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CRUICKSHANK, ROBERT, orfèvre, négociant, fonctionnaire et officier de milice, né vers 1748, probablement à Aberdeen, Écosse ; décédé en mer le 16 avril 1809.

La carence des sources sur les origines de Robert Cruickshank a provoqué l’éclosion d’hypothèses diverses dont la plus probable le fait naître à Aberdeen, où ce patronyme était fort répandu. Cruickshank semble avoir appris le métier d’orfèvre dans les îles Britanniques. Il séjourne peut-être aux États-Unis : en effet, un certain Alexander Crouckeshanks, venu de Londres, avait ouvert une boutique d’orfèvre à Boston en 1768. S’agit-il d’un parent avec qui Cruickshank aurait pu travailler ? Quoi qu’il en soit, il est établi à Montréal en 1773. Un an plus tard, il signe une pétition adressée au roi pour le rétablissement, dans les causes civiles, de l’habeas corpus et des procès avec jury, abolis cette année-là par l’Acte de Québec.

En 1782, Cruickshank est solidement établi en affaires. Il est propriétaire d’une maison rue Notre-Dame, voisine de l’ancienne prison : sa fortune et son volume d’activité lui permettent d’entreprendre d’importants travaux de construction et de rénovation. Il fait adjoindre à sa propriété une boutique de 23 pieds sur 12 avec une imposante « cheminée de forges ». Ainsi, tout comme Ignace-François Delezenne* avait fait en 1758 et Pierre Huguet, dit Latour, fera en 1803, Cruickshank passe de la boutique d’artisan logée dans sa maison à l’entreprise nécessitant ses propres locaux, distincts de la résidence privée, afin d’y installer atelier et magasin. Ces trois orfèvres sont les seuls, à la fin du xviiie siècle et au début du xixe, à avoir opéré cette mutation. Changement non fortuit puisqu’ils y sont contraints par le volume phénoménal des commandes d’articles d’orfèvrerie de traite. Passant du rang d’artisans à celui de bourgeois, ils doivent fournir à leurs nombreux apprentis et compagnons un atelier et des outils convenables. Leur vaste clientèle doit également avoir accès à un local adéquat : le magasin.

Cruickshank a une vie professionnelle chargée si on en juge par ses associations avec d’autres artisans et par le nombre d’apprentis qu’il engage. Une soupière conservée au musée de l’église Notre-Dame de Montréal, et qui porte les poinçons de Cruickshank et de Jacques Varin*, dit La Pistole, laisse croire à une collaboration des deux orfèvres. En 1777–1778, Cruickshank semble avoir comme apprenti Michael Arnoldi, devenu son associé par la suite. La firme Cruickshank and Arnoldi, qui a peut-être utilisé le poinçon CA, n’est définitivement liquidée qu’en 1789. En 1790–1791, Cruickshank est en contact avec l’orfèvre Jean-Henry Lerche, dont le poinçon JHL imite le graphisme du poinçon RC. Cruickshank semble s’associer avec Peter Arnoldi vers 1793–1794 : un service à the de la collection Henry-Birks porte leur poinçon respectif. Cruickshank est également lié avec des horlogers, bijoutiers et graveurs avec son « bon vieil ami » John Lumsden, jusqu’en 1802, avec Charles Irish, engagé à Londres en 1803 pour une période de trois ans, et peut-être avec Charles Arnoldi, frère de Michael, qui succède probablement à Irish. Son magasin contient donc, en plus des pièces d’orfèvrerie, des horloges, des bijoux, des bibelots et de la quincaillerie, dont certainement plusieurs importations d’Angleterre. D’autre part, Cruickshank engage successivement les apprentis orfèvres suivants : Michel Roy, en 1791, pour une période de six ans, Frédéric Delisle, en 1795, pour sept ans, René Blache, en 1796, pour quatre ans, Peter Bohle, fils de l’orfèvre Charles-David Bohle, en 1800, pour sept ans, et Narcisse Auclair, en 1805, pour sept ans. Le brevet de ce dernier est transféré au beau-frère et tuteur de l’apprenti, Nathan Starns, le 16 octobre 1807.

Cruickshank appartient au groupe d’orfèvres de Montréal. Un net clivage oppose ces orfèvres à ceux de Québec : ceux-ci sont surtout des artisans, ceux-là des hommes d’affaires. Le poinçon de François Ranvoyzé, de Laurent Amiot* ou de François Sasseville* est celui de l’artisan qui façonne son œuvre ; celui de Cruickshank ou de Huguet peut être qualifié de poinçon d’atelier, car un associé, compagnon ou apprenti, a pu fabriquer la pièce. Dans le premier cas, on peut suivre l’évolution logique du style de l’artisan ; dans le second, cela devient très complexe, puisque dix œuvres portant le même poinçon ont pu être exécutées par autant d’orfèvres. Plus encore, Cruickshank semble avoir apposé son poinçon sur des produits d’importation. Néanmoins, l’œuvre de cet orfèvre, caractérisée par son raffinement, présente plus d’homogénéité que celle de Huguet. C’est la conséquence inéluctable de leur formation respective : Cruickshank est orfèvre de carrière, tandis que le perruquier Huguet s’improvise brusquement orfèvre vers 1780.

