournit parfois des documents uniques et de première valeur.

De prime abord, le travail est déroutant l’historien reprend en l’amplifiant son étude de 1632, fait connaître l’œuvre missionnaire des Récollets en Terre sainte, aux Indes, en Tartarie, en Slavonie, en Bulgarie, en Chine et en Amérique. Cette vue panoramique a pour but d’établir l’injustice de l’exclusion des Récollets, lors de la rétrocession du Canada (1632). Sagard veut prouver, d’une part, que le succès apostolique des Récollets en d’autres contrées milite en faveur de leur retour au Canada ; démontrer, d’autre part, que l’insuccès apparent des premiers missionnaires tient à la mauvaise volonté des compagnies de commerce et de colonisation et à la conduite scandaleuse de certains colons français. Plaidoyer pro domo si l’on veut, mais qui n’a rien du panégyrique outré. Au contraire, l’éloge a un ton savoureux : la thèse n’apparaît qu’en filigrane et le moine manie la malice avec une extrême finesse.

Le Dictionnaire de la langue huronne est un recueil d’expressions françaises traduites en langue huronne. On peut bouder Sagard – et plusieurs n’ont pas manqué de le faire – du fait que ce prétendu dictionnaire n’en est pas un et qu’il s’y trouve des erreurs. Sagard n’a jamais entretenu de prétentions de ce côté. Il a parfaitement conscience d’entreprendre une corvée : la langue est très difficile, avoue-t-il, pratiquement sans règle et en continuelle évolution. Si, néanmoins, il aborde ce travail ingrat, c’est qu’il a un vif désir de fournir les rudiments de la langue à ceux qui travaillent à implanter la foi chez les Hurons. Rien n’est de nature à mettre sérieusement en doute la valeur de cet épitomé. Sagard fait appel à l’expérience des interprètes, à celle de ses confrères missionnaires, dont le père Le Caron, auteur d’un dictionnaire huron aujourd’hui perdu. Malgré ses imperfections, ce dictionnaire demeure, au dire d’un linguiste, le plus complet recueil de la vieille langue huronne.

Les qualités de l’historien donnent confiance : « la finesse d’observation, la rigoureuse exactitude, la sincérité, l’honnête simplicité ». Son œuvre repose sur des sources authentiques : lettres et relations de ses confrères, documents ecclésiastiques et civils, travaux des Jésuites. En outre, il utilise les ouvrages de Champlain dont il rapporte plusieurs faits sans le citer, et ceux de Lescarbot, mentionné une fois sous le nom de « Lescot ». Sagard, enfin, raconte et décrit des événements dont il fut pour une bonne part le témoin.

On reproche à l’historien une crédulité que d’aucuns ont qualifié d’extrême. Des cas de possession, des apparitions diaboliques qui touchent à l’invraisemblable font l’objet de certains chapitres et sont l’indice d’une crédulité qu’on ne saurait contester. Faut-il pour autant le condamner ? N’oublions pas que l’époque où écrivait Sagard en est une où une ferveur en équilibre instable donnait trop facilement créance aux sortilèges et aux interventions diaboliques. De grands écrivains de la même époque n’ont guère été, en tout cas, plus circonspects.

Peintre d’abord et avant tout, Sagard s’attache au détail des choses, à la vie quotidienne des Indiens. Il a pour le servir un esprit d’observation aigu. Soit qu’il étudie les mœurs et coutumes des Indiens, soit qu’il trace la topographie des lieux, soit qu’il décrive la flore, la faune du pays, Sagard est précis et exact. À ces qualités s’ajoutent une langue savoureuse, un style direct, d’une seule coulée mais non sans bavures, toutefois. D’autres chroniqueurs ont une prose plus élégante, plus parfaite ; très peu possèdent cette plume toute d’abandon, de naturel et de simplicité.

Gabriel Sagard demeure une figure peu familière que nos annales dédaignent volontiers. Même dans le cercle restreint des érudits, Sagard ne possède pas l’estime de tous. Pour les uns, le bon moine n’est qu’un naïf, un esprit superficiel et par trop crédule ; pour d’autres, c’est un historien de première valeur, un esprit judicieux et lumineux. Il reste que cette œuvre, consacrée aux premiers temps de la Nouvelle-France, commande le respect : l’auteur est un témoin sùr, compétent et honnête.

Jean de la Croix Rioux

Sagard, Le grand voyage (Tross) ; Histoire du Canada (Tross) : V. spécialement la notice de H.-Émile Chevalier ; Long journey (Wrong and Langton).— J.-C. Cayer, Gabriel Sagard, Théodat, dans Centenaire de lHistoire de François-Xavier Garneau (Montréal, 1945), 171–200.— Archange Godbout, L’Historien Sagard, dans Les Récollets et Montréal (Montréal, 1955), 89–97.— Jouve, Les Franciscains et le Canada (1615–1629).— Séraphin Marion, Relations des voyageurs français en Nouvelle-France au XVIIe siècle (Paris, 1923).— H.-A. Scott, Que penser de l’historien du Canada, le frère Gabriel Sagard, récollet ?, Almanach de Saint-François (Montréal, 1924), 40–44.

Bibliographie générale

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Jean de la Croix Rioux, « SAGARD, GABRIEL », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 20 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/sagard_gabriel_1F.html.

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Auteur de l'article:   Jean de la Croix Rioux
Titre de l'article:   SAGARD, GABRIEL
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1966
Année de la révision:   1966
Date de consultation:   20 avril 2014