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CARMAN, ALBERT, ministre méthodiste, éducateur et administrateur, né le 27 juin 1833 à Matilda (Iroquois, Ontario), fils de Philip Carman et d’Emeline (Emmeline) Shaver ; le 19 juillet 1860, il épousa Mary Jane Sisk, et ils eurent trois fils et une fille ; décédé le 3 novembre 1917 à Toronto.

Albert Carman était Haut-Canadien jusqu’au bout des ongles. Son père, tanneur et fermier autodidacte, était le petit-fils d’un officier du King’s Royal Regiment of New York. Sa mère était aussi la petite-fille d’un « Royal Yorker ». Les Carman et les Shaver faisaient partie des familles loyalistes établies en 1784 dans le canton de Matilda, sur des concessions de la couronne. Les Carman avaient été parmi les premiers dans la colonie à se convertir au méthodisme. Carman ne se dissocia jamais de ses antécédents ruraux et loyalistes, non plus que de la foi méthodiste de sa famille. Il fréquenta la première école élémentaire du canton et la grammar school de Matilda. En 1851, il entra au Victoria College à Cobourg.

Au collège, l’atmosphère était fortement imprégnée d’évangélisme. Pendant l’hiver de 1854, au plus fort d’une intense période de prédication et d’introspection, Carman se convertit. Il s’empressa d’écrire à son père pour lui dire ce que « le bon Dieu » avait fait et lui demander conseil. Membre de l’Église méthodiste épiscopale en Canada, créée en 1834 par les opposants à la fusion de la Conférence méthodiste épiscopale du Haut-Canada avec les wesleyens britanniques, Philip Carman encouragea son fils à adhérer à cette Église, ce qu’Albert fit. Au début, il douta d’avoir été touché profondément par la grâce, mais il acquit bientôt la conviction que Dieu l’aiderait à vaincre toutes les tentations. Avec un mélange d’assurance et d’humilité, il exécuta en 1858, « à genoux », un pacte écrit où il promettait à Dieu de donner un dixième de son revenu net à des œuvres de charité (par la suite, il modifia son pacte pour y indiquer que ce pourcentage serait prélevé de son revenu brut) et, dans un geste symbolique, de remplacer sa montre en or par une montre moins chère.

Carman reçut son diplôme du Victoria College en 1855 et devint directeur de son ancienne grammar school à Matilda. Candidat au ministère méthodiste épiscopal, il fut nommé, en 1857, professeur au Belleville Seminary, nouvelle école préparatoire pour jeunes méthodistes épiscopaux. Cette école, qui accueillait aussi bien des hommes (surtout des candidats au sacerdoce) que des femmes, offrait un cours de trois ans en humanités, mathématiques, sciences et philosophie. Un an plus tard, Carman succéda à Joshua H. Johnson à la direction de l’école. En 1866, quand cet établissement devint l’Albert College, Carman assuma la fonction de directeur, qu’il conserva jusqu’en 1875. Il était devenu ministre à part entière en 1864 sans jamais avoir été affecté à une circonscription ecclésiastique.

Dès ses débuts, le Belleville Seminary connut des difficultés. Bon nombre de méthodistes épiscopaux se méfiaient de la connaissance et des ministres instruits. En outre, la question de savoir si l’école devait demander des subventions provinciales ou plutôt, comme le voulait la règle de l’Église, vivre de contributions volontaires, divisait les fidèles. L’école prospéra modestement sous la solide direction de Carman, qui pouvait compter sur l’appui de son évêque, James Richardson*, et du surintendant de l’Éducation du Haut-Canada, Egerton Ryerson*. Elle survécut en grande partie grâce aux talents administratifs et pédagogiques de Carman et à l’efficacité avec laquelle il défendait les intérêts de l’établissement. Elle bénéficia de sa personnalité et de ses convictions, faites d’un puissant mélange de spiritualité évangélique, d’ambition, de confiance en soi, de patriotisme et de rigidité intellectuelle et morale. Carman administrait avec prudence les maigres ressources de l’établissement et s’efforçait de renforcer la position de celui-ci au sein de l’Église. Au collège, le savoir profane et la connaissance de Dieu se transmettaient dans un contexte évangélique moralement conformiste et intellectuellement conservateur.

