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MURRAY, ANNE (Powell), auteure, née le 26 avril 1755 à Wells, comté de Norfolk, Angleterre, fille du docteur John Murray et de Mary Boyles ; le 3 octobre 1775, elle épousa William Dummer Powell*, et ils eurent neuf enfants, dont deux lui survécurent ; décédée le 10 mars 1849 à Toronto.

Le père d’Anne Murray, médecin écossais, s’installa en Angleterre et commença en 1768 à exercer à Norwich. Quand sa sœur Elizabeth vint d’Amérique du Nord lui rendre visite, l’année suivante, il avait peine à faire vivre sa nombreuse famille. Elizabeth Murray avait émigré avec son frère James en 1739 et fait ensuite son chemin à Boston comme boutiquière. Elle venait de perdre son deuxième mari, riche distillateur bostonien, et comme elle était fortunée et sans enfants, elle offrit de prendre en charge les trois aînés de son frère, John, Mary et Anne. On envoya d’abord John et Mary à Boston, puis Anne s’y rendit en 1771 en compagnie de sa tante.

Anne avait fait des études à Fakenham, en Angleterre, puis à Norwich, au pensionnat de Mme Palmer, mais sa tante estimait que cette éducation ne préparait les filles que pour « les côtés frivoles de la vie ». Contrairement à la plupart des femmes de son époque, Elizabeth attachait de l’importance à l’apprentissage des affaires, et c’est pourquoi elle établit ses deux nièces en leur faisant ouvrir un magasin de modes à Boston. Mary tenait le magasin et la comptabilité tandis qu’Anne, d’après sa tante, était « très industrieuse aux travaux d’aiguille ». Mary rentra en Angleterre en 1774 mais Anne, même si elle avait le mal du pays, demeura à Boston et devint gérante de la boutique, ce qui ne convenait pas du tout à son tempérament. Douloureusement consciente de l’infériorité sociale des modistes, elle n’oublia jamais sa « déchéance » et, dans sa vieillesse, elle allait se remémorer encore l’« irréparable humiliation » de ces années.

Malgré son sentiment d’infériorité, Anne Murray évoluait librement dans la société commerçante de Boston, où elle fit la connaissance de William Dummer Powell, fils d’un marchand bien en vue. Les deux jeunes gens avaient déjà décidé en secret de leur avenir quand, en raison de ses activités loyalistes, Powell jugea préférable de quitter les colonies. En 1775, la tante d’Anne approuva à contrecœur leur union, mais ses parents ne voulurent pas y donner leur consentement. Quant à Powell, il n’en parla même pas à son père car, écrivit-il plus tard, « son accord était peu probable ». Ils se marièrent juste avant de s’embarquer pour l’Angleterre ; à Boston, on parla d’enlèvement consenti, et Powell lui-même employa cette expression.

Le jeune couple vécut à Norwich et à Londres pendant que Powell étudiait le droit. En 1779, ce dernier partit pour Québec, en laissant Anne et leurs trois fils à Norwich ; l’année suivante, elle le rejoignit à Montréal, où il avait ouvert un cabinet. Pendant les 18 années qui suivirent, elle déménagea fréquemment, au gré des occupations et des ambitions de son mari : elle vécut à Montréal (1780–1783), à Boston (1783–1784), à North Yarmouth, au Massachusetts (1784–1785), de nouveau à Montréal (1785–1789), à Detroit (1789–1791), en Angleterre (1791–1793), encore à Detroit (1793–1794) puis à Newark, qui devint Niagara-on-the-Lake (1794–1798). Finalement, les Powell s’établirent à York (Toronto), où Anne passera plus d’un demi-siècle.

Au fil de ses déplacements, Mme Powell devint pointilleuse sur le respect des usages et les questions de rang social, et ce en dépit (ou à cause) de son passé de modiste et de son mariage incongru. À titre de capitale du Haut-Canada, York fut dès le début une ville prétentieuse où la hiérarchie sociale était rigide. Quand Mme Powell s’y fixa, elle occupait un rang élevé : son mari était juge. Animée d’un « sens aigu des convenances », selon Thomas Aston Coffin*, et d’une moralité inflexible, elle devint peu à peu l’arbitre du milieu mondain. Ainsi en 1807–1808, elle fit échec au lieutenant-gouverneur lui-même, Francis Gore*, qui tentait de réhabiliter Mme John Small, accusée publiquement d’adultère. En ce temps où le rang social était un puissant facteur de réussite, le pouvoir de Mme Powell était bien réel.

