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LE NORMANT DE MÉZY, SÉBASTIEN-FRANÇOIS-ANGE (il signait Lenormant Demesi), administrateur colonial, né le 20 novembre 1702 à Dunkerque, France, fils aîné de Jacques-Ange Le Normant* de Mézy et d’Anne-Marie Debrier, décédé le 3 février 1791, à Paris.

Sébastien-François-Ange Le Normant de Mézy appartenait à une famille de petits fonctionnaires royaux qui avait commencé à se faire connaître pendant le règne de Louis XIV, et sa carrière allait refléter le type de loyauté et de relations traditionnelles dans sa famille. Quand son père vint à Louisbourg, île Royale (île du Cap-Breton), à titre de commissaire ordonnateur, en 1719, Le Normant l’accompagnait ; il travailla officieusement dans les bureaux de Mézy, se familiarisant avec les rudiments de l’administration coloniale. À la fin de 1721, Le Normant porta en France des dépêches officielles et servit d’émissaire à son père auprès du Conseil de Marine. Il rentra en 1722 avec le titre d’écrivain de la Marine, chargé de tenir à jour les registres des concessions de terres à Louisbourg et les rôles des inscriptions maritimes, et de préparer des rapports détaillés sur les pêcheries et le commerce.

En 1724, Mézy choisit son fils pour régler certaines affaires judiciaires dans les régions éloignées ; en même temps, il le chargea de la préparation d’un recensement des établissements de pêche et de l’inspection des soldats en service dans les lieux isolés. Le Normant s’embarqua pour la France, plus tard cette même année, afin d’aller y présenter la défense de son père dont Maurepas, secrétaire d’État de la Marine, avait critiqué l’administration relâchée. Il retourna à Louisbourg en 1725, avec sa nomination de membre du Conseil supérieur, indice de la faveur de Maurepas, qui voyait le fils d’un bon oeil, malgré qu’il fût insatisfait du père. En 1728, Le Normant devint écrivain principal et, du même coup, accéda au second rang dans la hiérarchie civile de la colonie. À ses responsabilités antérieures, s’ajoutèrent la tenue des rôles des soldats de la garnison et la surveillance des magasins généraux. À cette époque, son père, dont la carrière était sérieusement menacée, s’occupait surtout à revoir et à compléter ses documents comptables, et Le Normant prit graduellement la direction des opérations quotidiennes du gouvernement colonial. Quand, en 1729, on rappela Mézy en France pour y justifier son administration, Le Normant reçut le pouvoir d’ordonnancer. Mézy ne retourna que peu de temps à l’île Royale, et, au début des années 1730, Le Normant eut du mal à imposer son autorité, tant à cause des rumeurs qui mettaient en doute l’honnêteté de son père et de sa propre jeunesse que du fait qu’il n’avait pas le statut de commissaire ordonnateur, bien qu’il en exercât les fonctions. Son père ne fut pas relevé de son poste avant 1733, et, même alors, on sembla hésiter quelque peu à nommer un jeune homme n’ayant jamais servi en France. Personne ne voulant accepter une affectation pour l’impopulaire Louisbourg, Le Normant resta dans la même situation ambiguë jusqu’en 1734, année où il s’embarqua pour la France. À son retour, l’année suivante, il détenait officiellement les charges de commissaire ordonnateur et de premier conseiller au Conseil supérieur.

Le séjour de Le Normant à Louisbourg, tout comme celui de son père, fut marqué par des querelles avec le gouverneur Saint-Ovide [Monbeton*], qui n’avait jamais appris à partager son autorité avec des fonctionnaires civils. Dès 1728, un conflit avait éclaté entre eux, au sujet de la responsabilité toute récente de Le Normant de tenir à jour le rôle des soldats. Pendant le séjour de Saint-Ovide en France, de 1729 à 1731, Le Normant eut aussi maille à partir avec le gouverneur intérimaire, François Le Coutre* de Bourville, qui profita de la situation ambiguë de Le Normant pour obliger ce fonctionnaire plus jeune que lui à se soumettre à ses volontés. Après 1731, Saint-Ovide, de nouveau. dirigea l’attaque contre l’autorité de Le Normant et entreprit des démarches pour le faire remplacer. On a laissé entendre que les difficultés de Le Normant étaient une conséquence des conflits de son père avec le gouverneur, mais Le Normant s’en fit une affaire personnelle, défendant sa juridiction avec une résistance butée ; les affrontements se terminaient habituellement en sa faveur. Le ministre blâma Saint-Ovide et Bourville pour leurs prétentions, comme il le fera dans le cas de Le Normant en 1737.

