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HUGONARD, JOSEPH (jusqu’autour de la quarantaine, il signa Hugonnard), prêtre, oblat de Marie-Immaculée et éducateur, né le 1er juillet 1848 à Colombe, France, fils de Jean Hugonnard et de Françoise Rival ; décédé le 11 février 1917 à Lebret, Saskatchewan.

Fils d’un cantonnier de la France rurale, Joseph Hugonard dut travailler comme précepteur dans des familles de la noblesse pour payer ses études au séminaire de Grenoble. Il servit dans un hôpital militaire pendant la guerre franco-allemande de 1870–1871, puis, conformément à un vœu fait pour la guérison de sa mère, il entra au noviciat des oblats de Marie-Immaculée à Notre-Dame-de-l’Osier afin de se préparer à être missionnaire. Vital-Justin Grandin*, évêque de Saint-Albert (Saskatchewan), l’ordonna le 28 février 1874 au cours d’une visite au noviciat.

Placé sous l’autorité d’Alexandre-Antonin Taché*, archevêque de Saint-Boniface, Hugonard arriva au Manitoba au printemps de 1874. Dans le courant de l’été, il se rendit à la mission de Saint-Florent, où se trouve maintenant Lebret, dans la vallée de la Qu’Appelle. C’est là que, sous la direction du missionnaire oblat Jules Decorby, il étudia la culture des Métis, des Cris, des Sauteux, des Assiniboines et des Sioux de la région. Il accompagna les Amérindiens à la chasse au bison et rencontra leurs chefs, dont Sitting Bull [Ta-tanka I-yotank*]. En outre, il ouvrit un pensionnat pour garçons autochtones, conformément aux plans des oblats, qui voulaient évangéliser les jeunes et, en cette époque où le bison était en train de disparaître, leur enseigner d’autres moyens de subsistance que la chasse. Dès 1879, il était supérieur de la maison des oblats à Qu’Appelle et prêchait les colons en anglais.

Au début des années 1880, le gouvernement fédéral décida d’instaurer des écoles professionnelles pour remplir les engagements pris par traité envers les autochtones et pour préparer ceux-ci à subvenir à leurs besoins dans l’avenir. Par suite de négociations avec la hiérarchie catholique, une école ouvrit ses portes à Lebret en 1884 sous la direction d’Hugonard. Avec l’aide des sœurs grises, de quelques pères oblats et d’instructeurs laïques, Hugonard ferait de la Qu’Appelle Industrial School une école catholique modèle pour autochtones et le plus gros établissement de ce genre au Canada. Les enfants, garçons et filles dans des écoles distinctes, suivaient des cours la moitié de la journée et se consacraient à des travaux domestiques ou agricoles durant l’autre moitié. L’enseignement se donnait en anglais ; les filles jouaient au croquet et les garçons, au cricket.

Pourtant, Hugonard respectait la culture amérindienne. Il donnait ses leçons de catéchisme en cri aux enfants et, comme le cri était la première langue de la plupart d’entre eux, il demandait aux religieuses d’enseigner aux nouveaux élèves d’abord en cri, puis en anglais. De plus, il sollicita des subventions auprès de l’État pour publier un abécédaire cri-anglais. Quant à la directive gouvernementale qui autorisait seulement les « parents » à visiter les écoles amérindiennes, il l’interprétait selon la définition française du mot « parents », qui inclut la parenté, et non selon la définition anglaise, qui n’englobe que la mère et le père, car il savait combien les liens familiaux étaient étroits chez les autochtones. Il permettait à quelques enfants de colons blancs de fréquenter l’école le jour pour aider les jeunes Amérindiens à apprendre l’anglais, et il admettait des enfants métis aux mêmes conditions, à la fois pour aider leur famille et grossir le nombre d’inscriptions. Enfin, il consulta le révérend Edward Francis Wilson au sujet des programmes scolaires anglicans pour jeunes autochtones et collabora avec l’agent gouvernemental William Morris Graham à l’établissement d’une colonie agricole dans les monts File pour les anciens élèves de Qu’Appelle et les écoles pour autochtones tenues dans les environs par les protestants.

Parmi les oblats, les efforts d’Hugonard suscitaient des éloges en public mais aussi quelques critiques en privé : on jugeait ses réussites trop « séculières » et trop « personnelles ». De 1884 à 1917, il dut adapter les programmes de l’école en fonction des préoccupations de sa congrégation, du gouvernement et des nations autochtones. Dans les années 1880, les autorités gouvernementales lui reprochèrent d’héberger les familles des élèves, en partie pour des raisons financières et en partie parce que la présence des parents était jugée néfaste pour le processus d’assimilation. Dans la décennie suivante, non seulement le gouvernement multiplia-t-il les règlements – l’anglais serait désormais la seule langue d’enseignement – mais il réduisit les subventions de la Qu’Appelle Industrial School. Entre-temps, celle-ci commença à subir la concurrence de pensionnats plus petits, ouverts dans la région par les oblats.

