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GAGNON, FERDINAND, journaliste et propriétaire de journaux, né à Saint-Hyacinthe, Bas-Canada, le 8 juin 1849, fils de Jean-Baptiste Gagnon et d’Élizabeth Marchessault, décédé à Worcester, Massachusetts, le 15 avril 1886.

On ne connaît à peu près rien de la jeunesse de Ferdinand Gagnon. En 1859, il entre au séminaire de Saint-Hyacinthe où il termine sa rhétorique en 1865. Il s’y fait remarquer « par ses talents transcendants et son assiduité au travail ». Un de ses amis d’enfance, le docteur Omer Larue, mentionne que l’intérêt de Gagnon pour le journalisme se manifeste dès cette époque. Les feuilles volantes qu’il publie « se passent] de bancs en bancs au grand plaisir des élèves et au grand déplaisir des maîtres ». En juin 1865, il entre au bureau des avocats Arthur-Prisque Letendre et Honoré Mercier*, de Saint-Hyacinthe, et y reste jusqu’en janvier 1868. Le 7 de ce mois-là, il rend visite à ses parents, établis depuis quelques mois à Concord, New Hampshire, et s’installe à demeure aux États-Unis.

Gagnon, qui n’a pas encore 19 ans, est au nombre des quelque 200 000 Canadiens français qui ont quitté le Québec entre 1860 et 1870. Au moment de son arrivée, ces gens commencent à peine à se grouper dans les divers états de la Nouvelle-Angleterre. Ils forment de faibles colonies de quelques centaines de familles, désorganisées, jetées pêle-mêle en un pays étranger et parfois hostile. Des jeunes gens instruits, que guette le chômage au Québec, y trouvent un terrain fertile où exercer leur talent et réaliser leurs ambitions. Gagnon ne demeure que quelques mois à Concord. Il y trouve un emploi au bureau des avocats Marshall and Chase et y étudie le droit américain. En octobre 1868, il s’établit à Manchester, New Hampshire, et y enseigne le français jusqu’au mois de mars 1869. Dès son arrivée en terre américaine, Gagnon s’intéresse aux problèmes de ses compatriotes émigrés. Les Canadiens français de Concord le nomment délégué au quatrième congrès des Canadiens français aux États-Unis qui se tient à Springfield, Massachusetts, les 7 et 8 octobre 1868. Sa participation à la rédaction d’une constitution pour l’Union canadienne de secours mutuels, une fédération des sociétés de bienfaisance aux États-Unis, attire l’attention des observateurs et notamment du journaliste Médéric Lanctot* qui représente au congrès la presse montréalaise. Le jeune homme est séduit par la personnalité de Lanctot et par ses idées en faveur de l’indépendance du Canada vis-à-vis la Grande-Bretagne et de l’annexion aux États-Unis. D’autant plus qu’élevé dans un milieu fortement nationaliste, Gagnon méprise les Britanniques. « Partout où l’Angleterre s’est fait un chemin, avait-il déclaré en 1866, elle a toujours laissé des traces sanglantes et avilissantes de son passage. » Et l’orateur de rappeler les événements de 1837–1838.

Après la convention, les deux hommes gardent le contact. Le 25 février 1869, Gagnon fonde la Voix du peuple, journal hebdomadaire, avec la collaboration financière du docteur Adolphe-Louis Tremblay, membre influent d’un des clubs de sympathisants aux idées de Lanctot, à Manchester. Ce petit journal de quatre pages, dont la devise est « Attendre et espérer », cesse de paraître le 15 septembre 1869, lorsque Tremblay quitte la Nouvelle-Angleterre. La Voix du peuple disparaît à peu près en même temps que l’Idée nouvelle, premier journal fondé par Lanctot pour propager l’idée de l’indépendance du Canada, et qui paru d’abord à Burlington, Vermont, puis à Worcester.