En tant que directeur, Carman était souvent découragé, mais il ne douta jamais que le séminaire était essentiel pour former la jeunesse méthodiste épiscopale et donner à l’Église des dirigeants bien préparés. Sans doute par suite de ses pressions, le séminaire s’affilia à la University of Toronto en 1861 et, en 1866, sous le nom d’Albert College, il obtint une charte qui l’autorisait à décerner des licences ès arts. Bien que les femmes n’aient pas été admises aux programmes donnant droit à une licence, elles pouvaient suivre un cours aboutissant à un diplôme. En 1868, on ouvrit pour elles l’Alexandra College ; de plus, elles furent autorisées à suivre les cours du premier cycle. En 1870, Carman prépara la fondation d’une faculté de théologie et organisa aussi des facultés d’arts, de génie, de droit et de musique.

Le travail de Carman au collège avait de fortes répercussions sur la vie de ses coreligionnaires, tout comme ses sermons et écrits évangéliques. De 1868 à 1874, il défendit la position de l’Église méthodiste épiscopale dans les négociations visant la fusion des Églises méthodistes. Cependant, son Église n’entra pas dans l’union parce qu’elle tenait à l’existence d’un épiscopat et s’opposait à ce que les laïques soient représentés dans les organismes directeurs. En 1874, Carman fut élu collaborateur et futur successeur de James Richardson. Ordonné évêque de Napanee le 4 septembre, il fut seul dirigeant après la mort de Richardson en mars 1875.

L’Église méthodiste épiscopale en Canada était formée de trois conférences en Ontario. Elle constituait, en nombre, la deuxième confession méthodiste de cette province. Ses membres étaient majoritairement des ruraux et vivaient surtout dans les vieux cantons situés le long du Saint-Laurent, sur les bords de la baie de Quinte et dans la péninsule de Niagara. Ils étaient de fervents évangéliques et s’enorgueillissaient de leur fidélité à l’organisation épiscopale héritée de l’Église des États-Unis et au principe de la séparation de l’Église et de l’État. Bon nombre d’entre eux espéraient rétablir un lien institutionnel avec l’Église américaine. Établie en 1874, l’Église méthodiste du Canada, plus nombreuse, suscitait beaucoup d’hostilité dans les rangs des méthodistes épiscopaux. Carman s’employa à réparer le désordre administratif de son Église en affirmant énergiquement son autorité, en créant des organismes centraux pour s’occuper de questions telles les missions et en présidant adroitement les conférences. Ses vigoureux discours, publiés à Hamilton, en Ontario, dans un périodique de l’Église, le Canada Christian Advocate, de même que ses visites aux congrégations encourageaient ses coreligionnaires à croire que le méthodisme épiscopal avait un rôle important à jouer dans la vie religieuse de la province.

Carman savait que son Église était essentiellement une organisation régionale à base rurale et que, pour survivre et devenir une force au sein de la société canadienne, elle devait former des assemblées de fidèles dans les villes et recruter des membres ailleurs, surtout au Manitoba et dans le Nord-Ouest. L’Église créa en 1874 un fonds d’expansion pour financer ses œuvres dans le centre du pays, mais très peu d’argent fut amassé. Elle bâtit des temples, à Kingston par exemple, mais non à Toronto ni à Montréal, et sa présence s’accrut à peine dans les zones urbaines de l’Ontario et du Québec. De même, elle envoya des missionnaires au Manitoba en 1876 et fonda des missions dans sept centres, mais en 1883, le nombre de membres ne dépassait pas 350. L’échec de cet effort s’expliquait par la grande mobilité d’une population où les épiscopaux étaient minoritaires, par la forte concurrence des autres Églises et par le coût élevé du maintien de missions dans un contexte socio-économique instable.

