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THOMPSON, GRACE SARAH HALL (Fletcher), femme d’affaires et réformatrice sociale, née vers 1850, probablement dans le canton de Brock, Haut-Canada, aînée des 14 enfants de Joseph Thompson, cultivateur, et d’une prénommée Elizabeth, immigrante écossaise dont le nom de famille peut avoir été Hall ; elle épousa Joseph Fletcher, et ils eurent deux fils et deux filles qui atteignirent l’âge adulte ; décédée le 3 août 1907 à Saskatoon, Saskatchewan.

En 1879, Grace Sarah Hall Thompson et Joseph Fletcher étaient mariés et vivaient à Alliston, en Ontario. Au printemps de 1884, Joseph se rendit dans les Territoires du Nord-Ouest pour occuper une concession statutaire sur les terres récemment octroyées par le gouvernement à la Temperance Colonization Society de Toronto. Grace et leurs trois enfants le rejoignirent l’année suivante. Lorsqu’ils arrivèrent à Saskatoon, l’agglomération principale, il trouvèrent une population d’une centaine de personnes aux prises avec des conditions difficiles. Sans expérience dans la culture à sec, les colons connurent beaucoup d’échecs, et jusqu’à ce qu’on construise une voie ferrée, en 1890, leurs maigres récoltes ne pouvaient être écoulées à l’extérieur. Les Fletcher étaient si démunis qu’à l’automne de 1885, après avoir acheté leurs provisions pour l’hiver, ils ne purent donner 20 $ contre le chèque d’un ami.

Grace Fletcher devint marchande générale soit en 1887, l’année de la naissance de sa fille la plus jeune, Nina, soit en 1888. Il semble que son magasin se trouvait dans la maison ou qu’il y était adjacent, de sorte qu’elle pouvait aussi s’occuper de sa jeune famille. Jusqu’en 1890, les marchandises au détail parvenaient de Moose Jaw par la longue piste boueuse ou on se les procurait dans la région de Prince Albert. Grace quittait le village pour aller acheter des marchandises et, puisque Joseph « ne faisait rien » (comme le beau-frère de Grace l’affirmait) durant les six mois de l’année où il était en ville, elle devait probablement confier ses enfants à quelqu’un quand elle était absente. Elle donna aussi naissance à un fils, qui mourut en bas âge.

Entrepreneure ambitieuse, Grace Fletcher était une femme hors du commun dans le petit village. Durant trois ans après l’arrivée du chemin de fer, elle et d’autres marchands achetèrent les os de bison qui jonchaient les prairies et les expédièrent à l’extérieur pour qu’ils soient transformés en engrais. Les rares registres de ses entreprises commerciales montrent qu’elle amassa assez d’argent comme marchande, vendeuse d’os et propriétaire d’une écurie de louage pour pouvoir se lancer dans l’achat de propriétés. L’économie de Saskatoon progressa, et en 1905, la population avait atteint 3 011 âmes. Trois chemins de fer amenaient un flot incessant de colons qui demandaient des concessions statutaires. Ils achetaient l’équipement, les fournitures et le bétail avant de gagner la concession qui leur était accordée, et revenaient souvent pour acheter davantage. En 1906–1907, Grace Fletcher était une femme riche, propriétaire de biens d’une valeur approximative de 70 000 $.

En 1886, à la première réunion du conseil officiel de la congrégation méthodiste de Saskatoon, Grace Fletcher avait été nommée maîtresse à l’école du dimanche. Elle fut « très active » dans la congrégation toute sa vie et légua 10 100 $ à ses coreligionnaires de Floral et de Saskatoon. Contrariée de la domination masculine qui s’exerçait dans son Église, elle stipula toutefois que l’argent devait « être bien placé, [que] l’Église [pourrait] employer l’intérêt chaque année après que les femmes auraient obtenu le plein droit de vote à tous les niveaux de la structure administrative ». Elle laissa aussi 1 000 $ à la section de Saskatoon de la Woman’s Missionary Society. En 1910, l’église Grace (église unie Grace Westminster) fut nommée en son honneur.

Le travail de Grace Fletcher pour son Église était étroitement lié à son engagement pour la tempérance. À la fin des années 1880, époque où le village était encore petit et isolé, les promoteurs de la tempérance étaient capables de contenir la consommation d’alcool, mais quand la construction ferroviaire commença, la tâche fut de plus en plus difficile. En 1890, un tenancier d’hôtel fut accusé de vente illégale d’alcool après que Grace Fletcher, qui vivait non loin, eut vu son mari et d’autres hommes sortir de l’établissement. Elle les fit assermenter comme témoins et produisit en preuve la bouteille qu’elle avait confisquée à Joseph. Il prétendit qu’il l’avait achetée auparavant pour en faire du liniment pour les chevaux, excuse qui ne fut pas retenue par le tribunal.

Il semble que Joseph était alcoolique et qu’il ne faisait pas grand-chose. Comme beaucoup de femmes qui connaissaient les tragédies causées par l’ivrognerie, Grace se joignit à l’Union chrétienne de tempérance des femmes, et elle léguerait à la division de Saskatoon la somme de 2 500 $ qui devait servir « à payer un bon orateur pour visiter [les] unions et faire des conférences ou parler de la tempérance, et travailler en vue du plein droit de vote des femmes aux élections locales et [à celles] du Dominion ». À l’instar des sociétés missionnaires féminines, l’Union chrétienne des femmes pour la tempérance compta beaucoup dans l’essor du mouvement d’émancipation féminine. En Saskatchewan, Grace Fletcher devança les féministes qui allaient faire campagne avec succès après 1910 pour le droit de vote et obtenir de nombreuses améliorations aux lois concernant les femmes et les enfants.