Gagnon qui, le 16 octobre 1869, épouse Malvina Lalime, née à Saint-Hyacinthe, n’assiste pas au cinquième congrès annuel des Canadiens français aux États-Unis qui se tient à la mi-octobre 1869. Il ne joue donc aucun rôle dans le noyautage du congrès par Lanctot et ses amis en faveur de l’indépendance du Canada. Il n’en continue pas moins de préconiser les idées de Lanctot bien après que ce dernier, désabusé, soit rentré à Montréal. Les nouveaux époux s’établissent à Worcester où vivent près de 2 000 Canadiens français émigrés. Gagnon y fonde l’Étendard national, dont le premier numéro paraît le 3 novembre 1869. Le 7 novembre 1870, la propriété du journal passe à l’Opinion publique de Montréal dont il devient l’édition américaine. La publication de l’Étendard national sera poursuivie jusqu’en 1874. Le 18 mars 1873, Gagnon, qui continue sa collaboration à l’Étendard, fonde le Foyer canadien avec Frédéric Houde. Durant l’été de 1874, il vend ses intérêts dans ce journal à son associé et, le 16 octobre suivant, il fonde le Travailleur qui sera son œuvre capitale. Entouré d’excellents collaborateurs, dont Benjamin Sulte* et Aram J. Pothier, Gagnon y défendra des thèmes qui lui sont chers : la religion, la famille, la langue, la fraternité, entre autres. La profession de journaliste n’étant pas des plus lucratives, Gagnon s’associe à l’un de ses beaux-frères, Alfred-G. Lalime, fabricant de drapeaux, bannières et insignes pour les sociétés nationales et de bienfaisance.

C’est durant cette période qu’en dépit de son jeune âge, Gagnon commence à s’affirmer comme l’un des leaders. de la communauté canadienne-française en Nouvelle-Angleterre. Il le doit bien sûr à son immense talent et à son travail inlassable mais tout autant à l’amitié et aux conseils éclairés du fondateur de la paroisse Notre-Dame-des-Canadiens de Worcester, l’abbé Jean-Baptiste Primeau. Comme nombre de jeunes Canadiens français instruits qui viennent faire leurs premières armes aux États-Unis en rêvant de retourner au pays, Gagnon demeure profondément attaché au Canada français. « Tout homme bien né doit aimer son pays, et doit désirer, s’il en est éloigné, de l’habiter, affirme-t-il. Si nous n’avons plus ce désir [...] nous sommes des rien qui vaille, nous sommes des bâtards du peuple. » C’est pourquoi le patriotisme impose à tous les Canadiens français, même émigrés, de combattre l’émigration aux États-Unis. Ce n’est plus la nécessité qui fait émigrer, dira-t-il en 1871, c’est le caprice. La prospérité n’est-elle pas revenue au pays ? Combattre l’émigration, c’est bien, précise-t-il en septembre de cette année-là, à Worcester, mais encourager le retour des émigrés au Québec, c’est mieux ; sinon les Canadiens français ne seront bientôt plus que « le fantôme d’un peuple ». Cependant, un nombre considérable d’émigrés ont définitivement coupé les ponts avec le Québec. À ceux-là, à moins qu’ils ne veuillent demeurer des citoyens de seconde zone, Gagnon vante les avantages de la naturalisation tout en les exhortant à ne jamais renier leur nationalité, dont les deux éléments essentiels sont la foi catholique et la langue française.

Certains s’étonnent que l’on puisse du même souffle préconiser la naturalisation et encourager le rapatriement. Mais Gagnon rêve d’une « union nationale [des Canadiens français du Canada et des États-Unis] qui doit s’opérer tôt ou tard ». Il aimerait qu’à l’instar des délégués du dixième congrès annuel des Canadiens français aux États-Unis, tenu à New York en 1874, l’on voie dans les émigrés « les avants-gardes, et non les fuyards ou les déserteurs », de la nationalité canadienne-française. Il accueille donc avec enthousiasme l’invitation faite aux Canadiens français émigrés de participer aux fêtes du 40e anniversaire de l’Association Saint-Jean-Baptiste de Montréal, en 1874.

Les responsables des fêtes confient le mandat d’organiser la participation franco-américaine à un comité formé de l’abbé Primeau, de Lalime, de Houde et de Gagnon. La réponse qu’ils obtiennent est inespérée : 18 000 Canadiens français émigrés envahissent Montréal. Leur présence arrache ce cri à Charles Thibault, avocat des Cantons de l’Est : « Il y a un si grand nombre des nôtres par delà la ligne quarante-cinquième qu’on ne sait plus, pour ainsi dire, où se trouve la patrie. C’est comme si le Canada français avait étendu ses frontières. » Gagnon, Houde et Honoré Beaugrand* font l’éloge de leurs compatriotes émigrés, demandent l’envoi aux États-Unis d’agents de rapatriement et s’efforcent sans succès d’amener les délégués à se prononcer officiellement sur la question de l’amnistie de Louis Riel. Les Franco-Américains, pour qui « abandonner » Riel c’est renier la solidarité de tous les Canadiens français, trouvent leurs frères de Montréal bien timorés.

