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CLARKE, HENRY JOSEPH (parfois il ajoutait un troisième prénom, Hynes ou O’Connell), avocat et homme politique, né le 7 juillet 1833 à Donegal (République d’Irlande) ; fils aîné de Francis Clarke, décédé le 13 septembre 1889 près de Medicine Hat (Alberta).

Henry Joseph Clarke arriva dans le Bas-Canada avec ses parents à l’âge de trois ans. Son père entra au département des Douanes à Montréal et devint par la suite membre du conseil municipal et échevin de cette ville. Henry fit ses études à la Montreal Academical Institution et au collège Sainte-Marie ; il fut admis au barreau en 1855. Catholique, maîtrisant parfaitement le français et l’anglais, il pratiqua le droit à Montréal jusqu’en 1858, année où il partit pour la Californie, attiré par la ruée vers l’or. Il devint journaliste à l’Alta California (San Francisco) et, au début des années 1860, il se rendit à San Miguel (Salvador) où il apprit à parler l’espagnol et collectionna des bibelots de l’Amérique centrale. De retour à Montréal, le jeune avocat se fit une réputation de criminaliste. Aux élections générales de 1863, il se présenta, mais sans succès, comme libéral-conservateur dans la circonscription de Châteauguay contre le ministre des Finances, Luther Hamilton Holton*. Clarke servit en qualité de capitaine dans le 1er bataillon (Prince of Wales) du régiment des Volunteer Rifles pendant les raids féniens de 1866. L’année suivante, il fut créé conseiller de la reine. C’est à cette époque qu’il devint un ami intime de Thomas D’Arcy McGee* ; secrétaire du comité électoral de ce dernier lors de sa victoire dans Montréal-Ouest en 1867, Clarke écrivit une « courte esquisse » de sa vie, publiée en 1868.

À l’instigation de sir George-Étienne Cartier* et de Mgr Alexandre-Antonin Taché*, Clarke se rendit au Manitoba en novembre 1870 afin d’aider le lieutenant-gouverneur Adams George Archibald* à établir le gouvernement provincial. Archibald s’y trouvait depuis le 2 septembre, soit peu après l’arrivée de l’expédition militaire commandée par le colonel Gamet Joseph Wolseley*. Louis Riel, dont le gouvernement provisoire avait obtenu le statut provincial pour la région, s’était enfui avant l’arrivée des troupes. Dans les semaines qui suivirent, et surtout après le départ de Wolseley et des réguliers britanniques assez tôt en septembre, quelques miliciens volontaires de l’Ontario cherchèrent à venger l’exécution de Thomas Scott* en intimidant et persécutant les partisans de Riel. Plusieurs Métis furent tués sans que des poursuites criminelles fussent intentées contre leurs assaillants, même si on les connaissait, comme ce fut le cas pour la mort d’Elzéar Goulet*. Face à cette situation anarchique, Archibald mit tous ses efforts à faire respecter l’ordre public.

Des élections eurent lieu en vue de former la première Assemblée législative du Manitoba et, le 30 décembre 1870, Clarke fut élu sans opposition député de Saint-Charles. Le 3 janvier 1871, on le nomma procureur général. Son habileté dans les débats lui valut de jouer un rôle de premier plan dans les efforts du gouvernement pour faire adopter ses projets de loi à l’Assemblée ; c’est peut-être ce qui explique qu’on l’ait parfois présenté à tort comme le premier à avoir dirigé le gouvernement manitobain. Les procès-verbaux du Conseil exécutif ne font pas mention d’un premier ministre dans les premières années de la nouvelle province, et une lettre d’Archibald au premier ministre du Canada, sir John Alexander Macdonald*, datée du 16 janvier 1871, montre clairement que le lieutenant-gouverneur remplissait en fait le rôle de chef de gouvernement : « J’ai remis au conseil une liste de 32 projets de loi qu’il serait absolument nécessaire [d’adopter] pour esquisser une constitution provinciale et j’ai mis ses membres à l’ouvrage. » Lorsque le successeur d’Archibald, Alexander Morris, formera un nouveau ministère en juillet 1874, il écrira au secrétaire d’État, Richard William Scott* : « J’aimerais attirer votre attention sur le fait qu’en formant le gouvernement j’ai agi selon les indications d’un premier ministre [Marc-Amable Girard*], introduisant ainsi le gouvernement responsable sous sa forme moderne dans la province – le dernier ministère avait été choisi personnellement par mon prédécesseur et aucun de ses membres n’était reconnu comme premier ministre. »

