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HART, EZEKIEL (Ezechiel), homme d’affaires, seigneur, officier de milice et homme politique, né le 15 mai 1770 à Trois-Rivières, Québec, deuxième fils d’Aaron Hart* et de Dorothea Judah ; décédé le 16 septembre 1843 dans sa ville natale.

Comme ses frères Moses*, Benjamin* et Alexander (Asher), Ezekiel Hart fait une partie de ses études aux États-Unis. Dès 1792, Aaron Hart l’associe à son magasin de la rue du Platon, à Trois-Rivières, et à son activité liée au commerce des fourrures. L’année suivante, Ezekiel se trouve à New York et loge quelque temps chez Ephraim Hart où il fait la connaissance de celle qu’il épousera en février 1794, Frances Lazarus, nièce de Mme Hart, née Frances Noah. Il s’occupe aussi des affaires de la famille et s’emploie à régler la succession d’un oncle, Henry Hart, qui a été marchand à Albany, dans l’État de New York.

Le 2 décembre 1796, Hart forme avec ses frères Moses et Benjamin une société « pour construire une brasserie et une malterie dans le but de faire des affaires dans le domaine de la fabrication de l’ale ou de la bière […] et de plus pour ériger une potasserie et une perlasserie [...] et aussi une boulangerie dans le but de fabriquer du pain et des biscuits ». L’entente prévoit que les trois frères, financés par leur père, seront à parts égales dans l’entreprise fonctionnant sous la raison sociale M. and E. Hart Company. Le consentement écrit de chacun des associés est nécessaire pour modifier l’entente prévue pour une durée de six ans. Le 20 mars 1797, Hart achète, rue Haut-Boc, une terre où « le houblon pour la fabrication de la bière [est] cultivé et pouss[e] ». Des terrains sont également acquis près du fleuve et, le 7 novembre, la M. and E. Hart Company embauche Dominique Gougé, maçon, pour la construction de la brasserie « depuis la date du présent jusqu’au 30e jour d’avril prochain au prix de deux chellins cours d’Halifax pour chaque jour ». L’ouvrier s’engage aussi à « travailler la nuit, quand il sera nécessaire sans aucune autre récompense ».

Les divers bâtiments projetés sont bientôt terminés à l’exception, semble-t-il, de la boulangerie. Du moins, il n’en subsiste plus de traces aujourd’hui. La fabrication de la bière devient assez importante, celle de la potasse également. Le 26 mars 1800, la M. and E. Hart Company engage Baptiste Dubois, de Bécancour, « pour commencer la fin de l’autre mois d’avril et continuer jusques toutes les cendres sont employés ». Les termes du contrat sont clairs : Dubois « garanti de faire de bonne potasse [...] Les dits M. E. et B. Hart promet de payer à dit Baptiste Dubois dix-huit piastres chaque mois et s’ils ne sont pas contents de lui aucun temps de lui payer et l’envoyera. »

Lorsque Ezekiel Hart se retire de la M. and E. Hart Company, l’entreprise possède plusieurs terrains où se trouvent « une brasserie en pierres et un battiment à potasse, ensemble toutes les pompes, cuves, tonneau, trois chaudières de potasse, une chaudière de cuivre denviron 120 gallons ». Tout à côté « est batie un hangard à Drêche », ou malterie, plus loin se trouve le terrain du « Haut bocque dans cette ville contenant soixante pieds de front sur cent seize de profondeur [...] icelui complanté en houblon ». Ezekiel vend le tout à Moses pour la somme de £338 6s 8d. On ne connaît pas la date de la transaction, mais elle semble avoir suivi de près la mort d’Aaron Hart, survenue en 1800. Par la suite, Hart s’engage plutôt dans les traces de son père qui, à tous égards, lui sert de modèle. Il importe et exporte, tient un magasin général, ne rate pas une bonne affaire et, outre la seigneurie de Bécancour, reçue en héritage, il acquiert d’importants biens fonciers, principalement à Trois-Rivières et à Cap-de-la-Madeleine.

