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MEMBERTOU, baptisé Henri, chef d’une bande micmaque, allié des Français, premier indigène baptisé en Nouvelle-France, mort à Port-Royal (Annapolis Royal, N.-É.) le 18 septembre 1611.

En 1607, déjà, Lescarbot donne à Membertou plus de 100 ans. C’est probablement une exagération. Le vieillard affirmait avoir connu Jacques Cartier à une époque où lui-même était déjà marié et père de famille. Mais Louis, son fils aîné, est censé avoir 60 ans en 1610 ; et cela aussi paraît excessif, puisque tous les enfants de Louis sont alors en bas âge. Les hauts faits attribués à Henri Membertou, lors d’une expédition guerrière, en 1607, conviennent mal à un centenaire. De même, on ne doit pas prendre à la lettre les titres pompeux octroyés par les Français à Membertou. E commandait une petite clientèle de Micmacs qui chassaient et pêchaient dans le bassin de la rivière et du havre de Port-Royal et sur les bords de la baie Sainte-Marie, en Nouvelle-Écosse. Donner un chiffre précis à cette bande serait hasardeux ; celui de 100 âmes paraît une estimation généreuse. Messire Fléché, qui baptisait tous les Indiens passant à Port-Royal, atteignit à peine le nombre de 140 en une année.

Le chef de bande, ou sagamo, assumait la direction et la protection d’un groupe d’individus et de familles circulant sur un même territoire. La composition d’une bande n’était sans doute pas très stable, puisque les ambitieux s’érigeaient volontiers en sagamos. On dédommageait le chef par des présents et un prélèvement sur la chasse et la pêche. Les jeunes gens étaient à son service ; les hommes ‘mariés, émancipés en partie, lui payaient tribut. Le sagamo n’en était guère plus riche, les revenus passant à soutenir sa suite ou à défrayer les alliances avec les voisins. L’honneur, et peu davantage, était son meilleur profit.

A sa qualité de sagamo, Membertou joignait celle d’autmoin (shaman). Contre présents, il vaticinait sur l’issue de la chasse ou de la guerre. Appelé auprès des malades, il soufflait sur eux pour éloigner le démon, dansait, se démenait, présidait à des cérémonies plus étranges encore et se prononçait sur le rétablissement ou la mort prochaine du patient. Le prestige de l’autmoin doublait celui du sagamo et lui donnait une autorité particulière dans les conseils. Habitant une région excentrique et sans intérêt pour les pêcheurs français, Membertou se trouva subitement en vedette, lorsque Du Gua de Monts vint s’installer à Port-Royal, en 1605. Être l’hôte des Européens, à portée immédiate de leurs marchandises, était un avantage fort envié par tous les sagamos. La jalousie de ses congénères a valu au vieux chef le « renom d’estre le plus meschant et traistre qui fut entre ceux de sa nation », d’après Champlain. Mais ce jugement intéressé est compensé par l’estime profonde des Français. « C’a esté, écrit le père Biard, le plus grand, renommé et redouté sauvage qui ayt esté de memoire d’homme : de riche taille, et plus hault et membru que n’est l’ordinaire des autres, barbu comme un françoys, estant ainsy que quasi pas un des autres [sinon les sagamos] n’a du poil au menton ; discret et grave, ressentant bien son homme de commandement », il montra une fidélité indéfectible à ses alliés européens. L’habitation de Port-Royal, abandonnée à sa garde durant trois ans, ne subit aucune dilapidation. Sa touchante amitié envers Jean de Biencourt de Poutrincourt apparut bien dans sa dernière harangue, mais aussi dans toute sa conduite à l’égard du gentilhomme.