Les relations de Clarke avec le lieutenant-gouverneur Archibald se détériorèrent progressivement. Ils s’opposèrent sur deux questions en particulier : la législation concernant l’admission au Barreau du Manitoba et la création de tribunaux dans la province. En mai 1871, Archibald se plaignit à Cartier que Clarke voulait « se constituer lui-même Barreau du Manitoba et fermer la porte à tous ceux qu’il n’estimait pas aptes à [y] être admis ». Clarke proposa aussi la mise sur pied d’une cour suprême provinciale comprenant un juge en chef et deux juges puînés. En 1872, ambitionnant de devenir lui-même un de ces juges, il persuada ses collègues du Conseil exécutif de l’appuyer. Mais Archibald avait prévenu Macdonald en mai 1871 : « Incompétent comme il l’est là où il se trouve, il le serait beaucoup plus à la cour. Pensez à n’importe qui [mais] pas à lui. » Au mois d’août de la même année, Archibald reconnut qu’il y avait quelque chose dans le « style casse-cou » de Clarke qui impressionnait les gens ignorants, mais qu’il avait « rarement vu un homme si dénué de tout ce qui s’appelle discrétion ou sens commun ».

Morris entra dans ses fonctions de lieutenant-gouverneur le 2 décembre 1872. Sa réaction face au procureur général fut plus nuancée. Au début de 1873, il refusa à Clarke de le nommer premier ministre et lui dit qu’« il devait se contenter d’être le chef reconnu du gouvernement à la chambre ». « Malgré tous ses défauts, écrivit Morris à Macdonald en février 1873, c’est mon meilleur homme et, au travers de son étrange caractère, on retrouve une curieuse dose de loyauté sincère et chevaleresque. En d’autres mots, c’est un Irlandais. » Cependant, à peine deux semaines plus tard, Morris écrivit à Macdonald que Clarke était un homme « sans principes ». Il est évident qu’en plus des difficultés qu’il suscitait par son tempérament indiscipliné, Clarke embarrassait le gouvernement par sa situation conjugale, devenue presque un scandale public. En effet, peu après que sa femme, Ann Hynes, l’eut rejoint à Winnipeg à l’été de 1871, il la quitta pour une femme mariée, Mme Maria Merrick Sinclair, qu’il épousera plus tard en Californie.

Clarke exerça ses fonctions de procureur général durant une période tumultueuse. En octobre 1871, le raid avorté des Féniens commandés par John O’Neill* à Pembina (Dakota du Nord) ainsi que l’arrestation de trois Métis pour complicité provoquèrent un état de tension. Alors que les éléments « ultra-loyalistes » parmi les nouveaux venus de l’Ontario s’en prenaient à Clarke d’être favorable aux Métis et menaçaient de le pendre s’il ne mettait pas les prisonniers en accusation, le journal le Métis (Saint-Boniface), de Joseph Royal*, l’attaqua farouchement pour prétendues injustices et discrimination à leur endroit. Les Métis furent traduits devant les tribunaux et l’un d’eux, Oiseau Letendre, reconnu coupable en décembre 1871. En mars 1872, Royal devint membre du Conseil exécutif où il fut un rival de Clarke ; les deux hommes se querellèrent, spécialement dans le Métis et le Weekly Manitoban (Winnipeg), le second journal appuyant Clarke. À la fois bilingue et catholique, Clarke devint à la chambre le porte-parole de ceux qui parmi les Métis – entre autres, Pascal Breland*, Joseph Hamelin et John Bruce – considéraient Riel comme un chef nuisible à leur cause. Pour sa part, Royal parlait au nom du groupe, beaucoup plus important, qui estimait que Riel devait continuer à assumer le leadership.