Dès 1881, Carman sentait que ses coreligionnaires avaient perdu leur optimisme et leur dynamisme. Certains ministres cherchaient refuge dans l’Église des États-Unis. Une grande partie du clergé et des laïques, la majorité peut-être, étaient plus disposés qu’auparavant à envisager une fusion avec l’Église méthodiste du Canada et avec deux confessions plus petites, l’Église Bible Christian et celle des méthodistes primitifs. La conférence méthodiste œcuménique, en 1881, mit en évidence les liens spirituels qui unissaient les diverses confessions méthodistes. Au cours de cet hiver-là, des représentants des deux principales Églises tinrent des réunions officieuses à Morrisburg. Carman estimait que, en tant qu’évêque, il avait pour tâche de mettre au point une stratégie qui permettrait de réaliser la fusion à des conditions acceptables pour la majorité des fidèles de son Église ou qui, en cas d’échec des négociations, permettrait à son Église de conserver son autonomie sans perdre sa crédibilité. La Conférence générale de l’Église méthodiste épiscopale avait accepté la représentation laïque en 1878 ; le principal point litigieux était donc l’épiscopat. Par bonheur, de puissants personnages de l’Église méthodiste du Canada étaient insatisfaits du mode de gouvernement de leur Église et souhaitaient confier un pouvoir exécutif à un surintendant général. En pratique, donc, le principal souci de Carman était de concilier cette idée avec l’idée d’épiscopat défendue par son clergé.

En 1882, l’Église méthodiste du Canada accepta le principe d’une forte surintendance générale. Cette décision permit à Carman de commencer à établir une équivalence entre épiscopat et surintendance générale. Par suite de ses représentations énergiques, la nomination de deux surintendants généraux fut inscrite dans la Basis of Union, document adopté en décembre 1882 par les représentants des diverses Églises. En plus, même si ces surintendants devaient être élus, il était entendu que Carman serait l’un des deux premiers choisis. Quand la Conférence générale de l’Église méthodiste épiscopale se réunit en session spéciale à Napanee en janvier 1883, Carman affirma : « s’il y a une union, elle doit [...] se faire sous l’égide des Écritures, de la conviction par l’intelligence et du jugement impartial d’hommes bons [...] Tout en répudiant la racaille d’un côté et, de l’autre, le dogme contraire aux Écritures [la succession apostolique], nous tenons fermement à une succession ministérielle dans l’Église de Dieu. » Étant donné que, au sein de l’Église méthodiste épiscopale, c’était les ministres, ou membres admis au presbytérat, qui donnaient à l’évêque ses pouvoirs d’ordination et de supervision, le consistoire, ou la Conférence générale, était habilité à abolir ou à modifier l’épiscopat. Carman précisa que la surintendance générale serait un épiscopat inspiré des Écritures, adapté aux besoins d’un clergé itinérant, capable de symboliser et de maintenir l’unité de l’Église, et capable aussi de résister à la centralisation ou au fractionnement. Il conclut ainsi : « Nos grands principes de doctrine, de gouvernement et d’action peuvent s’harmoniser en une seule Église – sinon, nos principes sont erronés, ou bien il n’a jamais été dans l’intention de Dieu que nous nous unissions. »

Ployant sous la dette que l’Église avait contractée à cause de son expansion, de ses missions et de ses établissements d’enseignement, et préoccupée par des besoins qu’elle n’arrivait pas encore à remplir, la Conférence générale réagit avec enthousiasme lorsque Carman l’exhorta à repartir à neuf. Elle approuva la Basis of Union et la soumit aux conférences annuelles et aux assemblées trimestrielles. Carman nota « une sensibilité remarquable [à l’idée de fusion] dans l’esprit d’un grand nombre » au cours des mois précédant l’assemblée qui, en septembre 1883, réunit les délégués des Églises participant à la fusion. Cette Conférence générale provisoire élut, aux postes de surintendants généraux de la nouvelle Église, Carman et Samuel Dwight Rice*, le président de la Conférence générale de l’Église méthodiste du Canada. Après son décès, en décembre 1884, Rice fut remplacé par John Æthuruld Williams*, qui mourut à son tour en décembre 1889. Par la suite, Carman gouverna seul, ce qui lui convenait probablement, même si la tâche était lourde. En 1910, la Conférence générale élut Samuel Dwight Chown* surintendant général afin qu’il partage le pouvoir avec Carman. Malgré son âge, celui-ci n’avait pas perdu sa combativité. Les deux hommes collaborèrent tant bien que mal jusqu’à ce que Carman prenne sa retraite en 1914. Ainsi, Carman orienta l’évolution de la communauté méthodiste du Canada durant trois décennies déterminantes – dans la mesure où sa fonction de surintendant général le lui permit.