Tout comme la société, le gouvernement était proprement « aristocratique » aux yeux de Mme Powell, et l’opposition politique ne pouvait être que le fait de membres des classes inférieures qui ne savaient pas se tenir. Au début de son séjour dans le Haut-Canada, elle s’était considérée comme une Américaine, mais la guerre de 1812 fit d’elle une ardente Britannique. Elle exécrait tous les adversaires du gouvernement, aussi bien Robert Thorpe, « objet de mépris et de dégoût », que William Lyon Mackenzie*, « véritable monstre ». Robert Baldwin* était selon elle « un être moral mais un radical convaincu » ; le cousin de ce dernier, Robert Baldwin Sullivan*, par contre, était « de basse extraction et [... avait] des habitudes dissolues ». Comme d’autres fervents tories, elle s’en prit, après la rébellion, aux gouverneurs en chef eux-mêmes – « lord Durham [Lambton], ce traître perfide » et « lord Sydenham [Thomson], ce grand homme bien petit », plein de « mesquinerie et [de] tyrannie ». L’« ennemi par excellence » était cependant John Strachan*, à qui elle attribuait tous les malheurs de son mari dans le Haut-Canada.

L’accession de son mari au poste de juge en chef, en 1816, rehaussa le prestige de Mme Powell, mais son autorité sociale ne put résister au scandale créé par sa fille Anne*. Cette dernière avait été une jeune fille très recherchée. Avec l’approbation de sa mère, elle avait été fréquentée par un « jeune et riche marchand-minotier », mais après « une cour longue et assidue » elle l’avait repoussé. Mme Powell elle-même avait congédié un autre prétendant, « cette brute de St. George [Laurent Quetton* St George] », probablement à cause de son libertinage. Après son idylle malheureuse avec John Beverley Robinson*, Anne devint de plus en plus excentrique. Elle ne cessait d’avoir de violentes altercations avec sa mère, souvent au sujet de la charge des deux petites-filles qui vivaient avec elles. Finalement, en 1820, convaincue que sa fille était folle, Mme Powell voulut la placer loin de la maison ; « mais, dit-elle, j’ai toutes les raisons de croire qu[’Anne] ne se séparera pas paisiblement de la famille, et l’idée de l’y contraindre me dégoûte ». En 1822, Anne s’enfuit du foyer parental pour se lancer à la poursuite de Robinson et de sa femme ; elle mourut dans un naufrage au large de l’Irlande. Cette tragédie, avec les rumeurs et les allusions malveillantes qu’elle suscita, jeta le discrédit sur la famille, et Mme Powell se retira de la société.

En 1825, Powell ayant été évincé de ses fonctions judiciaires et administratives pour des raisons politiques, le couple voulut quitter les colonies. Mme Powell rejoignit son mari en Angleterre en 1826, convaincue qu’elle ne reviendrait pas. Déjà en conflit avec certains membres de sa famille au sujet d’un legs de sa tante Elizabeth, elle envoya dans le Haut-Canada une lettre indiscrète qui lui aliéna pour de bon la plupart des parents qu’elle comptait en Angleterre. En 1829, irrités par les « explosions de malveillance » de ceux-ci, les Powell revinrent à York, où ils menèrent une existence tranquille. Powell, de moins en moins lucide, mourut en 1834. Mme Powell conserva sa maison et y resta avec sa fille célibataire, Elizabeth. Sourde et percluse de rhumatismes, elle ne sortait guère, mais plusieurs membres de sa famille faisaient de longs séjours chez elle. Elle s’occupait encore d’œuvres de bienfaisance et veillait au bien-être de ses descendants, même si elle était de plus en plus coupée de leur univers.