La présence à cet endroit de ces milliers de visiteurs qui font parade de tout ce qu’ils possèdent et prennent un malin plaisir à jeter de la poudre aux yeux a un effet magique sur les gens du Québec. En 1875, c’est la désertion en masse, « une évacuation en miniature de la province de Québec », écrira Alexandre Belisle dans son Histoire de la presse franco-américaine. La nomination de Gagnon comme agent de rapatriement en mars 1875 est l’une des mesures que prend le gouvernement du Québec pour mettre un frein à l’exode. C’est un bon choix. Gagnon a l’appui de membres influents du clergé et, avec le Travailleur, il dispose d’un bon instrument de propagande. Gagnon s’emploie au recrutement des nouveaux colons avec enthousiasme. Il distribue des brochures sur les Cantons de l’Est, obtient des billets à prix réduits pour les candidats à l’émigration, prononce des conférences çà et là, répond à des centaines de demandes d’information et correspond avec Pierre Garneau*, commissaire de l’Agriculture et des Travaux publics, Siméon Le Sage*, commissaire adjoint, et Jérôme-Adolphe Chicoyne, agent de colonisation à Sherbrooke. Les Canadiens français qui désirent utiliser les services de Gagnon pour retourner au Québec reçoivent de lui un certificat, c’est-à-dire une recommandation, qu’ils doivent par la suite présenter à Chicoyne à leur arrivée à Sherbrooke. Il appartient à ce dernier de les diriger vers les terres nouvelles de La Patrie, dans les Cantons de l’Est. Des lots de 100 acres leur sont offerts à bas prix, payables sur plusieurs années.

En dépit des efforts de Gagnon, le rapatriement se révèle un échec. Pour un émigré qui rentre au pays, cinq ou dix franchissent la frontière en sens inverse. L’invitation du Québec est bien peu attrayante pour celui qui a déjà tout quitté et succombé à l’attrait des États-Unis. D’autant plus que Gagnon ne décerne de certificat qu’à ceux qui disposent d’un peu de capital pour faire face aux premiers frais d’établissement. Le rapatriement soulève par ailleurs de plus en plus d’opposition parmi l’élite franco-américaine, car, selon elle, il nuit au mouvement de naturalisation. Certains adversaires se moquent ouvertement du « désintéressement » de Gagnon. De guerre lasse, ce dernier quitte son poste en 1879.

Gagnon n’envisage pas pour autant d’abandonner la lutte. Il y a tant à faire pour assurer l’avenir du fait français aux États-Unis. Ce qu’il observe l’inquiète. L’assimilation fait des progrès marqués au sein des Canadiens français émigrés. L’heure du combat est venue, proclame-t-il en 1882. Certes, il reconnaît que le fait d’être au milieu d’une population protestante et de langue anglaise constitue un lourd handicap, mais que ne peut-on attendre d’une race de héros ! Oublier leur origine serait pour les émigrés forfaire à l’honneur. À qui veut l’entendre, il affirme que l’allégeance à un pouvoir ne change que la condition politique d’une personne, non son origine. En 1882, l’année même où il se fait naturaliser, Gagnon déclare : « Histoire pour histoire, traditions pour traditions, je préfère celles de mon pays natal et [...] je suis heureux d’être citoyen loyal de ce pays, mais également je suis fier et orgueilleux d’être Canadien français. » Il est une « patrie morale », qui se transmet de génération en génération, c’est le culte des souvenirs historiques, des traditions, c’est la foi, c’est la langue des aïeux. Pour assurer la pérennité de cette patrie, soutient Gagnon, l’élite, et notamment le clergé, doit tout mettre en œuvre pour recréer aux États-Unis l’image de la patrie canadienne avec ses églises, ses écoles, ses sociétés, ses journaux, sa fête nationale, l’enseignement de l’histoire du Canada. Gagnon ne fait pas que distribuer des conseils, il est de toutes les luttes. À preuve, sa participation dans l’incident du rapport Wright.