Inaugurée officiellement le 1er juin 1884, l’Église méthodiste du Canada était la confession protestante la plus nombreuse au pays. Son aire d’activité s’étendait de Terre-Neuve au Japon. Ses membres avaient la conviction que « le monde pour le Christ » [devait] être [leur] devise et le conquérir pour Lui, [leur] objectif ». Ils croyaient aussi que la promulgation continuelle du message évangélique situé au cœur de la tradition méthodiste était « le remède de Dieu aux infortunes et aux besoins des hommes ». Toutefois, le contenu de ce message et le contexte changèrent beaucoup au fil des années où Carman exerça son autorité. D’une part, la société canadienne s’urbanisait, s’industrialisait et se diversifiait de plus en plus du point de vue ethnique, culturel et religieux. D’autre part, la recherche historique et scientifique remettait en cause les fondements de la foi et de la doctrine chrétiennes. En conséquence, la prédication et la pratique méthodistes connurent une adaptation subtile, processus dans lequel Carman joua un rôle influent mais prudent.

Dans l’Église, le pouvoir législatif appartenait à la Conférence générale, qui se réunissait tous les quatre ans. Les fonctions administratives et disciplinaires ressortissaient à des Conférences régionales, qui tenaient des réunions annuelles. Les laïques et les ministres étaient représentés également à ces deux organes de direction. Les surintendants généraux, comme leurs prédécesseurs dans l’Église épiscopale, n’appartenaient pas à un ordre distinct ; ils étaient élus par la Conférence générale. En tant que surintendant général, Carman était assisté d’un comité spécial permanent dont la Conférence nommait les membres à partir d’une liste dressée par lui. Il présidait les séances de la Conférence générale et assumait la présidence des comités permanents de celle-ci. On s’attendait qu’il préside le plus grand nombre possible de séances des Conférences annuelles et qu’il porte une attention particulière aux institutions et aux préoccupations centrales de l’Église. De plus, il était président d’un tribunal d’appel formé de six ministres et de six laïques qui examinait les litiges relatifs à l’application des règles, ainsi que président du conseil d’administration de la Victoria University, principal établissement d’enseignement de l’Église, dont l’Albert College fit partie à compter de 1884. Malgré l’ampleur et la complexité de l’organisation méthodiste, le surintendant général pouvait être très puissant. Carman se distinguait par ses opinions et prises de position réfléchies et bien présentées. Celles qu’il exposa dans ses discours aux neuf séances de la Conférence générale qu’il présida, seul ou conjointement, sont particulièrement dignes de mention. On en vint à le respecter beaucoup pour l’habileté avec laquelle il animait des débats difficiles. Il recourait souvent aux périodiques de l’Église pour promouvoir sa conception des croyances et préoccupations religieuses et sociales du méthodisme canadien et exposer comment il concevait la destinée de sa confession.