Les frustrations de Le Normant, dues à l’ambiguïté de sa situation, s’exacerbèrent sans doute dans le climat économique difficile des années 1730, époque où la faiblesse de l’assiette économique de Louisbourg – constituée par la pêche, le commerce et l’apport artificiel des dépenses gouvernementales relatives à la construction de la forteresse – était mise en évidence par une disette de plus en plus marquée. La pêche, principal moteur de l’économie, s’était développée au détriment de l’agriculture, puisque les besoins saisonniers de main-d’œuvre coïncidaient dans ces deux secteurs d’activité. Malgré sa faible population, la colonie ne pouvait suffire à ses besoins alimentaires. En outre, après 1731, les dépenses relatives à la construction de la forteresse, qui avaient pour effet de mettre en circulation de l’argent liquide et de faciliter le commerce local avant que la France ne draine les profits, accusèrent une réduction d’environ 10 p. cent par rapport aux déboursés moyens des sept années précédentes. Plus lourd de conséquences encore fut le déclin de la pêche morutière. Les pêcheries dans les petits villages de la côte avaient atteint un sommet de 1729 à 1733, mais la valeur totale des pêches de l’île Royale baissa rapidement par la suite. Simultanément, la disette, les salaires élevés payés aux pêcheurs locaux et les piètres conditions du marché européen amenèrent les armateurs français à réduire le nombre des navires qu’ils envoyaient dans la colonie. L’île Royale passa de plus en plus sous l’emprise des marchands de la Nouvelle-Angleterre, qui révolutionnèrent les anciens modes du commerce entre l’Amérique et l’Europe, axé jusque-là sur les approvisionnements en provenance de la métropole. Le Normant fit remarquer au ministre de la Marine que, les conditions économiques de l’île étant ce qu’elles étaient, il eût été irréaliste de vouloir y appliquer les restrictions commerciales propres au mercantilisme français, et, pendant son mandat, Louisbourg devint de plus en plus un port libre.

La diminution des pêches s’avéra le problème économique le plus sérieux auquel Le Normant eut à faire face, et, bien qu’il n’y pût pas grand-chose, il manifesta, dans plusieurs analyses pénétrantes, l’inquiétude qu’il ressentait de cette situation. En 1738, en réponse à la pétition des marchands de Louisbourg, qui l’accusaient de favoriser les pratiques commerciales de François Du Pont Duvivier et de son frère Michel Du Pont de Gourville, lesquels visaient à établir un monopole, Le Normant, en congé en France, produisit un rapport dévastateur, qui révèle à la fois sa compréhension des problèmes de la pêche et son mépris pour les colons, qu’il décrit comme « ignorans, sans ordre dans leurs affaires, susceptibles dun desir ardent pour le guain, mais peur propres a prendre les mesures convenables pour en faire, sans industrie mais capables d’artifice ». Il prétendait qu’on pouvait remédier à l’insuffisance des investissements dans la colonie et aux faibles marges de profits dans l’industrie de la pêche en recourant à une structure d’oligopole semblable à celle de la traite des fourrures au Canada. Mais les marchands locaux, affirmait-il, s’opposaient aux tentatives faites pour surveiller ou réglementer leurs pratiques commerciales habituelles, lesquelles allaient jusqu’à débaucher les pêcheurs et les domestiques à leur emploi en les faisant boire à crédit, et à se mettre à l’abri de leurs créanciers de France grâce à des mesures spéciales contre la saisie de leurs biens pour dettes.

Les accusations de favoritisme portées par les marchands, ajoutées à la révélation d’autres irrégularités. amenèrent le ministre à procéder à des changements majeurs au sein du gouvernement de Louisbourg, à la fin des années 1730. Le dossier de Saint-Ovide s’était alourdi durant de nombreuses années, et on décida de le rappeler. En 1738, alors qu’il était en France, Le Normant apprit que lui-même recevrait un nouveau poste ailleurs. De son point de vue, les années passées à Louisbourg avaient été difficiles, assombries par les bruits persistents sur les méfaits de son père, empoisonnées par les attaques diffamatoires de Zacharie Caradec, un récollet autoritaire et emporté, et compliquées par les querelles suscitées par Saint-Ovide. Sur le plan professionnel, toutefois, ces années représentaient un bon départ pour une carrière qui commençait à peine. Compte tenu des limites que lui imposait une situation économique échappant à son action, Le Normant avait bien servi la colonie, et son successeur, Bigot, en témoigna. Tirant leçon des fautes de son père, il avait transformé les rapports financiers de l’île en des modèles d’exactitude, et ses analyses pénétrantes des changements survenus dans le commerce et la pêche constituèrent la base des mesures que le gouvernement adopta par la suite. La clarté de ses rapports et l’exactitude de ses comptes attirèrent sur lui l’attention de Maurepas. Mais, plus important que tout cela peut-être, son séjour à Louisbourg l’avait familiarisé avec tous les aspects de l’administration coloniale et représentait une préparation idéale pour le service au ministère de la Marine en tout autre endroit. Les conflits auxquels il fut mêlé lui apprirent à contenir son caractère fougueux, à conserver un calme imperturbable face à la provocation et à modérer l’expression de ses propres doléances quand il écrivait au secrétaire d’État de la Marine.

