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CORRIGAN, ROBERT, cultivateur, né en 1816 ou 1817 dans le comté de Tyrone (Irlande du Nord), quatrième des huit enfants de Patrick Corrigan et de Grace McNult, tous nés en Irlande ; il épousa Catherine Mortin (Moreton), et ils eurent deux fils et une fille ; décédé le 19 octobre 1855 à Saint-Sylvestre, Bas-Canada, et inhumé le 27 suivant à Leeds, Bas-Canada.

Patrick Corrigan avait immigré au Canada en 1831 et sa famille l’y avait suivi. Cette famille était catholique, mais Robert Corrigan passa à l’anglicanisme à une date inconnue. Il se procura un lot et s’établit comme cultivateur en 1852 ou 1853 dans le rang Sainte-Marguerite, c’est-à-dire dans le secteur est de Saint-Sylvestre, peuplé en grande partie d’Irlandais catholiques. En 1851, sur une population de 3 733 âmes, Saint-Sylvestre comptait 2 872 catholiques, dont la plupart étaient des Irlandais, 1 061 Canadiens français, des Anglais, des Écossais et une dizaine d’Allemands.

Disparate quant aux origines ethniques et religieuses, cette population vivait dans une harmonie toute relative. Le groupe irlandais se faisait remarquer par sa turbulence. L’emportant par le nombre, il s’arrogeait sur les édifices paroissiaux, chapelle, église et presbytère, des exigences que les Canadiens français ne tardèrent pas à trouver exorbitantes. De 1846 à 1850, les Irlandais de Saint-Sylvestre, comme ceux de quelques autres localités du Bas-Canada, s’étaient révélés « les pires agitateurs » dans l’épisode qui est resté tristement célèbre dans les annales de l’éducation sous le titre de la guerre des Éteignoirs [V. Jean-Baptiste Meilleur*]. À ces conflits locaux s’ajoutaient ceux, autrement plus graves, qui avaient leur source dans les pays d’origine des immigrants, la Grande-Bretagne et l’Irlande. Conflits entre catholiques et protestants, conflits entre les ribbonistes, association secrète d’Irlandais catholiques de Saint-Sylvestre, et les orangistes de la localité voisine de Leeds.

À peine arrivé à Saint-Sylvestre, Robert Corrigan n’avait pas tardé à se créer des ennemis dans le clan irlandais. L’humeur querelleuse, doué d’une vigueur physique exceptionnelle, il défiait ses adversaires dans des épreuves de force, attisant leur animosité, laquelle s’alimentait encore aux préjugés confessionnels : on lui re rochait d’être « un converti qui avait abandonné l’Église catholique ». Corrigan fréquentait le temple anglican de Saint-Sylvestre et y avait fait baptiser par le ministre William King au moins deux de ses enfants. On lui reprochait aussi de se permettre de tourner en ridicule les pratiques religieuses de ses anciens coreligionnaires, « ce qui eut l’effet, au jugement de l’abbé John Caulfield O’Grady, curé de Saint-Sylvestre, de les exaspérer contre lui à un degré extrême ».

On attendait donc l’occasion d’en découdre, circonstance qui se présenta à la foire agricole du 17 octobre 1855. Corrigan y faisait office de juge pour une catégorie d’animaux. Une de ses décisions souleva des protestations dans le clan irlandais. Sept ou huit individus, armés de bâtons, se détachèrent vivement du groupe pour se précipiter sur Corrigan qui, roué de coups, fut renversé et incapable de se relever. Corrigan devait mourir deux jours plus tard.

Il s’agissait évidemment d’un meurtre. Qui étaient les coupables ? La police de Québec fut impuissante à les découvrir. Les catholiques refusaient toute coopération ; bien plus, ils s’apprêtaient à contrecarrer l’enquête du coroner du district de Québec, Jean-Antoine Panet, certains d’entre eux ne se proposant rien de moins que d’intercepter l’homme de loi et de subtiliser le cadavre pour faire disparaître les traces du meurtre. Lorsque Panet se présenta enfin à Saint-Sylvestre, ce fut pour apprendre qu’il devait se rendre à Leeds, où le corps de Corrigan avait été transporté par le chemin Craig le 22 octobre 1855, escorté par quelque 300 protestants, le fusil ostensiblement à l’épaule. L’enquête se tint à Leeds du 23 au 27 suivant. Vingt jurés, recrutés à Leeds et à Saint-Sylvestre, 4 catholiques et 16 protestants, recommandèrent à l’unanimité qu’une accusation de meurtre soit portée contre 11 Irlandais catholiques de Saint-Sylvestre.

Chargé d’exécuter le mandat d’arrêt du coroner, l’huissier de Leeds, William Harrison, fit des recherches réitérées pour arrêter les accusés dans la paroisse Saint-Sylvestre et les paroisses adjacentes mais, comme les habitants cachaient les accusés, il ne put faire d’arrestations. Le 20 novembre 1855, le gouvernement du Bas-Canada offrit une prime de 800 $ pour leur arrestation, mais personne ne succomba à la tentation, même lorsque la prime gouvernementale fut haussée à 400 $ pour l’arrestation de chacun des accusés. En décembre, la police n’avait pas encore à son actif une seule arrestation. Le gouvernement dépêcha alors de Montréal et de Québec des détachements militaires composés au total de 130 hommes pour réussir là où la police avait échoué, mais en vain.

Finalement, plusieurs des Irlandais accusés, notamment Richard Kelly, se livrèrent spontanément, vers le 10 janvier 1856, assurés sans doute de l’impunité par suite de l’impossibilité d’identifier clairement celui ou ceux qui avaient porté le coup fatal à Corrigan. Ils furent conduits à Québec, et leur procès se déroula devant la Cour du banc de la reine, présidée par le juge Jean-François-Joseph Duval. Devant les dépositions contradictoires des témoins anglophones, le jury prononça, le 18 février, l’acquittement des sept accusés.