Renforcer l’esprit évangélique du méthodisme, procéder à des changements administratifs permettant à l’Église de s’acquitter plus efficacement de ses responsabilités, promouvoir la réforme morale, préserver le Canada en tant que nation à prédominance protestante et anglophone, défendre l’autorité de la Bible, tel était l’essentiel de la prédication et de la pratique de Carman. En 1890, devant la Conférence générale, il souligna que les « grandes vérités permanentes » étaient « le sens et l’esprit, les intérêts et les entreprises, les forces et les conquêtes du royaume spirituel, universel et éternel du Christ Notre-Seigneur ». Les méthodistes, disait-il, devaient « se consacrer entièrement à Dieu ». Carman faisait retentir régulièrement cette note évangélique et l’accompagnait de phrases dans lesquelles il insistait sur le fait que « le méthodisme ne [pouvait] remplir sa mission sans un renouveau constant et vigoureux ». Autrement, il cesserait d’être « un véritable cep de la vigne vivante », l’Église universelle, composée de ceux qui étaient inspirés et guidés par le « Christ toujours vivant ».

Déjà complexe au moment de sa mise en place en 1884, la structure d’administration centrale de l’Église méthodiste devint encore plus complexe et plus bureaucratique sous le mandat de Carman. Celui-ci se préoccupait constamment de savoir si les ressources humaines et matérielles de l’Église étaient bien utilisées. Ainsi, il signala en 1890 le danger d’« une profusion de comités » et affirma que le caractère représentatif de la Conférence générale était « le rempart le plus sûr contre le simple fonctionnarisme, contre toute centralisation dangereuse, contre toute hiérarchie ». Il exhortait l’Église à ne jamais perdre de vue l’« égalité essentielle du clergé » face aux « questions spirituelles » et à assurer la « pleine affectation des laïques aux affaires temporelles et administratives de la maison de la foi ». En outre, il insistait sur l’urgence de renforcer la surintendance générale afin qu’elle soit « véritable et vigoureuse ». Néanmoins, à la conférence générale de 1910, en récapitulant les changements survenus depuis 1884, il nota : « le surintendant général n’est guère plus qu’un président de conférence ou de conseil ou encore un écrivassier de comité ». Il fit valoir que, en renforçant la surintendance générale, l’Église pourrait se concentrer sur la diffusion des Évangiles et exercer pleinement son influence dans les affaires interconfessionnelles et les autres affaires nationales. La Conférence répondit à son plaidoyer en élisant Chown. Le fonctionnement efficace du système très complexe pris en charge par ce dernier en 1914 fut en grande partie attribuable aux talents administratifs et à l’énergie que Carman avait déployés en tant que quasi-évêque itinérant et président de conseils, de comités et de la Conférence générale.

Sous l’autorité de Carman, l’Église en vint à être identifiée aux mouvements qui, selon les termes de l’historien William H. Magney, invitaient à recourir aux « vérités chrétiennes pour régénérer la société et en réformer entièrement les institutions ». Cependant, l’adhésion des méthodistes à la cause de la réforme morale et sociale camouflait de sérieux différends entre eux quant aux fondements de la vérité chrétienne et aux moyens de rendre cette vérité agissante et pertinente dans l’ordre profane. Très préoccupé par ces questions, Carman participa à de vives controverses à leur sujet. Sa position dans les débats s’inspirait de son ardent évangélisme. Il croyait au péché et à la nécessité de la régénération individuelle. Pour lui, la régénération devait aboutir à la sainteté, qui s’atteignait « par un don complet de soi et une foi toute-puissante ». À ses yeux, « la doctrine de l’Inspiration divine des Saintes Écritures » était l’un des éléments clés de la défense du christianisme. C’est pourquoi, en 1898, il déclara que ce serait « une faute impardonnable » de décerner un diplôme à un étudiant en théologie ayant des « idées floues » sur les Écritures. En tant que président du conseil d’administration de la Victoria University, il prit part à une attaque contre le professeur George Coulson Workman*, qui avait affirmé que les énoncés de l’Ancien Testament sur le Messie n’annonçaient pas le Christ historique. Malgré les objections du chancelier de l’université, Nathanael Burwash, le conseil décida que Workman pourrait enseigner uniquement à la faculté des arts. Workman démissionna.

