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LIÉNARD DE BEAUJEU, DANIEL-HYACINTHE-MARIE, officier dans les troupes de la Marine, seigneur, entrepreneur, né le 9 août 1711 à Montréal, fils de Louis Liénard de Beaujeu et de Thérèse-Denise Migeon de Branssat, tué au combat près du fort Duquesne (Pittsburgh, Penn.) le 9 juillet 1755.

Daniel-Hyancinthe-Marie Liénard de Beaujeu passa son enfance à Montréal et, à l’instar de son père, il entra dans l’armée à titre d’aspirant officier quand il était encore adolescent. Il se peut qu’étant jeune garçon, il ait vécu dans l’Ouest car son père résida dans des postes, entre autres, à Michillimakinac. Les documents ne font pas état de ses premières affectations ni de ses promotions. À 25 ans, il épousa, à Québec, Michelle-Élisabeth, fille de François Foucault, le 4 mars 1737. De leurs neuf enfants, seulement deux filles atteignirent l’âge adulte.

En juin 1746, le lieutenant Beaujeu était parmi les officiers à la tête d’une armée de 700 Canadiens dépêchée en Nouvelle-Écosse pour s’y joindre à des troupes qu’on attendait de France afin d’attaquer Louisbourg et Annapolis Royal [V. La Rochefoucauld]. Le journal de 28 000 mots qu’il rédigea sur cette campagne de 10 mois renferme le compte rendu de leur plus fameux exploit. Après une marche de 150 milles, au plus creux de l’hiver, 300 Canadiens et Indiens attaquèrent 500 soldats de la Nouvelle-Angleterre cantonnés à Grand-Pré et les forcèrent à se rendre après une lutte sanglante, le 11 février 1747 (31 janv. 1746/1747) [V. Arthur Noble]. Divisés en plusieurs colonnes, ils avancèrent furtivement au milieu de la nuit. Il écrit dans son journal : « La sentinelle qui nous découvrit cria, qui va là [...] nous vîmes sur le champ la garde se présenter à la porte. Mais comme la nuit était obscure, et que nous nous étions mis ventre à terre, sans faire de bruit, quoy que nous ne fussions qu’a trente pas, l’ennemy traita la chose de fausse allarme, sans doute puisqu’il rentra a l’instant [...] En moins d’un semi quart d’heure nous nous rendîmes maître du corps de garde [...] Nous entendions partout grand feu. Nous voyions de tout costé du monde en mouvement sans pouvoir distinguer si c’étoit de nos gens, ou l’ennemy [...] Nous avions presque tous perdus nos raquettes et la quantité de neige ne nous permettoit pas d’aller facilement [...] Cet avantage eût été pour nous plus flatteur, si nous eussions pu apprendre que nos autres détachements avoient eu un succès aussy favorable. »

Après 20 ans de service et une promotion récente au grade de capitaine, Beaujeu fut nommé commandant du fort Niagara (près de Youngstown, N.Y.) en 1749. Il y arriva le 5 juillet. Le poste de Niagara avait une position des plus stratégiques dans les pays d’en haut et Beaujeu semble s’être efficacement acquitté de ses fonctions quoiqu’il ne prisât pas particulièrement cette nomination. Il connaissait des endroits plus à l’ouest d’un meilleur rapport pour ce qui était de la traite des fourrures. En décembre, il rappela au gouverneur La Jonquière [Taffanel] que le prédécesseur de celui-ci, La Galissonière [Barrin], s’était engagé « en [le] détachant pour Niagara de [le] placer le printemps suivant dans un poste avantageux ». Il se répandit en récriminations : le fort menaçait de crouler dans le lac Ontario, la garnison était composée « d’anciens ivrognes de Montréal », il manquait d’ouvriers compétents et des matériaux nécessaires au plus simple entretien. Le ton se faisait de plus en plus véhément ; il compara son poste à un « parque à vaches ». Malgré tout, il demeurera commandant de Niagara pendant plusieurs années encore.