Reprenant les témoignages désobligeants de certains enquêteurs, le colonel Carroll Davidson Wright, chef du bureau des Statistiques sur le travail de l’état du Massachusetts, allègue en 1881 que les Franco-Américains représentent un obstacle à l’adoption de la journée de dix heures de travail. Le rapport, véhiculant des préjugés passablement répandus, emploie les termes « Chinois des états de l’Est » pour désigner les Canadiens français, ajoutant qu’ils sont « une horde d’envahisseurs industriels, non un courant de migrateurs stables », qui n’ont d’autre ambition que celle de rentrer dans leur pays lorsqu’ils ont accumulé suffisamment d’argent. Indignés, les leaders franco-américains convoquent des assemblées, font signer des pétitions. À Worcester, Gagnon dirige la lutte. Il publie des articles dans le Travailleur et conduit le groupe de notables de la ville qui, avec d’autres compatriotes, viennent rencontrer Wright à Boston, le 25 octobre 1881. Il y prononce un discours dans lequel il souligne la remarquable contribution de l’élément canadien-français à l’histoire des États-Unis, proteste de sa loyauté et demande qu’on reconnaisse ce rapport comme un libelle malicieux.

Gagnon s’est imposé comme un chef de file. Son prestige est grand quoique certains compatriotes lui reprochent son comportement à l’occasion de la pendaison de Riel et des incidents de Notre-Dame-de-Lourdes de Fall River, au Massachusetts. La condamnation et la pendaison de Riel, l’hostilité des évêques irlando-américains à l’égard du clergé national, illustrée par le refus de Mgr Thomas Francis Hendricken de nommer un curé d’expression française à Notre-Dame-de-Lourdes, enflamment la communauté franco-américaine. On y voit des signes du danger qu’un environnement protestant et anglo-saxon fait courir aux Canadiens français dispersés. Gagnon, tout en partageant les sentiments de ses compatriotes, notamment en ce qui concerne le clergé national, craint que les plus militants n’aillent trop loin. Il blâme les « têtes chaudes » qui « se laissent emporter trop loin par leurs sympathies en faveur des Métis » et, une fois rendue la décision de la Sacrée Congrégation de la Propagande concernant Fall River, fustige ceux qui continuent de voir dans tous les évêques irlandais de la Nouvelle-Angleterre des adversaires acharnés des Franco-Américains. En certains milieux, on condamne violemment Gagnon. Même des amis acceptent difficilement cette « défaillance patriotique ». Mais la mort vient le surprendre alors qu’il n’a que 36 ans ; homme au physique impressionnant, il pesait près de 340 livres en 1885, Gagnon est terrassé par le mal de Bright, le 15 avril 1886. Il laisse dans le deuil son épouse et sept enfants.

Yves Roby

L’essentiel des écrits de Ferdinand Gagnon se retrouve dans Ferdinand Gagnon : biographie, éloge funèbre, pages choisies, M.-E. Martineau, édit. (2e éd., Manchester, N.H., 1940). La première édition, parue au lendemain de sa mort, en 1886, à Worcester, Mass., sous le titre de Ferdinand Gagnon, sa vie et ses œuvres, comportait une courte biographie écrite par Benjamin Sulte.

L’Étendard national (Worcester), 1869–1874.— Le Foyer canadien (Worcester), mars 1873–sept. 1874.— Le Travailleur (Worcester), 1874–1886.— La Voix du peuple (Manchester), 25 févr.–15 sept. 1869.— Belisle, Hist. de la presse franco-américaine.— P.-P. Charette, 1834–84 ; noces d’or de la Saint-Jean-Baptiste ; compte-rendu officiel des fêtes de 1884 à Montréal (Montréal, 1884).— Rosaire Dion-Lévesque [L.-A. Lévesque], Silhouettes franco-américaines (Manchester, 1957).— Félix Gatineau, Historique des conventions générales des Canadiens-français aux États-Unis, 1865–1901 (Woonsocket, R.I., 1927).— Robert Rumilly, Histoire des Franco-Américains (Montréal, 1958).— Donald Chaput, « Some repatriement dilemmas », CHR, 49 (1968) : 400–412.

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Yves Roby, « GAGNON, FERDINAND », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 22 juill. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/gagnon_ferdinand_11F.html.

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Auteur de l'article:   Yves Roby
Titre de l'article:   GAGNON, FERDINAND
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1982
Année de la révision:   1982
Date de consultation:   22 juillet 2014