La dernière bataille de Carman en faveur de l’orthodoxie biblique commença en 1909 par une offensive publique contre George Jackson. Celui-ci était sur le point d’assumer les fonctions de professeur de Bible anglaise à la Victoria University, et Carman avait déjà approuvé sa nomination à l’église méthodiste Sherbourne Street de Toronto et à l’université. Jackson soutenait que la Bible contient la vérité spirituelle et n’est pas un ouvrage historique ni scientifique, ce qui provoqua une réplique brutale de la part de Carman. Pour lui, la science était « du savoir bien organisé, acquis [...] dans l’usage des moyens et instruments appropriés » ; « l’histoire » était « un exposé sur des faits, des actes et des acteurs, [exposé] parfaitement attesté [...] et consigné en bonne et due forme ». Pris entre deux feux – les conservateurs pour qui Jackson menaçait la paix de l’Église et les laïques influents selon qui il avait rehaussé le niveau de la prédication dans le méthodisme canadien –, Carman choisit de passer de nouveau à l’attaque. De toute évidence, il craignait que les méthodistes fortunés n’utilisent pas leur argent « au meilleur des intérêts » du méthodisme et de manière à préserver la « crédibilité de la parole de Dieu ». À la fin, gagné par des arguments selon lesquels « les idées et les convictions des hommes de [l’]Église » ne devaient pas être coulés de force « dans un moule de fonte » et que la controverse stérile nuirait aux collectes de fonds pour les missions, Carman accepta en 1909 une déclaration dans laquelle le conseil de Victoria affirmait : « tant que nos professeurs de théologie maintiennent leur propre relation essentielle avec le Christ et les Saintes Écritures et adhèrent aux normes doctrinales de notre Église [...], il faut les laisser faire leur travail librement ». Néanmoins, Carman tenta de miner l’appui de Victoria à la position selon laquelle plus d’une définition de l’inspiration biblique était compatible avec la doctrine méthodiste. Dans son discours à la conférence générale de 1910, il nota le danger que représentaient les riches congrégations qui pouvaient faire venir des ministres de l’étranger. Cependant, au cours de cette assemblée où ceux qui tentaient de blâmer Jackson et de limiter la liberté d’expression dans les collèges de théologie subirent la défaite, il exerça son rôle de président avec équité.

Telle que prônée par Carman, la conception du Canada sous le gouvernement de Dieu était un amalgame particulier de composantes profanes, confessionnelles et religieuses. Il partageait et encourageait l’hostilité des méthodistes envers l’« agression papiste » et les efforts déployés par les catholiques pour conserver leurs écoles au Manitoba et dans les Territoires du Nord-Ouest [V. Adélard Langevin]. Selon lui, le Canada était et devait rester un élément de « la civilisation chrétienne du type britannique ». « Fervent patriote », il affirmait que « l’histoire [du] pays ainsi que [la] liberté et [la] prospérité politiques étaient nées des derniers soupirs d’un Wolfe [James Wolfe*] et d’un Brock [sir Isaac Brock*] », et soutenait énergiquement la participation du Canada à la Première Guerre mondiale. Tout comme John Wesley, lui aussi patriote conservateur, il avait une attitude ambivalente à l’égard de l’ordre socioéconomique existant. Bien que, en 1902, il ait présidé à la création du Board of Temperance, Prohibition, and Moral Reform de l’Église méthodiste, il ne participa pas à l’élaboration du mouvement Social Gospel. Pour lui, la réforme morale signifiait préserver le caractère sacré du dimanche, éliminer la corruption politique et exalter les valeurs rurales. Surtout, le commerce de l’alcool était un gros obstacle à l’avènement du royaume de Dieu : « Face à la pauvreté qu’il favorise [...], au vice, à la vilenie et à la méchanceté qu’il produit [...], à la violence manifeste ainsi qu’à l’iniquité et au crime cachés qu’il engendre, nous devons nous tenir debout comme des hommes [...] et supplier le Dieu du ciel de nous donner force et victoire. » Carman entendait bien empêcher les électeurs méthodistes de se laisser détourner, par leurs affinités politiques, du devoir de soutenir la prohibition, et si nécessaire, il était prêt à ne pas accorder la moindre attention aux autres préoccupations des partis politiques. En fait, pour Carman, toute institution était susceptible d’être la cible des bataillons méthodistes. Même la vision spirituelle de ses fidèles pouvait se rétrécir et s’obscurcir, de sorte qu’il fallait leur rappeler constamment la signification de la sainteté.