Tels n’étaient pas les seuls problèmes d’Hugonard. Beaucoup de parents autochtones refusaient d’envoyer leurs enfants à son école, et ceux qui y consentaient devinrent méfiants à l’égard des uniformes scolaires et des exercices de marche après la répression militaire de la rébellion du Nord-Ouest en 1885. De plus, ils s’opposaient à ce que l’école cherche avant tout à enseigner l’anglais et des métiers aux jeunes et à les convertir au christianisme. Hugonard était troublé lorsque des chefs en visite dans son établissement, Payipwat* par exemple, prononçaient des discours sur la défense des traditions autochtones. Il était plus inquiet encore lorsque des élèves mouraient à l’école, car les autochtones croyaient qu’il fallait abandonner les demeures où des décès étaient survenus. On construisit un hôpital pour les élèves tuberculeux, mais Hugonard eut du mal à en expliquer l’utilité aux parents, comme il avait de la difficulté à leur faire comprendre que, selon les catholiques, les enfants défunts intercédaient au ciel en faveur de leur famille restée sur terre.

En partie à cause des tensions liées à son travail à l’école, Hugonard demanda en privé l’autorisation de se retirer dans un cloître en France. Le voyage qu’il fit en Europe à titre de délégué régional au conseil général des oblats en 1898 accrut son désir de mener une vie contemplative, tout comme les critiques persistantes des membres de sa congrégation et la résistance des autochtones aux missions et aux écoles catholiques. Cependant, une visite à une autre mission de l’Ouest, celle du lac la Croix, en 1903, et la destruction de la Qu’Appelle Industrial School par un incendie en janvier 1904 le ramenèrent à l’œuvre de sa vie. Au milieu de la controverse sur les écoles francophones des Territoires du Nord-Ouest [V. sir Wilfrid Laurier], il réussit à faire rebâtir l’école – exploit qui fit taire ses adversaires au sein de la congrégation et renforça son influence à l’extérieur. En outre, il exhorta le gouvernement et les diverses confessions religieuses à unir leurs efforts pour empêcher d’anciens élèves de participer aux danses traditionnelles, la danse annuelle du Soleil surtout, car il la considérait comme une entrave à la christianisation et à l’œuvre éducative des écoles de mission financées par le gouvernement.

En 1913, Hugonard, qui souffrait du mal de Bright et de problèmes pulmonaires, quitta son école pour se faire soigner dans un sanatorium près de New York. Il rentra en Saskatchewan quelques mois plus tard, mais fut hospitalisé de nouveau à Regina en 1915. Après environ deux mois de convalescence à San Antonio, au Texas, il reprit sa fonction de directeur à Lebret. C’est là qu’il mourut en 1917. Des Amérindiens, des Canadiens français et des Canadiens anglais assistèrent à ses funérailles. Par la suite, les autochtones et les colons de la vallée de la Qu’Appelle lui érigèrent une statue à l’école.

Selon certains chercheurs, les programmes d’éducation appliqués par les missionnaires et le gouvernement, au lieu d’atteindre leurs buts premiers, soit de christianiser et de « civiliser » les nations autochtones, ont eu pour conséquence imprévue de les pousser à préserver leur culture. D’autres chercheurs et même la congrégation des oblats, à la suite des révélations scandaleuses sur les pensionnats amérindiens du milieu du xxe siècle, ont condamné ces établissements en les qualifiant d’instruments de l’impérialisme. Toutefois, peu d’études ont été entreprises sur des écoles en particulier, et celles qui existent suggèrent qu’il est risqué de faire des généralisations à propos de l’effet de ces écoles sur la vie autochtone. Ainsi, on ne saurait douter que l’école de Joseph Hugonard favorisa davantage le maintien de la culture et les liens familiaux que la St Joseph’s Industrial School du père Albert Lacombe à Dunbow (Alberta). Peut-être est-il significatif que les autochtones de la vallée de la Qu’Appelle, à l’occasion du centenaire de l’école technique en 1984, aient loué sa contribution à l’histoire de leur communauté et déclaré qu’elle faisait partie intégrante d’un « siècle d’instruction ».

Jacqueline Gresko

Joseph Hugonard a compilé et publié Cree hymns, with some most useful prayers ([Winnipeg, 1908]) ; il existerait aussi une version française publiée à Indian Head, Saskatchewan, la même année, et dont nous n’avons pu retrouver aucun exemplaire.