Dans sa vieillesse, Mme Powell vit l’une de ses proches frappée d’une « infamie, [d’une] disgrâce ineffaçable » : reconnue coupable d’adultère, sa petite-fille Elizabeth Van Rensselaer Powell, qui avait épousé John Stuart, fut la première personne contre qui un divorce fut prononcé dans le Haut-Canada. Accomplissant les préliminaires indispensables à la soumission de son cas au Parlement, Stuart poursuivit l’amant de sa femme, le lieutenant John Grogan, et obtint en novembre 1839 plus de £600 en dommages-intérêts et frais de justice, ce qui obligea Grogan à vendre sa commission. Le Parlement haut-canadien adopta en février 1840 le projet de loi sur le divorce, peu avant que Mme Stuart ne donne naissance à « une autre victime de sa dépravation », mais on le mit de côté en attendant la sanction royale. Dès que le divorce fut prononcé, en juin 1841, les amants se marièrent et quittèrent la province, pour y revenir cependant l’année suivante. Mme Powell sympathisait sans réserve avec le mari et les enfants délaissés ; jamais elle ne pardonna à sa petite-fille « perverse », et ce fut avec fureur qu’elle vit les Grogan tenter de réintégrer la bonne société de Kingston.

Tout au long de sa vie, Anne Murray Powell fut une infatigable épistolière. Il subsiste plus de 700 lettres de sa main. Les plus anciennes sont adressées à des amis des environs de Boston, mais ses principaux correspondants furent son frère George, de New York, et son mari, qui faisait souvent des tournées à titre de juge ou des voyages en Angleterre. Elle notait avec franchise tous les détails qui concernaient sa vie, sa famille, son milieu. Jamais tiède dans ses opinions ni dans sa manière de les exprimer, elle décrivait par exemple les géraniums de sept pieds qui flanquaient le piano dans son salon, ou encore racontait l’accouchement tout à fait inattendu d’une servante célibataire dans le lit de ses maîtres, évoquait l’effervescence provoquée par l’invasion ennemie en 1813 ou la rébellion armée en 1837 et dénonçait le « régime d’injustice et de vol » mis en place par le Clergy Reserves Bill de 1839. Figure dominante des débuts de Toronto, Mme Powell est reconnue aussi comme une grande chroniqueuse de l’élite haut-canadienne.

Edith G. Firth

Une partie de la volumineuse correspondance d’Anne Powell a été publiée sous le titre de « Letters of Mrs. Wm. Dummer Powell, 1807–1821 », Janet Carnochan, édit., Niagara Hist. Soc., [Pub.], no 14 ([1906]) : 1–40.

AO, MS 537 ; MS 787 ; MU 843.— APC, MG 23, HI, 4 ; 8.— Arch. privées, K. M. J. McKenna (Kingston, Ontario), dossiers de recherche et manuscrit d’une thèse de ph.d. en préparation à la Queen’s Univ. de Kingston.— Library of Congress, ms Division (Washington), Christian Barnes, letters.— Mass. Hist. Soc. (Boston), Paul Revere papers ; J. M. Robbins papers.— MTRL, S. P. Jarvis papers ; W. D. Powell papers.— James Murray, Letters of James Murray, loyalist, Nina Moore Tiffany, édit., assistée de S. I. Lesley (Boston, 1901).— Town of York, 1793–1815 (Firth) ; 1815–1834 (Firth).— York, Upper Canada : minutes of town meetings and lists of inhabitants, 1797–1823, Christine Mosser, édit. (Toronto, 1984).— N. F. Cott, The bonds of womanhood : « woman’s sphere » in New England, 1780–1835 (New Haven, Conn., 1977).— K. M. J. McKenna, « Anne Powell and the early York elite », « None was ever better [...] » : the loyalist settlement of Ontario ; proceedings of the annual meeting of the Ontario Historical Society, Cornwall, June 1984, S. F. Wise et al., édit. (Cornwall, Ontario, 1984), 3143 ; « Options for élite women in early Upper Canada : the case of the Powell family » (copie dactylographiée d’une conférence présentée à la réunion annuelle de la SHC, à Winnipeg, en 1986).— M. B. Norton, « A cherished spirit of independence : the life of an eighteenth-century Boston businesswoman », C. R. Berkin et M. B. Norton, Women of America : a history (Boston, 1979), 4867.— W. R. Riddell, The life of William Dummer Powell, first judge at Detroit and fifth chief justice of Upper Canada (Lansing, Mich., 1924).— R. J. Burns, « God’s chosen people : the origins of Toronto society, 17931818 », CHA Hist. papers, 1973 : 213228.— W. R. Riddell, « The first Upper Canada divorce », Bench and Bar (Montréal), 2 (1932), no 3 : 8, 10.

Bibliographie générale

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Edith G. Firth, « MURRAY, ANNE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 24 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/murray_anne_7F.html.

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Auteur de l'article:   Edith G. Firth
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Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1988
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Date de consultation:   24 avril 2014