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KERRIVAN, PETER. Dans toute sa dimension littéraire, la légende de Peter Kerrivan se présente ainsi : aux environs de 1750, arriva sur les hautes terres infertiles de la péninsule d’Avalon, à Terre-Neuve, dans l’arrière-pays immédiat du village de Ferryland, un Irlandais, déserteur de la marine royale, du nom de Peter Kerrivan, accompagné d’une petite bande d’hommes fuyant la vie difficile des postes de pêches des alentours. Ils vivaient de la chasse dans la lande, habitaient de grossières cabanes faites de troncs d’arbres à proximité d’un monticule donnant sur la côte et connu des gens de l’endroit sous le nom de Butter Pot. De nombreux jeunes gens en provenance des établissements – la plupart des engagés irlandais sans expérience au service des marchands anglais et des pêcheurs qui géraient les opérations de pêche – les rejoignirent bientôt. Ils se donnèrent le nom de « Society of the Masterless Men » (Société des hommes libres) et leur réputation s’étendit au loin, jusqu’à ce qu’ils devinssent un danger et un objet de scandale intolérable pour les marchands et les fonctionnaires qui avaient la direction des affaires. La marine royale, reçut l’ordre d’agir contre ces hors-la-loi.

Mais il y eut des délais, et les Masterless Men, dirigés par Kerrivan, devenu un homme des bois expert – le Robin des Bois de Butter Pot – aménagèrent habilement des pistes cachées partout dans le territoire sauvage qu’ils occupaient. Quand, enfin, un détachement d’infanterie de marine avança sur les collines, les oiseaux disparurent tranquillement ! Trois fois les autorités lancèrent des expéditions pour disperser les horsla-loi, les faire prisonniers ou les tuer, et pour brûler leur repaire, et trois fois, prestement, les Masterless Men leur échappèrent, quoique, une fois, quatre nouveaux venus dans la société furent pris et pendus sans grandes formalités à la vergue de la frégate britannique la plus rapprochée. Ainsi, pendant plus d’un demi-siècle (100 ans, d’api-ès une autre version littéraire), les membres de la société vécurent en hors-la-loi, subsistant grâce aux fruits sauvages et à la viande de caribou, comme les Indiens, trafiquant de temps en temps, à la dérobée, avec des pêcheurs amis de la côte, jusqu’à ce qu’un temps meilleur leur permît de retourner un à un sur la côte, de se marier et de terminer leur vie en paix. Quant à Kerrivan, il ne retourna jamais à la civilisation. Véritable patriarche de Butter Pot, il vécut jusqu’à un âge très avancé. Il y eut néanmoins plusieurs descendants de son nom (ou de l’une de ses variantes, Kerwin et Caravan) dans les petits établissements de pêcheurs de la rive sud et dans les baies des Trépassés et de Sainte-Marie.

La légende ainsi racontée possède toutes les caractéristiques d’ « un conte porté sur les ailes de la tradition », bien que, d’une façon plutôt surprenante, il semble n’avoir été transmis que par une seule famille de la région à laquelle il se rapporte. Mais, pour l’essentiel, ce conte trouve un fondement historique tant dans les conditions socio-économiques des établissements de la rive sud de l’île, entre autres, à la fin du xviiie siècle, que dans plusieurs documents relatifs à des événements survenus à Ferryland et sur lesquels la légende elle-même brode librement.

Les faits démontrés se présentent ainsi. On possède d’abord une pétition non datée et adressée à Son Excellence John Elliot, écuyer, contre-amiral de la flotte rouge et gouverneur de Terre-Neuve, de la part de Robert Carter, juge de paix, Thomas Pyne, John Baker, Henry Sweetland et d’autres, des magistrats, des marchands et des trafiquants, qui font état des « difficultés rencontrées dans la poursuite des opérations de pêche, en particulier dans le havre de Ferryland, à cause de l’assemblée séditieuse et illégale de gens pendant l’hiver dernier, 1788 »et qui sollicitent la construction d’une prison à Ferryland et la mise à leur disposition de militaires pour les protéger pendant l’hiver suivant. Le gouverneur envoya une lettre, datée du 8 octobre 1789, au capitaine Edward Pellew, le priant de lui dire ce qu’il pensait de la pétition et, en particulier, des conditions qui prévalaient dans la région de Ferryland, selon ce qu’il avait pu y observer pendant ses patrouilles estivales. Le même jour, Pellew répondit à Elliot, affirmant qu’en effet, « on pouvait appréhender de grands dangers » et recommandant qu’un navire de guerre fût stationné à Ferryland pour la durée de l’hiver. Le 9 octobre, le gouverneur donnait réponse aux signataires de la pétition, autorisant la construction d’une prison, dont le coût serait payé à même les amendes imposées aux séditieux, les plans de la prison devant être approuvés par un comité formé d’habitants protestants de Ferryland. Le 20 octobre, les magistrats de Ferryland offrirent une remise de peine à tous les séditieux qui voulaient se rendre pour être « renvoyés chez eux », en Irlande, et on annonça l’imposition d’une amende de £50 à quiconque serait reconnu coupable d’avoir aidé ou caché des séditieux. Une note, datée du 25 octobre, mentionne que quatre hommes se rendirent. Le 24 mars 1791, le tribunal des successions et tutelles de Ferryland, sous la présidence d’Edward Pellew, de Robert Carter et de Henry Sweetland, trouva 137 hommes, aux noms irlandais, coupables de s’être assemblés d’une façon séditieuse et illégale pendant l’hiver de 1788, et les condamna à des amendes variant de £2 à £20, au rapatriement ou au fouet. La liste comprend un certain Thomas Kervan, condamné à une amende de £7, à 39 coups de fouet et au rapatriement. La présence de tous ces condamnés devant le tribunal demeure incertaine car le document porte la note suivante : « la sentence sera exécutée advenant leur retour » ; en outre, devant plusieurs noms, apparaissent les mots : « en fuite ». Le 23 juin 1791, on convoqua une assemblée à Ferryland, pour l’approbation des plans de la prison et la nomination d’un geôlier.