En plus de son négoce, Cruickshank fait office de banquier en délivrant des traites ou en prêtant avec intérêts. Il se révèle un administrateur habile, organisé et minutieux. D’ailleurs, vers la fin de sa carrière, son activité est beaucoup plus tournée vers les affaires. À sa vie professionnelle très active correspond une vie sociale intense qui lui permet de figurer au rang des notables de Montréal. Il contribue au pavage de la place du Marché en 1785–1786 et à la Société d’agriculture en 1791. Il occupe la fonction de juge de paix de 1795 à 1809, et sert dans le 1er bataillon de milice de la ville de Montréal, d’abord comme lieutenant, de 1788 à 1797, puis comme capitaine, de 1800 à 1809. À titre de magistrat, il signe une pétition adressée à sir Robert Shore Milnes*, pour la reconstruction de la prison de Montréal, incendiée en 1803. Son nom figure aussi sur la liste des fondateurs de la Christ Church, en 1805 [V. Jehosaphat Mountain]. Bien que sa vie privée demeure plus obscure, on sait qu’il fréquente l’élite anglophone, notamment James McGill, Edward William Gray, Jonathan Abraham Gray, Joseph Frobisher et Stephen Sewell*.

Cruickshank s’était marié en août 1789 avec une veuve, Ann Kay, mère de huit enfants, qui mourut l’année suivante. Sa fille unique, Elizabeth, épousa le marchand Arthur Webster en 1803 ; les époux étaient alors tous deux majeurs. Webster gagna rapidement la confiance de son beau-père. En octobre 1807, juste avant son départ pour la Grande-Bretagne, Cruickshank lui laisse une procuration générale pour la gestion de toutes ses affaires « où qu’elles se trouvent dans le Haut ou Bas Canada ou aux États-Unis d’Amérique ». On ne connaît pas les motifs exacts de ce voyage, mais ses affaires et sa vie privée n’y sont probablement pas étrangères. Cruickshank devait sans doute importer beaucoup d’articles de fournisseurs londoniens. Lors de son retour, en 1809, il meurt à bord de l’Eweretta.

Tous les biens de Robert Cruickshank durent passer automatiquement à sa fille et à son gendre, privant ainsi les chercheurs d’un précieux inventaire après décès. On peut toutefois avancer que ce négociant possédait une entreprise de grande envergure, comparable à celle de Huguet. S’y ajoutaient sûrement de nombreuses propriétés, dont une portion de terrain acquise après l’incendie du château de Vaudreuil en 1803. Mais son départ en octobre 1807 avait déjà marqué la fin de la carrière d’un des plus importants orfèvres du Bas-Canada, celui qui avait amorcé une mutation profonde tant de la mise en marché que du produit. Il avait introduit en orfèvrerie une typologie ainsi qu’une esthétique nouvelles qui obtinrent un vif succès et rendirent sa production apte à concurrencer les productions anglaises et américaines contemporaines. Avec lui, l’orfèvrerie coloniale était passée de l’influence française à la tradition britannique.

Robert Derome

ANQ-M, CE1-63, 14 août 1789, 12 déc. 1790 ; CN1-16, 13 déc. 1802 ; CN1-29, 2 sept. 1786, 17 févr. 1789, 11 sept. 1795 ; CN1-121, 2 nov. 1796 ; CN1-128, 1er juin 1801, 20 déc. 1803 ; CN1-184, 14 août 1789 ; CN1-185, 31 déc. 1800, 21 sept. 1803, 7 janv. 1804, 4 nov. 1805, 15 oct. 1806, 9, 16 oct. 1807 ; CN1-313, 19 avril 1782, 21 janv., 6 sept. 1791.— APC, RG 8, I (C sér.), 77 : 101–106a.— MAC-CD, Fonds Morisset, 2, C958.8/R639.— La Gazette de Québec, 14 oct. 1784, 22 juin 1809.— Almanach de Québec, 1791 ; 1795–1809.— Robert Derome, Les orfèvres de la Nouvelle-France, inventaire descriptif des sources (Ottawa, 1974) ; « Delezenne, les orfèvres, l’orfèvrerie, 1740–1790 » (thèse de m.a., univ. de Montréal, 1974).— H. N. Flynt et M. G. Fales, The Heritage Foundation collection of silver, with biographical sketches of New England silversmiths, 1625–1825 (Old Deerfield, Mass., 1968), 193.— A. R. George, The House of Birks (s.l., 1946).— Hochelaga depicta [...], Newton Bosworth, édit. (Montréal, 1839 ; réimpr., Toronto, 1974), 103.— Graham Hood, American silver, a history of style, 1650–1900 (New York et Londres, 1971).— C. J. Jackson, English goldsmiths and their marks [...] (2e éd., Londres, 1921), 218, 530s.— Langdon, Canadian silversmiths. R. H. Mayne, Old Channel Islands silver, its makers and marks (île de Jersey, 1969).— Benjamin Sulte et al., A history of Quebec, its resources and people (Montréal et Toronto, 1908), 230.— Traquair, Old silver of Quebec. Jean Trudel, L’orfèvrerie en Nouvelle-France (Ottawa, 1974), 226s.— Édouard Fabre Surveyer, « Une famille d’orfèvres », BRH, 46 (1940) : 310–315.— E. A. Jones, « Old church silver in Canada », SRC Mémoires, 3e sér., 12 (1918), sect. ii : 135–150.— É.-Z. Massicotte, « L’argentier Huguet-Latour », BRH, 46 (1940) : 284–287.— Gérard Morisset, « Un perruquier orfèvre », La Patrie, 2 juill. 1950 : 28, 31.

Bibliographie générale

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Robert Derome, « CRUICKSHANK, ROBERT », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 17 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/cruickshank_robert_5F.html.

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Auteur de l'article:   Robert Derome
Titre de l'article:   CRUICKSHANK, ROBERT
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1983
Année de la révision:   1983
Date de consultation:   17 septembre 2014