Riel était retourné à Saint-Vital en mai 1871 et sa présence représentait une tentation constante pour les orangistes avides de vengeance, surtout après que le gouvernement du premier ministre ontarien Edward Blake* eut offert, en février 1872, une récompense de $5 000 pour l’arrestation de n’importe lequel des « meurtriers » de Thomas Scott. Riel décida néanmoins de se présenter comme député fédéral aux élections générales de 1872. Clarke essaya de le dissuader en lui faisant valoir qu’en plus d’être gênante pour le gouvernement à Ottawa sa candidature serait dangereuse pour sa personne. N’ayant pas réussi à le convaincre, Clarke accepta d’être candidat contre lui dans Provencher. Leurs confrontations menacèrent de devenir violentes ; Clarke alla jusqu’à provoquer Riel en duel. Les deux hommes, cependant, se retirèrent de la course en septembre afin de permettre à Cartier, battu dans Montréal-Est, de se faire élire sans opposition dans Provencher. Macdonald loua Clarke pour son geste « très sage et patriotique ». Manifestement en réponse à une demande de Clarke, il ajouta : « vous êtes un homme politique trop jeune et actif pour qu’on vous mette au rancart comme juge pour le moment ».

À l’occasion de ces élections fédérales, des bandes d’émeutiers détruisirent les imprimeries des journaux le Métis et Manitoban et, dans les mois qui suivirent, les mêmes éléments turbulents, que le lieutenant-gouverneur Morris décrivit comme des « orangistes fanatiques » soulevés par des « crapules », firent de l’agitation pour obtenir l’arrestation des meurtriers de Scott. À la suite de la mort de Cartier survenue en mai 1873 et malgré les efforts de Clarke pour l’en dissuader, Riel persista dans son projet de se présenter comme candidat fédéral et, le 13 octobre 1873, il fut élu sans opposition. Entre-temps, en septembre, le docteur John Harrison O’Donnell*, membre du Conseil législatif du Manitoba, avait lancé, sur la foi d’un dénonciateur du nom de William A. Farmer, un mandat d’arrestation contre Ambroise-Dydime Lépine*, chef d’état-major de Riel au moment de l’exécution de Scott en mars 1870. On croyait généralement que Clarke était de connivence avec Francis Evans Cornish*, celui qui suscita l’arrestation de Lépine, mais Clarke démentit cette rumeur, déclarant sous serment à Morris qu’il n’y était pour rien. Aux assises de novembre 1873, un jury d’accusation inculpa Lépine de meurtre ; Clarke représenta la couronne et Royal la défense. Relâché sous caution, Lépine fut traduit en justice le 13 octobre 1874 ; il fut reconnu coupable et condamné à mort, mais, en janvier 1875, le gouverneur général, lord Dufferin [Blackwood*], commua la sentence en une courte peine d’emprisonnement.

Clarke avait représenté le gouvernement provincial à une conférence sur l’immigration, tenue à Ottawa en septembre 1871, et publié un long rapport à ce sujet. En mars 1873, on envoya donc Clarke, Royal et Thomas Howard* négocier avec le gouvernement fédéral afin d’obtenir de meilleures conditions pour la province. Leurs demandes comprenaient, entre autres, une augmentation des subsides, une aide financière pour la construction d’édifices publics, des forces policières fédérales, un élargissement des frontières provinciales et une prolongation au-delà du 1er juillet 1874 du tarif douanier de 4 p. cent, exclusif au Manitoba. Reprises en décembre 1873, ces négociations apportèrent cependant peu de résultats si ce n’est une somme additionnelle de $25 000 pour permettre à la province de faire face à ses besoins les plus pressants. Clarke était également devenu le premier président de la Société légale de Manitoba, officiellement constituée en 1872.

Le ministère dont Clarke faisait partie prit fin en juillet 1874. Certains documents laissent croire que, déjà avant la défaite du gouvernement, il avait lui-même projeté de se retirer. En 1873, un projet de loi sur le remaniement de la carte électorale avait voulu réduire le nombre des districts provinciaux où les électeurs francophones étaient majoritaires, mais ce projet de loi n’avait pas réussi à satisfaire les demandes de la population croissante des anglophones. À l’ouverture de la session de 1874, le 2 juillet, Clarke annonça que le gouvernement soumettrait un nouveau projet de loi, le premier ayant été élaboré sur la base d’enquêtes incomplètes. Le jour suivant, une motion de défiance fut adoptée contre le ministère par 15 voix contre 7, et Clarke, Royal, Howard, John Norquay et James McKay* présentèrent leur démission au lieutenant-gouverneur Morris le 4 juillet.

