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CAËN, GUILLAUME DE, neveu d’Ézéchiel de Caën [V. Emery de Caën], général de la flotte des Compagnies de Montmorency et de Ventadour, adjudicataire de la traite de la Nouvelle-France de 1621 à 1627, puis en 1631 et 1632, baron du cap Tourmente en 1624, baron des Bahamas en 1640.

Guillaume de Caën, père, était un Dieppois établi à Rouen. Puissant armateur, il envoyait des navires en Hollande et à Terre-Neuve dès 1583. Le 20 juillet 1598, il avait épousé Marie Langlois, femme d’affaires dont le nom est maintes fois mentionné dans les procès des de Caën et qui, en 1628, était encore propriétaire de trois navires. De ce mariage est né Guillaume, protestant comme ses parents.

Capitaine de la marine depuis 1619, Guillaume de Caën, fils, devient en janvier 1624 baron du Cap-Tourmente, fief qui englobe le cap, l’île d’Orléans et quelques autres îles ; dès 1626, il porte le titre de seigneur de La Motte ; en 1640, il ajoute à son nom le titre de baron des Bahamas ; en 1642, il est seigneur de La Motte Saint-Lys et on le qualifie de « major général et sergent de bataille des armées navales de Sa Majesté ». Les documents le disent toujours « noble homme », qualité que l’on attribue à ceux qui ne sont point de la noblesse. Régis Roy, convaincu de la noblesse de de Caën et ne parvenant pas à en trouver une seule preuve, va jusqu’à supposer que de Caën est un surnom : rien ne vient étayer cette hypothèse. De toute façon, c’est ainsi qu’il signe.

Depuis le système inauguré en 1541 au bénéfice de Jean-François de La Rocque de Roberval, le soutien et le peuplement de la Nouvelle-France étaient confiés à des compagnies privées qui recevaient en compensation un monopole de commerce. La compagnie précédente n’ayant pas rempli ses engagements, l’amiral Henri 11, duc de Montmorency, nouveau vice-roi de la Nouvelle-France, s’entendit le 8 novembre 1620 avec une autre société, dirigée par Guillaume de Caën et par son oncle, Ézéchiel ; le 12 janvier 1621, le roi approuvait ce transfert et, le 23 janvier, Montmorency nommait Guillaume de Caën général de la flotte de la nouvelle compagnie. En retour d’un monopole de 11 ans, prolongé peu après de 4 ans, les de Caën s’engageaient à payer les émoluments de Montmorency et de son lieutenant Champlain, à mettre dix hommes chaque été à la disposition de ce dernier, à subvenir à l’entretien de six récollets et à établir six familles d’au moins trois personnes chacune.

Champlain reçut l’ordre de saisir les marchandises de la compagnie précédente. Fort embarrassé à cause du respect qu’il éprouvait à l’égard de François Gravé Du Pont, qui représentait la compagnie à Québec, Champlain toléra la poursuite de la traite. Une nouvelle décision de France vint tirer tout le monde d’embarras ; les deux compagnies étaient autorisées pour cette année 1621 à trafiquer concurremment, à condition de contribuer à parts égales à l’entretien de la colonie. Le 20 mars 1622, Louis XIII fusionna les deux sociétés en une seule qui, à partir du ler avril, s’appella Compagnie de Montmorency et eut à sa tête les de Caën : Ézéchiel, Guillaume (toujours général de la flotte) et Émery. Valable jusqu’en 1636, en principe, ce monopole était aux mêmes conditions que celui de 1621.

Or cette compagnie, dite aussi Compagnie de Caën, se composait de catholiques et de huguenots : des trois chefs, l’un était protestant (Guillaume), les deux autres, Ézéchiel et Émery, étaient catholiques. Il arrivait parfois que les équipages, formés en majorité de huguenots, entraient en conflits de religion. Déjà, en 1621, dans une pétition apportée en France par le récollet Le Baillif, les notables de Québec avaient demandé que les huguenots fussent exclus de la Nouvelle-France, mais Louis XIII avait préféré respecter la liberté relative que l’édit de Nantes assurait aux protestants.