En avril 1739, on nomma Le Normant commissaire ordonnateur au Cap-Français (Cap-Haïtien), dans l’île de Saint-Domingue (Haïti) ; il partit pour cette colonie à l’automne. On l’avait choisi parce que Maurepas avait besoin d’un administrateur suffisamment habile et expérimenté, et capable d’être assez impitoyable pour forcer plusieurs anciens fonctionnaires aux finances de la colonie à rembourser pour plus de 2 000 000# de comptes impayés. Il passa au Cap-Français quatre années remarquables par les relations harmonieuses qu’il entretint avec le gouverneur de son district et par l’excellence de ses rapports avec l’intendant de l’île.

En 1744, sa difficile mission presque achevée à Saint-Domingue, Le Normant fut promu commissaire général et nommé ordonnateur en Louisiane. Il arriva à La Nouvelle-Orléans en octobre 1744, muni d’instructions sévères, de la part du roi, le chargeant de la mission, encore plus difficile que la précédente peut-être, de liquider l’argent de papier dévalué qui était en train de miner toute confiance dans l’économie de la Louisiane. Maintenant exécuteur expérimenté des œuvres ministérielles, Le Normant s’acquitta impitoyablement de la tâche draconienne dont il était chargé, sans considération spéciale pour les difficultés auxquelles le gouverneur Vaudreuil [Rigaud] faisait face par suite de la situation explosive qui régnait parmi les Indiens de la vallée du bas Mississippi et de la reprise des hostilités franco-britanniques. Effectivement, Vaudreuil, en colère, n’eut connaissance des mesures adoptées par Le Normant qu’après leur promulgation par le Conseil supérieur, le 2 janvier 1745. Ayant modelé son attitude envers les gouverneurs militaires alors qu’il était à Louisbourg, il faut croire que, probablement, l’ordonnateur tira satisfaction de la gêne de Vaudreuil, et que, certainement, il ne porta aucune attention à la colère du gouverneur. En mars, il avait déjà confisqué 850 000#, et, six mois plus tard, il ne restait, selon son rapport, que 5 000# en circulation. En dépit des promesses qu’on lui avait faites qu’il succéderait à l’intendant de Saint-Domingue, le ministre ne put le remplacer en Louisiane pendant la guerre, de sorte qu’il dut y rester jusqu’au printemps de 1748. Il retourna alors au Cap-Français et y séjourna pendant un peu plus d’un an avant d’être nommé intendant à Rochefort. Il assuma ses nouvelles fonctions en mai 1750.

La principale tâche de Le Normant à Rochefort fut la réorganisation de l’arsenal. Au cours des quatre années qu’il y passa, il en augmenta le personnel, reconstruisit les locaux depuis longtemps négligés, et accrut considérablement les possibilités d’y construire et d’y armer des navires. À Paris, d’août à décembre 1751 et pendant la plus grande partie de 1753, il fut conseiller particulier auprès de Rouillé, ministre de la Marine, qui lui reconnaissait du talent pour l’administration. Promu intendant des armées navales en 1754, il entra en fonction en octobre, sous le nouveau ministre, Machault. Pendant des années, cette charge n’avait été qu’honoraire, mais la guerre et les changements apportés au sein du ministère amenèrent probablement la nomination de quelqu’un de la compétence administrative de Le Normant. Son nouveau rôle, qu’il conserva sous Peirenc, successeur de Machault, était en bonne partie consultatif et l’on n’a conservé que peu de documents décrivant ses fonctions ou le montrant à l’œuvre.

Ses propres capacités furent probablement un facteur aussi important que l’influence de Mme de Pompadour, dont il était, par alliance, un parent éloigné, dans sa nomination, en mai 1758, comme intendant général de la Marine (poste équivalent à celui de sous-ministre). On conçut cette charge spécialement pour Le Normant, parce que le nouveau secrétaire d’État et titulaire de la Marine, Massiac, était le premier membre de la noblesse d’épée à détenir cette charge et ne voulait pas se mêler d’administration. Pendant les cinq mois suivants, Le Normant veilla à la bonne marche quotidienne du ministère. Il eut peu à voir avec la direction des opérations militaires et navales, mais la chute de Louisbourg, la perte de l’île de Gorée (au large de la côte du Sénégal), les attaques britanniques le long de la côte de Bretagne, la performance déclinante de la France dans la guerre navale, autant que les batailles intestines du ministère de la Marine, exigeaient un bouc émissaire. À la fin d’octobre, Le Normant et Massiac furent démis de leurs fonctions. Le Normant partait avec la charge honoraire de conseiller d’État, le couronnement habituel d’une carrière d’intendant. Autorisé à conserver ce titre sa vie durant, il se vit, de plus, accorder une pension annuelle de 20 000#.