Au début de 1905, en compagnie de plusieurs femmes de Saskatoon, Grace Fletcher présenta une pétition au conseil municipal pour qu’il presse l’Assemblée territoriale d’accorder le droit de vote aux femmes propriétaires. Elle implora tous « les hommes de cœur libéraux » d’aider à « donner [aux femmes] le droit de vote et de voir comment [elles] feraient diligence et seraient une force dans le pays et ne formeraient pas seulement [leurs] fils à voter pour le bien, mais seraient de meilleures compagnes pour [leurs] maris ». Elle croyait que le fait d’accorder le droit de vote aux femmes serait faire preuve de « fair-play britannique » et aurait pour conséquence d’amener de « meilleurs hommes au pouvoir et un gouvernement plus propre et plus pur ».

La question du droit des femmes mariées à la propriété avait de toute évidence beaucoup d’importance pour Grace Fletcher. Une femme n’avait aucun titre légal à une part de la concession statutaire, que son mari pouvait dilapider à son gré. Elle écrivit au Saskatoon Phenix à ce sujet : « Qu’on y pense, exhortait-elle les lecteurs, l’épouse-mère peut être laissée démunie. Notre Assemblée passe des jours à légiférer sur les poules des prairies ; on cherche en vain un mot qui protège l’épouse-mère. »

Grace Fletcher ne manifestait cependant pas le même sens du fair-play sur la question des écoles séparées. Les projets de loi d’autonomie, présentés à la Chambre des communes en février 1905 par le premier ministre libéral sir Wilfrid Laurier*, devaient créer les nouvelles provinces de la Saskatchewan et de l’Alberta, et faisaient l’objet de chauds débats, tant aux Communes que dans la population. Grace Fletcher était conservatrice et remplie de préjugés envers les catholiques, les « sang-mêlé », et les Canadiens qui n’étaient pas d’ascendance britannique. Elle s’opposa à la tentative de Laurier d’inscrire le droit aux écoles séparées dans les projets de loi.

Ses enfants devenus adultes, Grace Fletcher prit des vacances en Ontario en décembre 1906. Elle tomba malade pendant son séjour là-bas et sa santé continua à décliner après son retour. Elle ajouta deux codicilles à son testament sur son lit de mort et mourut en août 1907. Son mari décéda deux mois plus tard. Les registres d’homologation montrent non seulement ce qui comptait pour Grace Fletcher, mais également la scission qui s’était opérée dans la famille en raison de l’alcool. Elle ne légua pas d’argent à Joseph, mais lui laissa la jouissance d’une grande maison aussi longtemps que sa sœur Allie et sa fille Nina y tiendraient maison. Son fils, William Kirkland, qui s’était rangé du côté de son père, ne reçut presque rien. La plus grande partie de sa succession alla à ses trois autres enfants et à Allie. Nina, qui était célibataire, ne devait entrer en possession de sa part qu’à la condition qu’elle n’épouse pas « un ivrogne ».

Georgina M. Taylor

On trouve de la documentation additionnelle sur Grace Sarah Hall Thompson (Fletcher) dans un document non publié de l’auteure, « Businesswoman Grace Fletcher, temperance, women’s rights, and « British Fair Play » in Saskatoon, 1885 to 1907 » (Univ. of Sask., Saskatoon, en préparation) ; un texte dactylographié (1992) de ce document est conservé au DBC, dans le dossier G. S. H. Thompson (Fletcher).

Saskatchewan, Surrogate Court (Saskatoon), Probate files, G. [S.] H. [Thompson] Fletcher ; Joseph Fletcher.— Saskatchewan Arch. Board (Saskatoon), Homestead files, 31735, 31737, 169112, 200085, 734686 ; S-A359 (Trounce family papers).— Saskatoon Public Library, Local Hist. Room, Pamphlet files, Churches, Grace 2, LH 7459 (« The history of Grace United Church, Saskatoon, Saskatchewan – Women’s Missionary Society, for the years 1900 to 1961 ») ; Saskatoon hist. 6, LH 8760 (Eric Knowles, « Early days in Saskatoon »).— Univ. of Sask. Library (Saskatoon), Morton ms Coll., mss C555/2/4.1 a-c (Saskatoon Hist. Assoc., minutes), 8, 22 févr., 5 avril, 3, 17 mai 1922.— Saskatoon Phenix, 31 mars, 19 mai, 14 juill. 1905 ; publié par la suite sous le titre Daily Phœnix, 3 août 1907 ; et sous le titre Saskatoon Star-Phœnix, 29 juill. 1954.— Annuaires, district de Saskatchewan, 1888 ; Manitoba et les prov. de l’Ouest, 1905–1907 ; Manitoba et Territoires du Nord-Ouest, 1900, 1904 ; Saskatoon, 1908–1910.— Jacqueline Bliss, « Seamless lives : pioneer women of Saskatoon, 1883–1903 », Sask. Hist., 43 (1991) : 82–100.— Grace United Church, Golden jubilee, 1886–1936 (Saskatoon, 1936).— Mary [Pinder] Hiemstra, Gully farm (Toronto, 1955 ; réimpr., 1966).— Don Kerr et Stan Hanson, Saskatoon : the first half-century (Edmonton, 1982).

Bibliographie générale

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Georgina M. Taylor, « THOMPSON, GRACE SARAH HALL », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 19 déc. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/thompson_grace_sarah_hall_13F.html.

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Auteur de l'article:   Georgina M. Taylor
Titre de l'article:   THOMPSON, GRACE SARAH HALL
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1994
Année de la révision:   1994
Date de consultation:   19 décembre 2014