Quoi qu’on en ait écrit, Guillaume de Caën n’est pas d’une façon personnelle responsable de ces disputes : Sagard le présente comme « homme poly, liberal & de bon entendement » ; c’est grâce à lui qu’en 1626 le jésuite Charles Lalemant put faire des études de langues avec un interprète qui refusait depuis dix ans de communiquer quoi que ce soit aux Récollets ; et, des jésuites qui firent avec lui la traversée de 1626, la Relation écrit : « lesquels il traitta courtoisement ». Selon Dolu, intendant de la Compagnie de Montmorency, de Caën « donnoit esperance de se faire catholique ». Certes, la réception des Jésuites en 1625 n’a pas été celle qu’ils attendaient, mais rien n’avait été prévu pour eux et Guillaume de Caën n’avait pris à charge que les Récollets ; d’ailleurs, la lettre du jésuite Lalemant est sans amertume : « Monsieur le General après nois avoir declaré qu’il luy estoit impossible de nous loger ou dans l’habitation ou dans le fort, & qu’il faudroit ou repasser en France, ou nous retirer chez les Peres Recollets nous a contrainct d’accepter ce dernier offre » ; ainsi, les Jésuites devenaient indirectement à la charge de de Caën, puisque c’est lui qui subvenait aux besoins des Récollets. On a encore retenu le conflit qui a éclaté entre de Caën et le jésuite Noyrot à Honfleur en 1627, mais ce conflit n’a pas la religion pour cause. Diverses accusations ont été portées contre Guillaume de Caën : il s’est défendu lui-même à la satisfaction des autorités et un examen attentif des documents démontre que sa conduite n’est nullement celle d’un huguenot fanatique ; récollets et jésuites sont d’accord pour en faire l’éloge. Intimement associé à des catholiques (son oncle Ézéchiel et son cousin Émery), Guillaume de Caën pouvait difficilement s’en prendre aux catholiques comme tels.

Les huguenots du reste seront peu à peu évincés ; Richelieu entre au Conseil d’État en 1624 ; en janvier 1626, la Compagnie de Caen est tenue de nommer deux capitaines catholiques pour sa flotte, dont un serait désigné pour conduire les vaisseaux ; Guillaume de Caën, toujours titulaire du monopole, n’avait plus le droit de se rendre en personne en Nouvelle-France. En octobre suivant, Richelieu devient grand-maître et surintendant de la navigation ; il supprime en janvier 1627 la charge d’amiral et, trois mois après, révoquant pour la Nouvelle-France l’édit de Nantes, il fonde la Compagnie des Cent-Associés qu’il lance dans un programme de colonisation intensive, à caractère exclusivement catholique. La Compagnie de Caën se trouvait éliminée.

Il restait à la liquider. Champlain reçut l’ordre de procéder à l’inventaire des biens ; les de Caën se virent défendre en 1628, « à peine de la vie », d’envoyer des navires et des marchandises en Nouvelle-France, mais leurs commis furent autorisés cette année-là à traiter certaines marchandises qu’ils avaient encore dans la vallée du Saint-Laurent. En 1629, sous prétexte de porter secours à la colonie, mais en fait pour aller chercher 50 000 écus de pelleteries qu’il avait à Québec, Guillaume de Caën demande en vain la permission de se rendre en Nouvelle-France. Engagé dans des procès contre les Cent-Associés et contre l’ancienne Compagnie des Marchands de Rouen et de Saint-Malo, Guillaume de Caën apprend à l’automne de 1629 que les Kirke ont emporté en Angleterre les fourrures qu’il avait à Québec ; il se rend à Londres au début de 1630 avec Jacques Couillard de Lespinay et, le 9 avril, il obtient du Privy Council que ses fourrures lui soient rendues. Mais, malgré les sommations faites aux Kirke, les clefs de l’entrepôt restent d’abord introuvables, puis on constate qu’une bonne partie des fourrures ont disparu. De Caën réclame alors 266 000# ; l’Angleterre lui donne partiellement raison, mais, huit ans après, le jugement n’est pas encore exécuté et de Caën continue de poursuivre les Kirke.