Hart partage cependant à cette époque avec ses frères Moses et Benjamin un goût effréné pour la politique. Un document conservé dans les archives de l’American Jewish Historical Society, à Waltham, au Massachusetts, donne les résultats d’une élection qui oppose, dans l’ordre, Louis-Charles Foucher, John Lees*, Pierre Vézina et Hart. Sur quatre pages apparaissent les noms des 138 électeurs et leurs choix. Le 6 août 1804, Foucher et Lees sont élus députés de la circonscription de Trois-Rivières, qui a alors droit à deux représentants. On ne connaît pas les candidats en lice pour l’élection de 1804, mais il est évident que le document mentionné y réfère. De quel Hart s’agit-il ? De Moses ou d’Ezekiel ? Inscrit parmi les électeurs, Moses Hart ne vote que pour un candidat : Hart, évidemment. Sa future compagne Mary McCarthy qui a des biens, donc le droit de vote, accorde ses voix à Foucher et à Hart. Alexander et Benjamin optent pour Lees et Hart. Comme les noms de Foucher, de Lees et de Vézina ne figurent pas parmi les électeurs, ni celui d’Ezekiel Hart, peut-on en déduire que ce dernier est bien le candidat ? Une adresse « aux honorables et indépendants électeurs de la ville de Trois-Rivières », datée du 22 juin 1804 et qui porte le nom d’Ezekiel Hart, conservée également à Waltham, vient confirmer cette hypothèse. « Mon intérêt est lié à vos intérêts », précise le candidat, qui s’engage à remplir les devoirs de la charge qu’il convoite « au mieux de [ses] capacités et cela dans l’intérêt de [sa] ville natale ».

La victoire de Hart à l’élection partielle de Trois-Rivières en 1807 donne le signal d’un important épisode politique et d’une controverse qui fera couler beaucoup d’encre et prêtera à bien des interprétations. À cette élection, tenue pour trouver un successeur à Lees, mort cette année-là, quatre candidats se font la lutte : Mathew Bell, Thomas Coffin, Vézina et Hart. L’historien Benjamin Sulte* raconte que « le juge Foucher représentant, entama l’affaire par un assez long discours, tout favorable à Coffin ». Une première levée de mains met Vézina en minorité, lequel se retire aussitôt en faveur de Coffin. Hart prend quand même les devants avec 59 voix sur 116. Coffin avec 41 voix et Bell avec 16 se retireront à leur tour avant la fin de cette journée du samedi 11 avril 1807. Le président d’élection demande à Hart, candidat élu, de signer certains documents, au grand embarras de ce dernier qui aurait demandé, toujours selon Sulte, qu’on attende la fin du sabbat. Pressé de s’exécuter, il signe tout simplement Ezekiel Hart, 1807, en ne tenant pas compte de la formule « dans l’année de Notre-Seigneur ».

Étant donné que la session se termine à Québec, Hart doit attendre jusqu’au 29 janvier 1808 avant de prêter serment. Anciens adversaires dans la circonscription de Trois-Rivières, Foucher et Hart se retrouvent ensemble à Québec et tous deux en sérieuse difficulté. On les considère comme des hommes politiques favorables au parti des bureaucrates et les députés canadiens, soucieux de s’assurer une majorité stable à la chambre d’Assemblée, contestent leur droit de siéger. Comme la plupart de ces députés ne peuvent se payer un séjour prolongé à Québec car ils n’ont ni salaire ni allocation de dépenses, ils choisissent d’expulser de l’Assemblée des membres vulnérables du parti adverse : un juge qui ne saurait, selon eux, à la fois voter les lois et veiller à leur application, et un Juif qui, à leur avis, n’a pu prêter le serment prévu. Donc ce dernier « ne peut prendre place, siéger ni voter ». On le chasse de l’Assemblée par une résolution. Contrairement à ce qu’on a souvent écrit, Canadiens et Britanniques n’ont pas fait bloc sur la question. Ainsi le procureur général Jonathan Sewell a voté en faveur de l’expulsion de Hart. Paradoxalement, Hart, élu par une circonscription peuplée d’électeurs à majorité canadienne et catholique, se fait expulser par une Assemblée dominée par une majorité également canadienne et catholique. « Je soupçonne plutôt, écrit le voyageur John Lambert*, qu’ils [les Canadiens] voulaient conserver la majorité en leur faveur, et si possible, faire entrer un francophone plutôt qu’un anglophone à l’Assemblée. »