De sa valeur militaire, on ne connaît qu’un exemple. Il conduisit en 1607 une expédition à la rivière Chouacouët (Saco), pour venger l’assassinat de Panounias, à la fois son client et son gendre. Après les palabres habituelles avec ses alliés dans une cabane palissadée, élevée près de Port-Royal, le sagamo s’embarqua à la tête de 400 hommes, selon Lescarbot, ou mieux, de 30 ou 40, selon Champlain. Son passage provoqua diverses escarmouches en pays abénaquis, où il avait des alliés ; Membertou lui-même approcha ses ennemis sous couleur d’amitié et de traite, tomba ensuite sur eux par traîtrise. Il raconta avoir tué 20 hommes et en avoir blessé 10 ou 12, mais ne ramena aucun prisonnier ; nul des siens ne perdit la vie. Le récit de cet épisode, écrit par Lescarbot, paraît tenir autant de la fable que de l’histoire.

La principale distinction de ce sagamo souriquois (micmac) reste d’avoir été le premier Indien baptisé solennellement en Nouvelle-France. D’autres, avant lui, avaient reçu le baptême en France, pour revenir à leurs mœurs païennes dès leur retour. En 1610, Poutrincourt, financièrement dépourvu, mais pressé de s’établir en Acadie par l’impatience de Henri IV, conçut le plan d’obtenir de l’argent sous forme d’étrennes pour les néophytes indiens. Débarqué à Port-Royal avec un prêtre, Jessé Fléché, vers le 17 juin, il fit rechercher les Micmacs, dispersés pour la pêche. On n’atteignit que la famille de Membertou, 21 personnes qui furent baptisées avec pompe le 24 juin. Le sagamo reçut le nom du roi Henri ; sa femme fut appelée Marie, comme la reine ; son fils aîné eut le nom du dauphin, Louis XIII. Ces baptêmes sans préparation ne changèrent rien au comportement des néophytes, qui gardèrent leurs usages païens, au scandale des Jesuites.

Henri Membertou, aussi ignorant que les autres, montra cependant des dispositions exceptionnelles. Il renonça entièrement à la profession de shaman et assuma les responsabilités chrétiennes autant qu’il put les connaître. Son fils Actodin étant tombé malade, et tous se préparant à le soumettre aux rites traditionnels de la tribu, Membertou écouta sans impatience les réprimandes du père Biard et suivit ses instructions. Il exhortait les missionnaires à apprendre le micmac, avide d’être catéchisé et de partager ensuite leur apostolat. On admirait sa constance à refuser pour lui-même la polygamie, habituelle aux sagamos. À la fin d’août 1611, Membertou, attaqué de dysenterie, s’en vint à Port-Royal, où le père Massé le reçut dans sa cabane en l’absence du père Biard. Ce dernier, de retour le 8 septembre, partagea avec son compagnon le soin du malade. Mais la femme et la fille du vieillard étant arrivées, il fallut transporter ce dernier hors de l’habitation parce que Charles de Biencourt refusait de l’admettre en un autre quartier. Le 16 septembre, Membertou fit son discours d’adieu, après s’être confessé. Il déclara son désir d’être enterré avec ses ancêtres païens. Le père Biard s’y opposa, tandis que Biencourt, servant d’interprète, appuyait le malade. Le jésuite se retira pour marquer sa désapprobation, mais revint conférer l’extrême-onction au mourant. Le surlendemain, ce dernier avait changé d’avis et il demanda d’être inhumé avec les Français. Il mourut le dimanche, 18 septembre, après les vêpres, et on lui fit, le lundi, des funérailles solennelles.

Lucien Campeau

Champlain, Œuvres (Biggar) ; Œuvres (Laverdière) 234 et passim.— Factum (1614), 15–17.— JR (Thwaites), I-IV : passim.— Lescarbot, Histoire (Grant).

Bibliographie générale

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Lucien Campeau, « MEMBERTOU, baptisé Henri », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 19 déc. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/membertou_1F.html.

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Auteur de l'article:   Lucien Campeau
Titre de l'article:   MEMBERTOU, baptisé Henri
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1966
Année de la révision:   1966
Date de consultation:   19 décembre 2014