En 1631, Guillaume de Caën obtient de nouveau le monopole de la traite dans le Saint-Laurent, mais les Anglais accaparent toutes les fourrures malgré les protestations d’Émery de Caën. En 1632, Richelieu charge Guillaume de Caën d’organiser la reddition de Québec : de Caën se voit accorder un navire, 10 000# et le monopole de la traite pour cette année-là, à condition qu’il n’y aille pas lui-même et que soient catholiques tous ceux qui hiverneront à Québec ; son cousin Émery est nommé commandant. Ce dernier se présente dans le Saint-Laurent, mais les Anglais laissent traîner la discussion, de façon à s’assurer la traite du printemps ; de plus l’on trouve l’Habitation brûlée avec les 9 000 castors qui appartenaient à de Caën. Celui-ci s’en plaint à Richelieu qui répond : « Avec Le temps vous trouverez les moyens de vous desdommager ce qu’en mon particulier je souhaite avec passion ».

De Caën travaillera ferme à se faire rembourser, poursuivant la Compagnie des Cent-Associés de laquelle il obtient enfin, en 1643, un dédommagement de 350 000#, soit un capital de 150 000# et les intérêts. De plus, pour avoir perdu avant terme son monopole et sa baronnie du cap Tourmente, il obtient de Richelieu, en janvier 1633, la propriété de cinq Petites Antilles jusque-là inoccupées par les Européens. Cette donation fut confirmée en 1640. De Caën prit le titre le baron des Bahamas. En 1642, nous le retrouvons très occupé à des réclamations : il assigne les Kirke en justice pour 137 000# qui lui restent dues ; il fait vendre aux enchères un navire turc pour se dédommager de 22 000 écus qu’il a perdus aux mains des corsaires d’Alger ; il obtient jugement contre un Le Faucheur pour une somme de 30 000#. Nous le perdons ensuite de vue. De Suzanne Petit, qu’il avait épousée vers 1625, il avait eu au moins deux enfants, Hélène et Marie.

L’histoire canadienne a retenu que Guillaume de Caën, adjudicataire de la traite et responsable des affaires de la Nouvelle-France, ne s’est pas soucié de colonisation. Champlain, lieutenant du vice-roi, rêvait d’une vraie France nouvelle avec des institutions régulières et une population stable, et de l’exploitation de toutes les ressources du pays. Or la colonie se dépeuple au lieu d’augmenter. Le commandant de Québec a peine à obtenir les dix hommes promis par la compagnie pour parfaire l’Habitation et travailler au fort. Hélène Boullé en est même réduite en 1627 à poursuivre de Caën devant les tribunaux pour qu’il verse à Champlain ses émoluments. « Pourveu que la traitte se fasse », écrit ce dernier, pour eux « c’est assez ».

Guillaume de Caën ne voit en la Nouvelle-France qu’un comptoir de traite ; et la traite pouvait rapporter beaucoup : en 1628, il accuse un bénéfice de 100 000#. Mais le risque était gros ; et il fallait lutter sans cesse contre la contrebande, celle des Rochelais en particulier, qui se précipitaient à travers les glaces au petit printemps pour râfler les fourrures. De plus, les exigences de la France, ridiculement faibles au point de vue de la colonisation, démontrent bien que la France officielle d’avant 1627 ne songe pas sérieusement à la colonisation : ce n’est pas en faisant établir six familles qu’on peuple un pays ! Il faut tenir compte de ces conditions avant de condamner Guillaume de Caën. Il a des réalisations à son crédit : c’est aux frais de sa compagnie que l’Habitation a été terminée, que le fort a été construit (même si de Caën s’y est d’abord opposé) et fourni d’armes ; il a subvenu aux besoins des Récollets ; il a amené du bétail et fait bâtir une ferme au cap Tourmente ; sous son règne, trois importantes concessions de fiefs (Sault-au-Matelot, Lespinay et Notre-Dame-des-Anges) ont été faites ; il a dressé un petit fort dans l’île Miscou. Le bilan reste pauvre, mais celui de la Compagnie des Cent-Associés, munie pourtant de puissantes ressources, ne sera pas tellement plus brillant. En tout cas, c’est avec de Caën que se termine l’histoire des petites compagnies de commerce responsables de la colonisation, et il est en même temps le dernier protestant à détenir le monopole de la traite en Nouvelle-France.