Après sa démission, Clarke se rendit en Californie. Comme il passait par St Paul (Minnesota), un Américain, qu’il avait poursuivi en justice en 1873 pour une tentative d’enlèvement de lord Gordon Gordon*, l’assaillit. Il demeura en Californie jusqu’en 1877, année où il revint à Winnipeg et reprit la pratique du droit. Il brigua, mais sans succès, les suffrages dans la circonscription de Rockwood aux élections provinciales de décembre 1878 et de décembre 1879. Lui qui auparavant avait courtisé l’électorat francophone et catholique se prononça alors en faveur de l’abolition du français comme langue officielle et de l’adoption d’un système scolaire semblable à celui de l’Ontario. Ce revirement peut s’expliquer par le fait que Clarke se présentait dans une circonscription composée d’anglophones et que ceux-ci constituaient alors la majorité au Manitoba. Le mécontentement du clergé relativement à sa situation maritale peut aussi avoir influencé ce changement. À la suite de la rébellion de 1885 dans le Nord-Ouest, Clarke agit à titre d’avocat pour 25 des partisans de Riel ; ceux-ci plaidèrent coupable à l’accusation d’attentat à la sûreté de l’État et Clarke argumenta éloquemment pour qu’on leur fasse clémence. Sur le nombre, sept accusés ne reçurent pas de sentence et les autres furent condamnés à des peines variant entre une et sept années de prison.

Clarke mourut à bord d’un train, en septembre 1889, pendant qu’il voyageait vers l’Ouest pour y refaire sa santé. Selon son désir, on l’enterra à Pembina, mais, par la suite, sa veuve fit transporter ses restes au Volunteer Park, Seattle, Washington. Marié deux fois, il n’eut pas d’enfants.

Personnage controversé, Clarke était téméraire, emporté et opportuniste, et il se fit de nombreux ennemis. Selon ses détracteurs, il se servit de son poste pour s’enrichir, et sa préoccupation pour les Métis n’était que de l’opportunisme. Malgré tout, il lui revient le mérite d’avoir participé à l’établissement du droit et du gouvernement au Manitoba et d’avoir appuyé les Métis à un moment où, pour le faire, il fallait un certain courage à un homme politique anglophone.

Lovell C. Clark

Henry Joseph Clarke est l’auteur de A short sketch of the of the Hon. Thomas D’Arcy McGee, M.P., for Montreal (West) [...] (Montréal, 1868), et du Report of the honourable the attorney-general to His Excellency the Hon. A. G. Archibald, lieutenant-governor of the province of Manitoba and the North-West Territories, on the immigration conference held at Ottawa, 18th Sept., 1871 (s.l., 1871).

AASB, T 7 815–7 816, 7 865–7 866, 8 051–8 053.— APC, MG 26, A (mfm aux PAM).— PAM, MG 3, D1 ; MG 12, A ; B ; MG 14, C54.— Manitoba Daily Free Press, 16 nov., 2 déc. 1878.— CPC, 1870–1874.— Alexander Begg, History of the North-West (3 vol., Toronto, 1894–1895).— [R.] D. et Lee Gibson, Substantial justice : law and lawyers in Manitoba, 1670–1970 (Winnipeg, 1972).— Stanley, Louis Riel.— Frances Ebbs-Canavan, « Manitoba’s first premier and attorney-general : Henry Joseph Clarke, Q.C., 1871–1874 », Manitoba Hist. (Winnipeg), 1 (1946–1949), no 3 : 1–11.

Bibliographie générale

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Lovell C. Clark, « CLARKE, HENRY JOSEPH », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 2 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/clarke_henry_joseph_11F.html.

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Auteur de l'article:   Lovell C. Clark
Titre de l'article:   CLARKE, HENRY JOSEPH
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1982
Année de la révision:   1982
Date de consultation:   2 octobre 2014