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JUCHEREAU DE SAINT-DENYS, CHARLES, connu entre 1689 et 1698 sous le nom de sieur de Beaumarchais, lieutenant et capitaine dans les troupes de la marine, premier lieutenant général de la juridiction royale de Montréal, receveur des peaux de castor pour la Compagnie de la Colonie, [V. Charles Aubert de La Chesnaye], commerçant, entrepreneur, fondateur d’une tannerie sur la rivière Ohio, deuxième des 12 enfants de Nicolas Juchereau* de Saint-Denis et de Marie-Thérèse Giffard, né le 6 décembre 1655, baptisé à Québec le 25, mort le 27 août 1703 dans le pays des Illinois.

Le 21 avril 1692, Charles Juchereau épousa Thérèse-Denise Migeon, fille de Jean-Baptiste Migeon* de Branssat ; ils eurent cinq enfants. Son alliance à la famille de Branssat eut bientôt pour lui d’heureux effets puisque, en 1693, à la mort de Jean-Baptiste qui venait d’être nommé premier juge royal de Montréal, Saint-Denys, qui était officier dans la même compagnie qu’Alphonse Tonty et Pierre Legardeur de Repentigny, fut recommandé comme « un des plus capables qu’on pouvait choisir » pour remplir cette fonction nouvellement créée.

Ce poste offrait, entre autres avantages, la possibilité d’acquérir une connaissance du commerce des fourrures, commerce dans lequel Saint-Denys était en passe de devenir un des chefs de file. Saint-Denys se plaignit de son revenu modique, qui ne l’empêcha pourtant pas de prêter souvent, avec sa femme et sa sœur, Charlotte-Françoise Juchereau, des fonds à des commerçants de l’Ouest. Ainsi, en 1693, ils prêtèrent 6 996# à Henri Tonty et à Dauphin de La Forest. La traite des fourrures ayant été soumise à des règlements plus sévères, Saint-Denys fut obligé de se faire relever temporairement de sa charge de juge pour aller à Paris, en 1699, défendre les intérêts des marchands. Il revint l’année suivante pour aider à la fondation de la Compagnie de la Colonie, entreprise d’exportation de fourrures, et fut nommé receveur des peaux de castor de cette compagnie moyennant un traitement de 6 000#, de beaucoup supérieur à ses émoluments de juge [V. Pascaud]. De nouveaux règlements ramenèrent Saint-Denys à Paris en 1700 pour protester contre la politique royale. Mais, au lieu d’obtenir pour ses associés un assouplissement des règlements, il se fit accorder, grâce surtout à l’influence de la comtesse de Saint-Pierre, une concession sur l’Ohio inférieur dans le but d’y établir une tannerie.

Saint-Denys sut tirer profit de ce que l’on prenait conscience de l’énorme importance stratégique de cette région. C’était le point de jonction des rivières Cumberland, des Cheraquis (Tennessee), Belle Rivière (Ohio) et Mississipi ; en outre, les rivières Ouabache (Wabash) et Missouri coulaient non loin de là. Déjà, le commerce illicite qui se faisait entre les trappeurs français et les Anglais exposait les faibles établissements de la vallée du Mississipi aux visées impérialistes de l’Angleterre. Le ministre de la Marine recevait maintes recommandations l’exhortant à fortifier la région, à la coloniser ou tout au moins à y maintenir l’ordre. L’établissement de Juchereau rendrait très difficiles les échanges franco-anglais, favoriserait les alliances avec les Indiens et pourrait éventuellement constituer une richesse pour la colonie. Tout en recherchant son propre profit, Juchereau servirait l’intérêt du roi, car, disait-il, ce n’était pas en vain qu’il avait consacré 25 ans de sa vie « à connoistre ce qui peut Etablir et rendre une Colonie florissante ».

La concession accordée à Juchereau comportait plusieurs clauses. Il avait droit : de se procurer n’importe quelles fourrures pour les tanner et les « passer en blanc », sauf les peaux de castors, sous peine du retrait de la concession ; de quitter sa charge de juge pour une durée de trois ans ; de choisir deux agents qu’il pouvait ou bien laisser à Montréal pour pourvoir à l’approvisionnement de l’expédition, ou bien envoyer à sa place avec l’expédition ; de former un convoi de huit canots montés par 24 hommes et chargés de toutes les provisions requises, y compris de l’eau-de-vie pour l’usage de ses hommes, mais non pour la vente aux Indiens ; de construire des tanneries et autres bâtiments là où ce serait nécessaire ; d’exploiter tout dépôt de plomb ou de cuivre. Il était en outre entendu qu’un « aumosnier » approuvé par l’évêque de Québec ou par son vicaire général se joindrait à l’expédition.

Le projet souleva de nombreuses protestations de la part des associés de Juchereau, dans la Compagnie de la Colonie, leur expérience leur permettant peut-être de prévoir les nombreux abus auxquels Juchereau serait en mesure de se livrer. Ils se plaignirent du nouvel arrangement qui, disaient-ils, « achève de nous ruiner », et insistèrent pour que le pays des Illinois ne fasse pas partie de la Louisiane. Mais Pierre Le Moyne d’Iberville, qui avait épousé la nièce de Juchereau, accepta d’emblée l’élargissement de sa sphère d’influence et envoya même des soldats pour prêter main-forte à l’entreprise.