Marcel Trudel

Les sources relatives aux de Caën sont nombreuses, mais disséminées. On trouve un grand nombre de pièces dans les fonds suivants : AE, Mém. et doc., Amérique, 4,ff.119s.- AN, Col. C11A,2 ; F3,3 ;E, 63,86,87a et b, 88a, 95a-b, 111, 117, 126, 167c ; G7, carton 1312, no 194 ; V6, cartons 59, 60 et 62 ; Z1d, pour les procès de de Caën de 1626 à 1651 (en particulier la liasse 105).- BN, MSS, Fr. 8028, 16 738, ff.132, 143, 148 ; MSS, NAF 9 269 (Margry).— PRO, Acts of the P.C., col. ser., 1613–80, xxxi-iv, 139–156, et passim ; PRO, CSP, Col., 1574–1660 [V. Decaen].— Champlain, Œuvres (Biggar).— Champlain, Œuvres (Laverdière), 990–1015 (pièces relatives aux démarches de Guillaume de Caën à Londres, de 1630 a 1633).— Documents inédits, éd. Joseph Le Ber, RHAF, III (1949–50) : 587–594. Les documents, de 1630 et 1631, reproduits dans cet article, sont accompagnés d’une étude de Le Ber et, surtout, d’une longue note, à la page 592, dans laquelle le généalogiste A. Godbout établit, en se basant sur des archives de Rouen, qu’Émery de Caën était catholique de naissance et qu’il était fils d’Ézéchiel.— Ducreux, History (Robinson et Conacher). Au vol. I : 134, l’auteur écrit que Guillaume de Caën a été nommé commandant de Québec en 1632, alors qu’il s’agit d’Émery, et les éditeurs n’ont pas corrigé cette erreur dans une note.— JR (Thwaites), IV : 170, 204–206, 210, 256–258, 267 ; V : 41–43, 59–70, 159, 202, 209, 275, 283 ; VI : 73 ; VIII : 288. L’éditeur Thwaites, dans ses notes comme dans son index, prend Émery pour Guillaume.— Lescarbot, Histoire (Grant). Au vol. II : 26, note 1, les éditeurs citent l’erreur d’un écrivain anglais de 1672, Josselyn, qui expliquait l’origine du nom de Canada par celui de de Caën, prononcé Cane.— P.-G. Roy, Inv. concessions.— Sagard, Histoire du Canada (Tross), I : 95.— Voici un choix des ouvrages récents : E. R. Adair, France and the beginnings of New France, CHR, XXV (1944) :246–278.— Biggar, Early Trading Companies, 115–132, 147, 150, 152, 154s., 158, 160, 163, 165.— Bréard, Documents relatifs à la marine normande, 125, 131–134, 216–226.— Dionne, Champlain, II : 73–87, 75 : note, 261–270.— É.-H. Gosselin, Nouvelles glanes historiques normandes, 47–50.— La Roncière, Histoire de la marine française, IV : 296–306, 334–337, 658s.— Régis Roy, Guillaume de Caën, BRH, XXXII (1926) : 531s.

Bibliographie générale

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Marcel Trudel, « CAËN, GUILLAUME DE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 31 juill. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/caen_guillaume_de_1F.html.

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Auteur de l'article:   Marcel Trudel
Titre de l'article:   CAËN, GUILLAUME DE
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1966
Année de la révision:   1966
Date de consultation:   31 juillet 2014