Le Normant se maria deux fois. Son premier mariage, en janvier 1744, avec Élisabeth Letellier, née Lescoffier, une riche veuve du Cap-Français, fut à l’origine de sa fortune. Elle possédait, en tout ou en partie, deux plantations. En 1745, l’intendant de Saint-Domingue fit remarquer à Maurepas que le mariage du cousin de Le Normant était l’un « des plus avantageux qu’il y ayt dans cette colonie, et qui va de pair avec celuy de M. Le Normant ». Il est possible que Le Normant ait acquis une autre plantation pendant son séjour à Saint-Domingue, en 1748–1749.

Élisabeth Le Normant mourut en 1754 et, le 5 mai 1760, Le Normant épousa Marie-Louise-Augustine de Salignac de La Mothe-Fénelon, petite-nièce du fameux archevêque de Cambrai, François de Salignac de La Mothe-Fénelon. Ce mariage s’avéra à l’opposé du premier : il usa de sa fortune pour entrer dans une vieille famille noble, éminente mais pauvre. En 1760, Le Normant possédait des biens et des valeurs chiffrés à 500 000# en France, et, à Saint-Domingue, trois plantations et 500 esclaves, que l’on estimait valoir 2 000 000#. Il accrut par la suite sa fortune, à la manière habituelle aux planteurs absentéistes, en exploitant à outrance ses plantations et en transformant en France les revenus qu’il en tirait en propriétés foncières, entre autres placements. Retraité, il vécut la vie d’un riche rentier parisien, accumulant des terres pour une valeur de près de 1 000 000# dans le Soissonnais et plaçant au moins 1 000 000 # en rentes perpétuelles sur la maison royale d’Orléans. À sa mort, en pleine Révolution française, il possédait encore ses plantations, et ses biens en France atteignaient 3 000 000ª.

Zélé, ambitieux et intelligent, Sébastien-François-Ange Le Normant de Mézy se porta à une défense sans merci de sa classe, de son administration et de la conception qu’il se faisait de son rôle au service du roi. Intendant de la Marine plutôt qu’intendant royal de province, il était néanmoins imbu des attributs et des préjugés de ces derniers, qui se voyaient comme les plus loyaux serviteurs du roi. Sa façon méticuleuse de s’acquitter des instructions royales et sa défense vigoureuse des prérogatives de son office illustrent bien sa propre affirmation que l’ « Intendant [...] est l’homme du Roy, et l’homme de confiance ».

James S. Pritchard

La correspondance ministérielle reçue par Le Normant de Mézy se trouve principalement aux AN, Col., B ; Marine, B2. Le même dépôt conserve plusieurs documents concernant Le Normant : son dossier personnel, dans Marine, C7, 180 ; sa correspondance officielle, dans Col., C9A, 49–65 : C11B (Louisbourg), 4–21 (sa réponse à la pétition de 1738 se trouve dans le vol. 21, ff.297–304v.) : C13A, 28–32. Les AN, Minutier central, LXVIII, no 474 : CXIX, no 509, fournissent des notes sur les mariages de Le Normant. En ce qui concerne ses dépêches, certains originaux sont déposés aux AN, Marine, B3 : toutefois, aux Archives maritimes, Port de Rochefort (France), 1E, 379–382, on en trouve la collection la plus complète. Parmi les nombreux documents importants conservés à la BN, deux méritent une attention particulière : mss, Coll. Joly de Fleury, 1 726 ; mss, NAF 126. Plusieurs registres aux AN. Minutier central, renferment de nombreuses informations sur les dernières années de sa vie.  [j. s. p.]

Bibliographie générale

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James S. Pritchard, « LE NORMANT DE MÉZY, SÉBASTIEN-FRANÇOIS-ANGE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 2 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/le_normant_de_mezy_sebastien_francois_ange_4F.html.

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Auteur de l'article:   James S. Pritchard
Titre de l'article:   LE NORMANT DE MÉZY, SÉBASTIEN-FRANÇOIS-ANGE
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1980
Année de la révision:   1980
Date de consultation:   2 septembre 2014