En plus de diriger les affaires militaires, il devait faire observer les règlements du commerce et s’efforcer d’améliorer la route de portage, mais sa plus grande préoccupation avait trait aux rapports avec les Indiens. Il lui fallait tenter de maintenir la paix dans la région des Grands Lacs et il dut, dans une circonstance, calmer 40 Tsonnontouans bien décidés à marcher sur le sentier de la guerre. Chouaguen (Oswego) était son souci permanent. Beaujeu ne pouvait empêcher les Indiens qui descendaient le portage Niagara d’aller vendre leurs plus belles fourrures à cet avant-poste de New York. Afin de maintenir le commerce français, il aurait fallu, selon lui, détruire Chouaguen ou encore abaisser le prix des tissus et de l’eau-de-vie vendus par les Français au niveau des prix anglais.

Beaujeu succéda à Claude-Pierre Pécaudy* de Contrecœur au poste de commandant du nouveau fort Duquesne en 1755, et ce fut sa dernière affectation importante. Son groupe quitta Lachine pour la région contestée de l’Ohio dès l’ouverture de la navigation, le 20 avril, et arriva au fort Frontenac (Kingston, Ont.) à la fin du mois. On s’embarqua sur deux voiliers qui atteignirent Niagara au cours de la deuxième semaine de mai.

La route de ravitaillement de 500 milles entre Montréal et le fort Duquesne était compliquée et encore au stade expérimental. Pour le parcours, Beaujeu, de concert avec Pierre Landriève, était investi de l’autorité de décider de toutes les dispositions à prendre pour favoriser l’expansion du Canada vers le sud. Partout, on semblait l’attendre impatiemment ; on demandait ses ordres, on sollicitait son approbation, on comptait sur lui pour trouver des solutions aux problèmes. La correspondance échangée entre les postes de l’Ouest mentionnait toujours comme sujet d’intérêt capital le passage récent de Beaujeu ou son arrivée imminente. À Niagara, il décréta d’où proviendraient les renforts extraordinaires dont il pourrait avoir besoin, il s’occupa de la santé de ses hommes, les houspilla pour leur faire amener par les pentes raides autour des chutes de grandes quantités d’approvisionnements, il envoya 13 embarcations à rames au fort de la Presqu’île (aujourd’hui Erié, Penn.) et aussi des hommes pour y conduire des chevaux à travers bois, et il trouvait encore assez de concentration d’esprit pour coucher sur papier les plans qu’il élaborait pour rendre les opérations de portage plus efficaces et améliorer les chaloupes françaises. Le 1er juin, lui-même s’engagea sur le lac Érié avec 16 autres embarcations. Du fort de la Presqu’île, il renvoya des ordres à Niagara pour qu’on expédie en toute hâte 14 douzaines de mousquets et communiqua avec l’Ohio situé plus loin, afin qu’on réunisse toutes les embarcations disponibles vers la tête des eaux. Le 17 juin, du fort de la rivière au Bœuf (Waterford, Penn.) il expédia en avance du blé, des balles et de la poudre à fusil. À Venango (Franklin, Penn.), il ne tint pas compte des hésitations de Michel Maray* de La Chauvinerie et lui donna commission de construire un fort régulier, qu’il ait ou non les matériaux nécessaires, et lui remit en même temps le plan du fort dans ses grandes lignes.

En route, Beaujeu recevait des messages impatients de celui qu’il allait remplacer. À la mi-mai, Contrecœur lui écrivit d’amener ses hommes le plus tôt possible et de laisser Philippe-Thomas Chabert de Joncaire s’occuper des approvisionnements. Trois semaines plus tard, on apprit des détails inquiétants de la bouche d’un déserteur ennemi : 3 000 soldats anglais et américains, sous les ordres d’Edward Braddock, se dirigeaient vers le fort Duquesne, armés d’une bonne dizaine de canons de 18 livres.

L’avance vers le fort marquait pour Beaujeu le sommet de sa carrière. Il avait 44 ans, il était actif et incisif et il se trouvait maintenant au cœur de problèmes dont l’importance était à l’échelle continentale. Il avait gravi rapidement les échelons. À ses yeux, la vallée de l’Ohio représentait cette contrée riche en fourrures qu’il avait toujours rêvé de conquérir. Il détenait des intérêts au Labrador, il avait récemment réuni trois fiefs contigus et était en quête d’un quatrième dont l’acquisition en ferait le seigneur d’un domaine de 250 milles carrés dans la vallée du Richelieu.