Si la réforme morale de la société canadienne était le principal objectif de Carman, l’influence potentiellement corrosive de la richesse constituait l’un de ses principaux sujets d’inquiétude. Pour lui comme pour Wesley et l’apôtre Paul, « le rapport entre l’augmentation de la richesse dans une Église et la pureté de sa doctrine, la spiritualité et la fidélité de ses membres et son pouvoir d’évangélisation [... était] plus primordial [...] qu’il ne sembl[ait] ordinairement de prime abord ». Les ministres se voyaient rappeler que « la puissance de l’argent [était] une puissance énorme [...] et [qu’...] elle [pouvait] être mal dirigée ». Carman s’employait à contenir les pressions des riches méthodistes – des gens comme Alfred Ernest Ames*, Harris Henry Fudger, Joseph Wesley Flavelle*, Chester Daniel Massey et Newton Wesley Rowell*, fidèles des églises Sherbourne Street et Metropolitan de Toronto – qui cherchaient à dominer la direction centrale de son Église. Il n’avait pas de sympathie non plus pour les tenants du « bas socialisme » ; leurs raisonnements lui paraissaient aussi faibles et mal fondés que ceux des critiques de la Bible.

Bien que réélu en 1910 pour un mandat de huit ans, Carman demanda à la Conférence générale de 1914 l’autorisation de prendre sa retraite. Il fut nommé surintendant général émérite et conserva son plein salaire. Par la suite, il fut blessé dans un accident et ne se remit jamais complètement. Il mourut à Toronto le 3 novembre 1917. Le premier ministre de l’Ontario, William Howard Hearst*, était parmi les porteurs du cercueil. Les portraits de Carman présentés après son décès étaient teintés de respect et d’admiration, mais peu affectueux. Le secrétaire de la Conférence générale, Thomas Albert Moore*, souligna que Carman avait défendu « l’intégrité et la véracité du Livre et [qu’]il ne spéculait pas sur la vérité ni ne jouait avec elle ». Il dit aussi qu’il avait tenté de bâtir « une vie nationale dans laquelle le péché ne se développait pas aisément ».

Bien instruit et cultivé pour son époque, Carman n’en restait pas moins très attaché à la tradition selon laquelle les Écritures constituaient le seul document valable sur la nature et le dessein de Dieu dans l’histoire. Pour lui cependant, le monde ne se dirigeait pas vers une fin apocalyptique : l’expérience religieuse des apôtres, des Wesley et de tous ceux qui appartenaient à la tradition évangélique démontrait que Dieu agit sans relâche, et offre toujours à l’humain l’occasion d’échapper à l’aliénation et le pouvoir de vivre dans la charité avec autrui. Comme ses prédécesseurs, il faisait valoir la nécessité de proclamer le message évangélique dans une atmosphère de ferveur et, de toute évidence, il ne croyait pas que le salut collectif précède le salut individuel. Néanmoins, il fit en sorte que son Église applique un programme sévère de réforme morale qui présupposait la légitimité d’un Canada anglophone, protestant, conservateur et ascétique, où le pouvoir de la hiérarchie catholique et des fabricants et vendeurs d’alcool serait limité ou détruit.