La preuve documentaire précitée reflète les tensions dont s’accompagna à Terre-Neuve la période de transition marquant le passage des pêches saisonnières, qui faisaient appel à des employés non résidants, à un type d’entreprises permanentes, établies sur les côtes, et qui requéraient des immigrants, de même qu’elle rappelle la bataille qu’y livra une population permanente de plus en plus nombreuse pour l’obtention d’un statut colonial. À la fin du xviiie siècle, les pêcheries traditionnelles organisées à partir du sudouest de l’Angleterre, menées grâce à des milliers d’apprentis pêcheurs envoyés à Terre-Neuve pour deux étés et un hiver, étaient en pleine décadence. L’immigration, irlandaise surtout, remplaçait de plus en plus la vieille habitude des migrations saisonnières d’une main-d’œuvre excédentaire [V. John Slade], et, pendant l’hiver, l’oisiveté, le froid et la faim étaient souvent la cause de troubles. Des archives officielles contemporaines se dégage partout l’anxiété ressentie par les autorités ; les administrateurs navals et une autorité civile embryonnaire, qui dirigèrent l’île pendant une période presque continuellement marquée de guerres étrangères, réagissaient sévèrement à ce qu’ils percevaient comme une menace au bon ordre, et cette réaction apparaît dans la réponse rapide que l’on donna aux événements de Ferryland, en 1788–1791, même si l’on doit noter que les amendes, le rapatriement et le fouet étaient, à l’époque, des sentences bénignes.

Quant à la légende toujours bien vivante de Peter Kerrivan et des Masterless Men, elle est intéressante en ce qu’elle est un reflet durable de la version populaire de l’histoire terre-neuvienne au xviiie siècle, qui donne généralement le mauvais rôle aux tyranniques marchands du sud-ouest de l’Angleterre, aux amiraux de la flotte de pêche et aux gouverneurs navals britanniques dans la lutte populaire pour l’obtention d’institutions et d’un gouvernement représentatifs, qui furent heureusement mis en place dans les premières décennies du xixe siècle.

G. M. Story

Harold Horwood a présenté la tradition orale dans « The Masterless Men of the Butter Pot barrens », Newfoundland Quarterly (St John’s), LXV (1966–967), no 2 : 4s., et dans Newfoundland (Toronto, 1969), 113–121 ; Farley Mowat a fait de même dans The boat who wouldn’t foat ([Toronto, 1969]), 32–34. Horwood et Mowat avaient recueilli le conte d’un marchand de poisson connu de Ferryland, Howard Morry, dont la famille était établie depuis longtemps sur la côte sud de Terre-Neuve. Morry tenait cette tradition de sa grand-mère. Au point de vue des sources imprimées, Charles Pedley* dans The history of Newfoundland from the earliest times to the year 1860 (Londres, 1863) et Daniel Woodley Prowse* dans History of Nfd. font brièvement mention d’une « grave émeute survenue à Ferryland » en 1788 mais sans plus de précisions. Cela est surprenant à tout le moins chez Prowse qui avait le goût du pittoresque et connaissait à fond la côte sud. La pétition des magistrats de Ferryland, la correspondance concernant cette pétition, ainsi que le procès-verbal de l’assemblée convoquée pour approuver les plans de la prison de Ferryland sont conservés aux PANL, GN2/1, 12 (documents concernant les troubles survenus à Ferryland). Le texte de la Ferryland Surrogate Court se trouve également aux PANL, GN/5/1/C/1, 24 mars 1791. Le géographe historien, John Mannion, et l’historien des pêcheries du sud-ouest de l’Angleterre à Terre-Neuve, Keith Matthews, ont rédigé des ouvrages, non publiés, étudiant le contexte général de la période à laquelle la légende de Kerrivan se rapporte. L’anthropologue T. F. Nemec est celui qui a traité de la façon la plus claire la collectivité irlandaise de la côte sud dans « The Irish emigration to Newfoundland », Newfoundland Quarterly, LXIX (1972–1973), no 1 : 15–24 ; « Trepassey, 1505–1840 A.D. : the emergence of an Anglo-Irish Newfoundland outport », no 4 : 17–28 ; « Trepassey, 1840–1900 : an ethnohistorical reconstruction of Anglo-Irish outport society », LXX (1973–1974), no 1 : 15–24 ; et « The Irish emigration to Newfoundland : a critical review of the secondary sources » (conférence, non publiée, prononcée devant la Nfld. Hist. Soc., St John’s, 1978).  [g. m. s.]

Bibliographie générale

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G. M. Story, « KERRIVAN, PETER », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 2 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/kerrivan_peter_4F.html.

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Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1980
Année de la révision:   1980
Date de consultation:   2 septembre 2014