Il atteignit la fourche de l’Ohio à la fin de juin. Contrecœur conserva le commandement jusqu’à ce que la crise s’apaise. Le rythme des préparatifs au fort Duquesne s’accélérait à mesure que les autorités du fort analysaient les renseignements qui leur parvenaient touchant l’avance ennemie ; on courtisait les tribus qui pouvaient fournir une main-d’œuvre propre à renforcer les Français et on inventait une stratégie par laquelle l’Ohio servirait à maintenir le lien entre le Canada et la Louisiane. On décida de livrer le premier combat bien en deça du fort. À 8 heures, le matin du 9 juillet, Beaujeu partit avec une escouade afin de prendre en embuscade l’avant-garde anglaise de 1 500 hommes. II avait sous ses ordres 637 Indiens, 146 miliciens canadiens et 108 officiers et soldats des troupes de la Marine. Tout comme à Grand-Pré, on attaquerait avec des forces inférieures en nombre. Les Français auraient été obligés de renoncer à l’artifice que présentait cette attaque, n’eût été la harangue que Beaujeu servit aux Indiens parmi lesquels on comptait des Outaouais et des Loups (Delawares) de la région ainsi que des Hurons et des Abénaquis de la vallée du Saint-Laurent. Il leur demanda d’oublier la frayeur que leur inspiraient le nombre de soldats anglais et leurs canons : « Je suis déterminé à aller au devant des ennemis. Quoi ! laisserez-vous aller votre père seul ? Je suis sûr de les vaincre. »

Vers une heure de l’après-midi, avant que les embuscades ne soient dressées, le détachement de Beaujeu rencontra inopinément les Anglais dans les bois. Contrecœur nota dans son rapport : « L’artillerie ennemie fit Reculer un peu par deux fois notre partie, Mr De Beaujeu fut Tué a la Troisieme de charge [...] dans Le tems que nos français Et sauvages commancoient a balancer cet accident aulieu de Decourager notre monde ne fit que Les Ranimer. » Jean-Daniel Dumas* rallia les Français et les Indiens et mit les Anglais et les Américains en déroute. Cette victoire devait consolider les intérêts français dans l’Ohio pour encore quelques années.

La dépouille de Beaujeu fut ramenée au fort Duquesne où elle fut inhumée le 12 juillet. Il avait connu une carrière faite de succès toujours croissants ; il n’eut à faire face ni à la défaite, ni à l’échec, ni à la vieillesse. La dispersion géographique de ses plus grands combats – en Acadie et dans la vallée de l’Ohio – nous le révèle comme l’instrument ambitieux de l’impérialisme français en Nouvelle-France. Cependant, en 1755, cet empire était à la veille de s’écrouler.

Malcolm MacLeod

ANQ, Greffe de R.-C. Barolet, 3 mars 1737 ; NF, Ins. Cons. sup., IX : 82–83 ; X : 6.— APC, MG 8, F50.— Coll. doc. inédits Canada et Amérique, CF, II.— Inv. de pièces du Labrador (P.-G. Roy).— Archives du Collège Bourget (Rigaud, Québec), Famille Beaujeu, papiers de famille et notes par le père Alphonse Gauthier.— Lettres de Daniel-Hyacinthe Liénard de Beaujeu, commandant au fort Niagara, BRH, XXXVII (1931) : 355–372.— NYCD (O’Callaghan et Fernow), XI, 303s.— Papiers Contrecœur (Grenier), passim.— Le Jeune, Dictionnaire.— P.-G. Roy, Inv. concessions, IV, 263–267.— Monongahéla de Beaujeu, Le héros de la Monongahéla ; esquisse historique (Montréal, 1892), 3s., 10–21.— François Daniel, Histoire des grandes familles françaises du Canada [...] (Montréal, 1867), 255, 261s.— P.-G. Roy, Les petites choses de notre histoire (7 sér., Lévis, Québec, 1919–1944), 3e sér., 239–242.— Stanley, New France.— C.-F. Bouthillier, La bataille du 9 juillet 1755, BRH, XIV (1908) : 222s.

Bibliographie générale

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Malcolm MacLeod, « LIÉNARD DE BEAUJEU, DANIEL-HYACINTHE-MARIE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 3, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 30 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/lienard_de_beaujeu_daniel_hyacinthe_marie_3F.html.

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Auteur de l'article:   Malcolm MacLeod
Titre de l'article:   LIÉNARD DE BEAUJEU, DANIEL-HYACINTHE-MARIE
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 3
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1974
Année de la révision:   1974
Date de consultation:   30 octobre 2014