Laissant derrière lui 40 000# de dettes, Saint-Denys quitta Montréal à la tête de son expédition le 18 mai 1702. Il passa par Michillimakinac et le pays des Renards et des Indiens mascoutens, avant d’atteindre le pays des Illinois à la fin de l’année. À Kaskaskia, il engagea le père Jean Mermet comme aumônier, mais s’attira une remarque sarcastique de la part du père Pierre-Gabriel Marest : « Mr. Juchereau se ruine en promesse mais il pense afficacement a ses interest. »

Le groupe de Juchereau s’empressa d’établir des communications avec la Louisiane et engagea des Mascoutens, et peut-être aussi des coureurs de bois déjà sur les lieux, pour faire la chasse. L’on construisit un fort à environ deux lieues de l’embouchure de l’Ohio, à un endroit encore inconnu malgré les nombreuses hypothèses avancé, es. On construisit sans doute des forts çà et là dans les environs. Par la suite, le fort Massac (1757–1814) a peut-être été construit sur l’emplacement de l’un de ces derniers, et la légende voulant qu’il y ait eu un massacre à cet endroit tire peut-être son origine de quelque triste épisode remontant à l’époque de Juchereau.

Saint-Denys mourut en 1703, peut-être emporté par l’épidémie qui ravagea la tribu des Mascoutens et toute la colonie. Après sa mort, l’entreprise se démembra. L’un des survivants, François Philippe(s) de Mandeville, essaya de sauver plusieurs milliers de peaux-peaux de bisons, de cerfs, d’ours, de chevreuils, de couguars et de loups – mais la plupart furent volées par les Indiens, rongées par les mites, ou perdues dans une brusque inondation.

Des survivants de l’épidémie, une trentaine descendirent finalement à Mobile, d’autres se joignirent aux petites bandes de coureurs de bois qui parcouraient la colonie sans permis, et quelques-uns demandèrent même que leurs fourrures soient expédiées en France. En 1704, Le Moyne* de Bienville déplorait que ceux qui étaient demeurés dans la colonie trouvaient la mort aux mains des Indiens et déclarait qu’ils étaient de « tres bons hommes fort propres pour ces paÿs icÿ », si seulement ils pouvaient s’établir quelque part. Apparemment il n’en fut rien, mais l’idée d’une tannerie intéressa les autorités françaises pendant bien des années encore et, durant des décennies, les cartes indiquèrent divers endroits comme étant l’emplacement de « l’ancien fort ruiné ».

Le frère de Juchereau, Louis*, prit charge de la tannerie après le départ de Mandeville. Venu en Louisiane avec Iberville, il y joua un rôle important jusqu’à sa mort. Le fils de Juchereau, Joseph-Charles (1696–1765), a peut-être participe a l’expédition de Louis au Mexique.

Sans doute Sainte-Denys désirait-il sincèrement fonder une colonie française permanente tout en établissant une tannerie qui lui rapporterait un profit immédiat. Ce faisant, il aurait servi la colonie tout autant que lui-même, car l’implantation à cette époque d’un début de colonie française en pays illinois aurait peut-être changé le cours de l’histoire à l’ouest des Alleghanys.

John Fortier

AN, Col., B, 22, ff.264–265v. ; Col., C11A, 36, ff.402s., 411s. ; Col., C C13A, 1, ff.241s., 449–464v. ; Col., C C13B, 1.— Charlevoix, History (Shea).— Correspondance de Frontenac (1689–1699), RAPQ, 1927–28 : 178 ; 1928–29 : 380.— Découvertes et établissements des Français (Margry), IV : 478s., 487, 586–592, 625–631 ; V : 349–368, 425s., 438s.— Documents relatifs à la monnaie (Shortt).— Ill. State Hist. Lib. Coll., XXIII.— JR (Thwaites), LXV, LXVI.— Un mémoire de Le Roy de La Potherie sur la Nouvelle-France adressé à M. de Pontchartrain, 1701–1702, BRH, XXII (1916) : 214–216.— MPA (Rowland et Sanders).— NYCD (O’Callaghan et Fernow), IX.— Recensement du Canada, 1666 (RAPQ), 61.— DBC, I.— É.-Z. Massicotte, La famille Juchereau de Beaumarchais et de Saint-Denis, BRH, XXXVI (1930) : 528–529 ; Répertoire des engagements pour l’Ouest, 206s.— Tanguay, Dictionnaire.

Alvord, Illinois country.— Giraud, Histoire de la Louisiane française, I, II, III.— P.-G. Roy, La famille Juchereau Duchesnay.— N. W. Caldwell, Charles Juchereau de St. Denys : a French pioneer in the Mississippi valley, Mississippi Valley Hist. Review, XXVIII (1942) : 563–580 ; Fort Massac during the French and Indian war, Ill. State Hist. Soc. Journal, XLIII (1950) : 100–119. [Les deux articles de Caldwell sont exhaustifs ; celui qui porte sur le fort Massac est le premier d’une série de trois.]— J.-J. Lefebvre, La succession de Charles Juchereau de Saint-Denis (1655–1703), premier juge royal de Montréal (1693), RAPQ, 1959–60 : 233–273.— P.-G. Roy, Charles Juchereau de Saint-Denys, BRH, XXXII (1926) : 441–442.

Bibliographie générale

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John Fortier, « JUCHEREAU DE SAINT-DENYS, CHARLES », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 2, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 25 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/juchereau_de_saint_denys_charles_2F.html.

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Auteur de l'article:   John Fortier
Titre de l'article:   JUCHEREAU DE SAINT-DENYS, CHARLES
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 2
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1969
Année de la révision:   1969
Date de consultation:   25 octobre 2014