La majeure partie de la documentation sur Hugonard est conservée aux Arch. Deschâtelets, oblats de Marie-Immaculée, Ottawa, sur microfilm ou dans la masse de transcriptions et de notes de recherches rassemblées par Gaston Carrière pour sa biographie du sujet, l’Apôtre des Prairies : Joseph Hugonnard, o.m.i., 1848–1917 (Montréal, 1967). Les documents originaux sont éparpillés dans divers fonds d’archives des oblats au Canada, aux Arch. générales des oblats de Marie-Immaculée, Rome, ainsi qu’aux Arch. de l’archevêché de Saint-Boniface, Manitoba, Fonds Taché, et aux Arch. des Sœurs Grises, Montréal, Dossier Lebret.

AN, RG 10.— La Liberté (Saint-Boniface), 21 févr. 1917, 9 mai 1922.— Le Patriote de l’Ouest (Prince Albert, Saskatchewan), 8 juin 1916, 1er mars 1917, 1er mars 1922.— Qu’Appelle Progress (Qu’Appelle, par la suite Qu’Appelle Station [Qu’Appelle, Sask]), 1885–22 déc. 1898, publié par la suite sous le titre Progress, 29 déc. 1898–1900.— Qu’Appelle Vidette (Fort Qu’Appelle, [Sask]), 9 oct. 1884–27 févr. 1896, publié par la suite sous le titre Vidette (Fort Qu’Appelle et Indian Head ; Indian Head), 5 mars 1896–1899.— Regina Leader, 1883–1905, 27 mars 1916, 12 févr., 3 mars 1917.— Canada, Parl., Doc. de la session, 1873–1880, rapport du surintendant général adjoint des Affaires indiennes ; 1880–1918, rapport du dép. des Affaires indiennes, 1880–1917.— Robert Carney, « Residential schooling at Fort Chipewyan and Fort Resolution, 1874–1974 », dans Études oblates de l’Ouest 2 : actes du deuxième colloque sur l’histoire des oblats dans l’Ouest et le Nord canadien [...], R.[-J.-A.] Huel et Guy Lacombe, édit. (Lewiston, N.Y., 1992), 115–138.— Gaston Carrière, « The early efforts of the Oblate missionaries in western Canada », Prairie Forum (Regina), 4 (1979) : 1–25.— Les Cloches de Saint-Boniface (Saint-Boniface), 4 (1905) : 264–267 ; 8 (1909) : 8, 116–119 ; 12 (1913) ; 43 (1944) : 140–142.— « Feu le R.P. Joseph Hugonard, o.m.i. », les Cloches de Saint-Boniface, 16 (1917) : 67–70, 116–121.— Jacqueline Gresko, « Everyday life at Qu’Appelle Industrial School », Études oblates de l’Ouest 2, 71–94 ; « Qu’Appelle Industrial School ; white « rites » for the Indians of the old north-west » (mémoire de m.a., Carleton Univ., Ottawa, 1970) [rédigée sous le nom de J. J. Kennedy].— Dan Kennedy [Ochankugahe], Recollections of an Assiniboine chief J. R. Stevens, édit. (Toronto, 1972).— D. G. Mandelbaum, The Plains Cree : an ethnographic, historical, and comparative study (Regina, 1979).— J. R. Miller, « Owen Glendower, Hotspur, and Canadian Indian policy », dans Sweet promises : a reader on Indian-white relations in Canada, J. R. Miller, édit. (Toronto, 1991), 323–352 ; Shingwauk’s vision : a history of native residential schools (Toronto, 1996) ; Skyscrapers hide the heavens : a history of Indian-white relations in Canada (Toronto, 1989).— Missions de la Congrégation des missionnaires oblats de Marie Immaculée (Marseille, et autres lieux), 1 (1862)–63 (1929).— A.-G. Morice, Histoire de l’Église catholique dans l’Ouest canadien [...] (3 vol., Winnipeg et Montréal, 1912).— Katherine Pettipas, « Severing the ties that bind » : government repression of indigenous religious ceremonies on the prairies (Winnipeg, 1994).— E. B. Titley, A narrow vision : Duncan Campbell Scott and the administration of Indian Affairs in Canada (Vancouver, 1986) ; « Dunbow Indian Industrial School : an Oblate experiment in education », dans Études oblates de l’Ouest 2, 95–114.— Irénée Tourigny, « le Père Joseph Hugonard, {{o.m.i.}} : son œuvre apostolique », SCHEC, Rapport (Ottawa), 16 (1948–1949) : 23–38.

Bibliographie générale

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Jacqueline Gresko, « HUGONARD, JOSEPH », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 17 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/hugonard_joseph_14F.html.

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Auteur de l'article:   Jacqueline Gresko
Titre de l'article:   HUGONARD, JOSEPH
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1998
Année de la révision:   1998
Date de consultation:   17 septembre 2014