Dans sa résolution d’expulsion, l’Assemblée rappelle que Hart est de religion judaïque et qu’il a « prêté le serment selon la manière coutumière propre aux personnes de cette confession ». En effet, Hart a mis une main sur sa tête et remplacé le mot chrétien par le mot juif. Pendant le débat, on souligne qu’un juif ne croit pas au Nouveau Testament, partie intégrante de la Bible. En somme, Hart a prêté un serment dont on conteste la validité. Cette raison, un prétexte selon certains, justifie l’expulsion de Hart. Ce dernier a beau protester, il doit rentrer chez lui. De toute façon, la session tire à sa fin. Quatre années sont passées. Le gouverneur sir James Henry Craig* annonce la tenue de nouvelles élections.

Hart y retrouve ses 59 voix de l’élection précédente. Le juge Foucher, dont la présence à l’Assemblée a soulevé un autre vif débat, se classe quatrième avec 32 voix. Joseph Badeaux*, pour sa part, surclasse Pierre Vézina par une voix. Cette fois, Hart prêtera serment « selon la manière chrétienne ». Le débat reprend tout de même à l’ouverture du Parlement le 10 avril 1809 et est encore plus long. Le 19 avril, après plusieurs votes, l’Assemblée adopte une résolution affirmant que Hart est la même personne déjà chassée « comme professant la Religion Judaïque ». Le débat se complique. Finalement, on refuse à Hart le droit de siéger et de voter à cause de sa religion. Le 5 juin, devant les avis contradictoires reçus, Craig se tourne vers Londres. Le 7 septembre, lord Castlereagh, secrétaire d’État aux Colonies, confirme qu’un Juif ne peut siéger à l’Assemblée. De toute façon, le 15 mai, résolu à mater les députés canadiens, Craig a dissous l’Assemblée et annoncé la tenue de nouvelles élections générales. Que fera Hart ?

Plusieurs historiens ont prétendu que Hart s’est présenté de nouveau. Un M. Hart se classe en effet quatrième avec 32 voix. Il s’agirait, d’après la Gazette de Québec du 2 novembre 1809, de Moses Hart. Selon les documents connus, Ezekiel Hart, pour sa part, se tourne alors résolument vers ses affaires. Il appartiendra plutôt à ses fils de poursuivre la lutte politique. Samuel Becancour, Aaron Ezekiel* et Adolphus Mordecai* Hart influenceront fortement la législation de 1831–1832 qui reconnaîtra aux Juifs du Bas-Canada la plénitude de leurs droits civiques.

Admis dans la milice en juin 1803, Ezekiel Hart a servi comme lieutenant dans le 8e bataillon de Trois-Rivières placé sous le commandement du lieutenant-colonel Charles-Michel d’Irumberry* de Salaberry en 1812. Hart se retrouve-t-il alors à la bataille de Châteauguay ? On sait qu’il passe à cette époque au 1er bataillon de milice de Trois-Rivières dont il deviendra capitaine en 1816. Il sera promu colonel du 1er bataillon de milice du comté de Saint-Maurice le 16 mai 1830.

À sa mort en 1843, Hart a droit à des funérailles imposantes. Les magasins de Trois-Rivières ferment leurs portes et le 81st Foot lui rend les derniers hommages. On l’enterre dans le deuxième cimetière juif de Trois-Rivières, sur un terrain qu’il a lui-même donné à cette fin. Hart aurait eu 10 enfants. Au moment où il a dicté son dernier testament, le 20 juin 1839, sa femme était morte depuis 18 ans et il lègue ses biens à Samuel Becancour, Aaron Ezekiel, Ira Craig, Adolphus Mordecai, Esther Eliza, Harriet et Caroline Athalia. Le 30 novembre 1843, les notaires Laurent-David Craig et Joseph-Michel Badeaux entreprennent l’inventaire des biens d’Ezekiel Hart et de Frances Lazarus. Il leur faudra près de trois mois pour faire le tour des biens de la maison et du magasin de la rue du Platon. Hart était riche. Il habitait une immense maison de 16 pièces, confortable et fort bien meublée.