Dévoué, énergique et tenace dans ses idées comme dans ses actes, Albert Carman freina, sans l’empêcher, le renouvellement que la théologie méthodiste connut au Canada en réaction aux nouveaux courants de l’érudition biblique et de la philosophie. Son action d’arrière-garde, probablement approuvée par la majorité des membres de son Église, combinée à son soutien tacite à diverses tentatives d’innovation, pourrait en fait avoir favorisé l’acceptation de nouvelles manières de définir la tradition évangélique. En grande partie grâce à cet administrateur compétent, l’Église put s’adapter aux changements et à la complexité croissante de son rôle. Le dynamisme dont Carman fit preuve comme leader au sein de l’Église, de même que dans des organisations vouées à la tempérance, à l’observance du dimanche et à d’autres causes, renforça l’image que l’on avait des méthodistes : de farouches adversaires de vices courants, tels la danse, les cartes, les jeux de hasard et de ce grand fléau, l’alcool. Pourtant, dans la mesure où ses fonctions et ses pouvoirs le lui permettaient, Carman s’employa à faire du méthodisme canadien une incarnation rayonnante de l’œuvre du Saint-Esprit, un mouvement où la charité, au sens le plus complet du terme, serait comprise et pratiquée. Ironiquement, ses manières autoritaires et dogmatiques masquèrent son objectif, et sa théologie, fondée sur une vision traditionnelle de la Bible et des « faits » de l’expérience religieuse, devint désuète de son vivant.

Goldwin S. French

Parmi les allocutions publiées d’Albert Carman, on trouve « Holiness our hope », Canadian Methodist Magazine (Toronto et Halifax), 20 (juill.–déc. 1884) : 82–85, et « The church of God and the education of the people [...] », Acta Victoriana (Toronto), 22 (1898–1899) : 7–10.

AO, RG 80-27-2, 18 : 30.— EUC-C, Biog. file ; Fonds 3022.— Victoria Univ. Arch. (Toronto), Fonds 2000/1/1–2 (Victoria Univ., board of regents, records), minutes, 1891–1892, 1909.— Canada Christian Advocate (Hamilton, Ontario), 1868–1884.— Christian Guardian (Toronto), 1855–1917.— Globe, 26 févr–12 mars 1909.— G. A. Boyle, « Higher criticism and the struggle for academic freedom in Canadian Methodism » (thèse de th.d., Victoria Univ., 1965).— W. H. Brooks, « Carman and his notion of episcopacy », Canadian Methodist Hist. Soc., Papers ([Toronto]), 2 ([1977–1980]) : 1–23.— Albert Burnside, « The contribution of the Reverend Albert Carman to Albert College, Belleville, and to the Methodist Episcopal Church in Canada, 1857–1884 » (mémoire de m.th., Trinity College, Toronto, 1962).— J. W. Caldwell, « The unification of Methodism in Canada, 1865–1884 », EUC, Committee on Arch., Bull., no 19 (1967).— Centennial of Canadian Methodism (Toronto, 1891).— J. C. Dent, The Canadian portrait gallery (4 vol., Toronto, 1880–1881).— Église méthodiste (Canada, Terre-Neuve, Bermudes), The doctrines and discipline of the Methodist Church (Toronto), 1886 ; General Conference, Journal of proc. (Toronto), 18831914.— Église méthodiste épiscopale en Canada, Minutes of the annual conferences (Hamilton), 18571884.— Michael Gauvreau, The evangelical century : college and creed in English Canada from the Great Revival to the Great Depression (Montréal et Kingston, Ontario, 1991).— W. H. Magney, « The Methodist Church and the national gospel, 18841914 », EUC, Committee on Arch., Bull., no 20 (1968).— Margaret Prang, N. W. Rowell, Ontario nationalist (Toronto et Buffalo, N.Y., 1975).— C. B. Sissons, A history of Victoria University (Toronto, 1952).— W. E. L. Smith, Albert College, 1857–1957 ([Belleville, Ontario, 1957]).— C. M. Steinacher, « The homogenization of Methodism : an examination of the convergence of aspects of polity and revivalist practice in Upper Canadian Methodism, 18241884 » (mémoire de th.m., Victoria Univ., 1992).

Bibliographie générale

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Goldwin S. French, « CARMAN, ALBERT », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 22 nov. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/carman_albert_14F.html.

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Auteur de l'article:   Goldwin S. French
Titre de l'article:   CARMAN, ALBERT
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1998
Année de la révision:   1998
Date de consultation:   22 novembre 2014