L’affaire Corrigan eut des répercussions politiques. Le verdict d’acquittement des sept Irlandais catholiques suscita une vague d’indignation parmi un grand nombre de protestants du Haut-Canada. L’un des députés conservateurs de la circonscription de Toronto, John Hillyard Cameron*, se fit l’interprète des protestataires à l’Assemblée législative de la province du Canada. Le 7 mars 18.56, il présenta une résolution demandant la publication de l’allocution « irrégulière » prononcée par le juge Duval au jury. La résolution fut adoptée et mit le gouvernement de coalition de sir Allan Napier MacNab* et d’Étienne-Paschal Taché* en difficulté. Après avoir été contraint d’obtenir un vote de confiance, le gouvernement refusa de démissionner ou de fournir le texte de l’allocution du juge Duval. Néanmoins, divisée à l’intérieur de ses rangs et battue en brèche par Cameron, par George Brown*, par les grits et par les « rouges », l’équipe de MacNab se disloquait. MacNab fut évincé du poste de premier ministre en mai de la même année et John Alexander Macdonald*, devenu le chef des conservateurs du Haut-Canada, forma un nouveau gouvernement de coalition avec Taché.

Sur le plan religieux, l’affaire Corrigan, tout comme les émeutes qui avaient marqué, en juin 1853, le passage à Québec et à Montréal du révolutionnaire italien Alessandro Gavazzi et dont les fauteurs étaient demeurés impunis, amena beaucoup de protestants du Haut-Canada à penser que leurs coreligionnaires n’obtiendraient jamais justice là où les catholiques prédominaient. D’autres incidents portèrent à leur paroxysme les préventions, voire les haines, que l’ordre d’Orange attisait de son mieux, d’autant plus que deux de ses membres y étaient directement mêlés : Thomas Scott*, exécuté au fort Garry (Winnipeg) le 4 mars 1870, et Thomas Hackett, tué au cours d’une émeute survenue à Montréal le 12 juillet 1877. Huit ans plus tard, par l’exécution de Louis Riel* à Regina, le sectarisme orangiste tenait une revanche longtemps attendue.

Philippe Sylvain

Cette biographie résume à grands traits notre article intitulé « l’Affaire Corrigan à Saint-Sylvestre », publié dans les Cahiers des Dix, 42 (1979) : 125–144.

On trouve aux ANQ-Q une copie dactylographiée de l’étude de Gertrude Corrigan, « The genealogy of the Corrigan family, from county Tyrone, Ireland, beginning about 1782 » (Newton Centre, Mass., 1965). Cette étude de 62 pages comprend la liste des enfants de Patrick Corrigan. Il est sans doute significatif que l’auteure n’y donne aucun détail sur le quatrième enfant, Robert. Dans ce même dépôt se trouvent l’acte de sépulture de William Corrigan, fils aîné de Robert Corrigan (CE5-13, 31 juill. 1861), et les actes de baptême de John et de Henrietta Corrigan, ses deux autres enfants (CE1-91, 13 mars 1849 et 16 nov. 1854). Sur le premier acte, le père appose sa marque ; sur le troisième, il signe, mais c’est la signature d’un illettré. I-e ministre anglican William King orthographie de façon différente, dans ces deux actes de baptême, le nom de la mère des enfants : Mortin et Moreton.

D’autre part, deux documents permettent de faire toute la lumière sur les tenants et aboutissants de l’affaire Corrigan : District of Quebec, depositions of witnesses severally taken and acknowledged at Leeds in the county of Megantic in the district aforesaid, on the 24th day of October [...] one thousand eight hundred and fifty five [...] touching the death of Robert Corrigan before Me Jean Antoine Panet, esquire, her majesty’s coroner for the said district, or an inquisition then and there taken on view of the body of the said Robert Corrigan then and there lying dead ([Québec], 1855) ; Canada, prov. du, Assemblée législative, App. des journaux, 1857, app. 45.

Parmi les autres études consultées pour la préparation de cet article, mentionnons : Arthur Caux, « le Recensement de 1851 dans la seigneurie de Beaurivage, St-Gilles, St-Sylvestre », BRH, 58 (1952) : 87–92, et « Une exposition agricole qui tourne mal, meurtre de Corrigan à S. Sylvestre en 1855 », 56 (1950) : 229–234. Ces articles contiennent des renseignements intéressants, mais faute d’avoir consulté les sources essentielles concernant l’affaire Corrigan, Caux fausse la perspective de son étude en donnant à la victime le prénom de Hugh et en le qualifiant de « notable orangiste de Leeds ». Erreurs que les amateurs qui ont rédigé les histoires paroissiales de Saint-Patrice-de-Beaurivage, de Saint-Sylvestre et de Leeds se sont empressés de répéter. Enfin, Donald Swainson consacre une partie de son article sur John Hillyard Cameron, paru dans le DBC, 10, aux répercussions politiques de l’affaire, tandis que Hereward Senior, dans Orangeism : the Canadian phase (Toronto, 1972), 51, 55, 75–77, traite de ses conséquences religieuses.  [p. s.]

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Philippe Sylvain, « CORRIGAN, ROBERT », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 8, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 19 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/corrigan_robert_1816_1817_1855_8F.html.

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Auteur de l'article:   Philippe Sylvain
Titre de l'article:   CORRIGAN, ROBERT
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 8
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1985
Année de la révision:   1985
Date de consultation:   19 avril 2014