Craig et Badeaux prendront plus de trois jours pour dresser une liste partielle des livres que contient la bibliothèque de Hart. Souvent, ils se contentent d’identifier un lot de vieux livres. Mais leur relevé, pour une valeur de £80, couvre tout de même 17 pages où sont recensés des dictionnaires, dont un dictionnaire hébreu-latin, une histoire universelle en 23 volumes, l’Encyclopædia Britannica en 17 volumes, des ouvrages de droit, de médecine, de géographie, d’histoire, parmi lesquels une histoire des Juifs en deux volumes, les lois de Moïse, une bible allemande, une histoire critique de l’Ancien Testament, des récits de voyage et, bien sûr, des traités sur la manière de brasser la bière à côté de classiques comme Don Quichotte ou les Mille et Une Nuits.

À n’en pas douter, Ezekiel Hart a été un personnage remarquable pour son époque et son milieu. Comme son père, il a entretenu de bonnes relations avec son entourage, avec cette différence qu’il a fréquenté plus aisément la haute société. Des voyageurs illustres se sont arrêtés chez lui. Ezekiel a aussi été un bon mari et un bon père. À ses enfants, il a laissé, outre d’importants biens fonciers, une éducation raffinée et soignée qui se transmettra chez ses descendants.

Denis Vaugeois

Trois importantes collections de documents permettent d’établir la biographie d’Ezekiel Hart, soit le fonds Hart, conservé aux ASTR, sous la cote 0009, les Hart family papers, conservés aux American Jewish Hist. Soc. Arch. (Waltham, Mass.), et les Family of Aaron Hart ou Early Hart papers, conservés au musée McCord, sous la cote M21359. Le château Ramezay (Montréal) possède un portrait à l’huile d’Ezekiel Hart.

L’inventaire des biens d’Ezekiel Hart et de Frances Lazarus compte près de 200 pages, dont le quart environ est consacré au seul inventaire des biens de la maison. L’original de ce document est déposé aux American Jewish Hist. Soc. Arch. Une copie se trouve aux ANQ-MBF, dans le minutier de Laurent-David Craig, sous la cote CN1-19, 30 nov. 1843. L’historien et archiviste David Rome a dirigé une importante compilation de documents reliés surtout à l’aventure politique des Hart. Il faut voir ses volumineux recueils de textes intitulés « On the early Harts », qui ont été publiés dans Canadian Jewish Arch. (Montréal), 15–18 (1980).

Parmi les historiens qui se sont intéressés à la carrière du député Ezekiel Hart, mentionnons Wallot, Un Québec qui bougeait, 149–153, 163–164, et « les Canadiens français et les Juifs (1808–1809) : l’affaire Hart », Juifs et Canadiens, Naïm Kattam, édit. (Montréal, 1967), 113–121 ; et Benjamin Sulte, « les Miettes de l’histoire », Rev. canadienne (Montréal), 7 (1870) : 426–443, et Mélanges historiques [...], Gérard Malchelosse, édit. (21 vol., Montréal, 1918–1934), 19 : 47- 56.

Le lecteur pourra de plus consulter les ouvrages suivants : John Lambert, Travels through Lower Canada, and the United States of North America, in the years 1806, 1807, and 1808 [...] (3 vol., Londres, 1810) ; Frederic Gaffen, « The sons of Aaron Hart » (thèse de m.a., univ. d’Ottawa, 1969) ; Denis Vaugeois, « Bécancour et les Hart », le Mauricien médical (Trois-Rivières, Québec), 4 (1964) : 65–71.  [d. v.]

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Denis Vaugeois, « HART, EZEKIEL », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 20 déc. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/hart_ezekiel_7F.html.

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Permalien: http://www.biographi.ca/fr/bio/hart_ezekiel_7F.html
Auteur de l'article:   Denis Vaugeois
Titre de l'article:   HART, EZEKIEL
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1988
Année de la révision:   1988
Date de consultation:   20 décembre 2014